Cet événement dépend directement du processus de
désagrégation de l'empire et
s'accomplit au détriment de
celui-ci. Pendant le
grand
Interrègne, les paysans
des vallées d'Uri, Schwyz et
Unterwald avaient pris l'habitude de
s'administrer eux-mêmes;
ils s'unirent, en
1291,
par un pacte perpétuel que les
Suisses considèrent comme l'acte de
fondation de la Confédération et
dont ils conservent précieusement
l'original. Ce n'était là, pourtant,
que le renouvellement d'un acte plus
ancien; mais les nouveaux Confédérés
estimaient prudent de consolider
leur union pour protéger plus
efficacement leurs libertés
récemment acquises et leurs coutumes
locales contre l'ambition des
Habsbourg
dont les Etats les environnaient de
toute part. Il est frappant de
constater que, tandis que partout
ailleurs, ce sont des seigneurs ou
des villes puissantes qui cherchent
à profiter de la ruine du régime
féodal pour s'assurer des droits
souverains, ici, une
communauté de
paysans révèle des capacités
imprévues et construit un Etat.
L'intelligence avec laquelle ils
surent, au bon moment, tirer parti
de circonstances favorables est
aussi admirable que la décision et
l'audace avec lesquelles ils
repoussèrent tous les assauts. Un
fait semble avoir eu pour eux une
importance capitale, c'est
l'aménagement, en 1200,
de la route du
Gothard, qui n'était
auparavant qu'un sentier et qui
valut aux habitants des vallées, à
ceux d'Uri surtout qui l'utilisaient
pour le commerce du bétail,
d'atteindre à la prospérité. Ainsi
le pacte de
1291
eut à la fois des conséquences
politiques et des conséquences
économiques des plus heureuses.
En 1315, les
Habsbourg cherchèrent vainement à
détruire l'alliance des Confédérés.
Dans la
bataille du
Morgarten, une armée de
chevaliers, conduite par le duc
Léopold,
fut vaincue.
L'évolution des villes allemandes au
XIVe
siècle, qui eut entre autres pour
effet la fondation de la
ligue des
villes de la Souabe,
contribua dans une large mesure au
développement de la jeune
Confédération. Toute une série de
villes demandèrent à en faire
partie, poussées par l'espoir
d'arriver ainsi à l'autonomie, ou
par leur hostilité envers certains
dynastes et surtout envers les
Habsbourg. En 1332, ce fut
Lucerne
qui fit le premier pas; puis, au
milieu du
XIVe
siècle, Zurich,
Zoug,
Glaris
et Berne,
laquelle se trouvait être déjà le
centre d'un territoire assez vaste.
Les ducs de Habsbourg, malgré une
longue résistance, ne purent arrêter
le mouvement. En 1386, ils tentèrent
un grand effort pour reprendre ce
qu'ils avaient perdu. Leur armée,
marchant sur Lucerne, fut arrêtée à
Sempach
et anéantie par les Suisses. De cet
événement, l'historien militaire
tire une conclusion, valable dans
tous les temps: une armée de
chevaliers lourdement équipés
n'était pas à la hauteur d'une
troupe de paysans pourvus d'armes
nouvelles et pratiques.
La victoire de Sempach donna aux Confédérés un nouvel
élan. Dans les années qui suivirent,
ils occupèrent peu à peu tous les
territoires voisins abandonnés par
des seigneurs féodaux:
l'Argovie,
la contrée qui s'étend au sud du lac
de Constance, les vallées au
sud du Gothard,
la Suisse
occidentale qui appartenait
jusque-là au duc de Savoie. Ils
échangèrent des traités d'amitié
avec les démocraties voisines de la
Rhétie et du Valais, comme avec des
villes beaucoup plus lointaines:
Mulhouse, Rottweil. Mais ce
n'est
qu'en présence de l'étranger ou
quand le danger menaçait que la
Confédération formait un tout uni; à
l'intérieur, chacun de ses membres
conservait l'autonomie
individuelle. Il existait
bien une
diète, mais il n'y avait
pas de pouvoir central, comme il n'y
avait pas un pacte unique auquel les
nouveaux membres adhéraient les uns
après les autres, mais une
série
d'accords divers. Chaque
membre se préoccupait avant tout
d'obtenir son autonomie et
d'échapper à l'autorité féodale tout
en se considérant comme solidaire
des autres.
Pourtant la jeune Confédération connut des crises
graves. Au milieu du
XIVe
siècle, Zurich
brisa son pacte et chercha à
s'inféoder à l'Autriche. Après que
les Confédérés eurent
écrasé le duc
de Bourgogne (1474-1477),
la mésentente se glissa entre eux.
Mais, une fois de plus, la crise fut
dominée. La
diète de Stans sauva
et confirma pour des siècles la
souveraineté de chaque canton. Une
guerre
victorieuse contre l'empereur
(1499) assura à la Confédération une
indépendance de fait à l'égard de
l'empire, affermissant de la sorte
une situation qui, à la vérité,
était déjà acquise depuis longtemps.