En sa qualité de second fils de
Charles IV,
Sigismond continua la
dynastie
luxembourgeoise. Dans sa
jeunesse, il fit preuve d'énergie et
de résolution; pourtant, il y avait
en lui une instabilité qui ne fit
qu'augmenter à mesure que le temps
passa; aussi, après un brillant
début, son règne ne fut-il pas aussi
fécond qu'on aurait pu s'y attendre.
Toutefois, le fait n'est pas
imputable à ses déficiences
personnelles uniquement; les
circonstances malheureuses que
traversait l'empire ont une large
part dans son insuccès. Les princes
et les villes ne se laissaient plus
guider que par leur égoïsme; la
déchéance de
l'Eglise paraissait sans remède;
enfin, les Turcs menaçaient la
frontière orientale.
L'ascension de Sigismond avait été rapide; il avait
hérité du margraviat de Brandebourg,
acquis la Hongrie par son mariage;
les princes-électeurs lui confièrent
l'empire en 1410; enfin, en 1419, à
la mort de son frère Wenzel, il
devint roi de Bohême. La première
question à laquelle il s'attaqua
après son avènement au trône de
l'empire fut celle de l'Eglise; il
sut la résoudre avec grandeur et
victorieusement. Il obtint tout
d'abord la réunion d'un
concile à
Constance que la fuite même
de l'antipape
Jean XXIII ne parvint pas
à interrompre, tant l'empereur y fit
preuve d'autorité. Grâce à lui, le
schisme fut
enfin réduit par l'élection
d'un seul pape, auquel les autres
durent faire place et dans lequel
tous les fidèles reconnurent le chef
de l'Eglise. Une fois de plus, le
maître de l'empire avait joué son
rôle d'arbitre et de protecteur de
l'Eglise; le pape, enfin, rentrait à
Rome et échappait à la tutelle des
rois de France. Sigismond, il est
vrai, fit comparaître
Jean Huss
devant le concile qui le condamna à
mourir sur le bûcher; les préjugés
de l'époque aboutirent à cette
cruelle décision, mais elle eut des
conséquences politiques très graves.
Mort, Jean Huss ne fut pas oublié;
les Tchèques respectèrent sa mémoire
comme celle d'un saint; ils firent
aussi de lui un héros national, à
cause du double but qu'il avait
cherché à atteindre par sa
prédication. Un mouvement national
tchèque s'éveilla; il eut un
caractère populaire, car la haute
noblesse et le haut clergé restèrent
fidèles à l'Allemagne et à l'Eglise
catholique. Aussi la colère du
peuple tchèque se tourna-t-elle
contre les Allemands, contre la
noblesse, l'Eglise et le clergé.
Mais les Hussites se divisèrent
bientôt en deux groupes, les modérés
et les exaltés; les premiers
demandaient seulement la communion
sous les deux espèces «
sub utraque
species »: on les appela les
Utraquistes;
les autres, ou
Taborites, rejetèrent le
dogme catholique sur bien des
points; leur doctrine se rapprochait
beaucoup de celle que
Luther
devait enseigner au siècle suivant.
Parmi eux, quelques extrémistes se
donnaient pour anarchistes et
communistes; ils rêvaient du
jugement dernier, de l'avènement du
millénium,
durant lequel la présidence du
tribunal divin serait confiée aux
Hussites. Bientôt, ils prirent les
armes, se croyant appelés par Dieu à
la vengeance et livrèrent à leurs
adversaires une guerre atroce,
qu'ils menèrent avec fanatisme. Leur
chef était un aveugle,
Ziska,
dont le génie sut rassembler les
paysans et les ouvriers en une armée
redoutable. Le pape
Martin V
chargea l'empereur d'organiser une
croisade contre les hérétiques.
Mais, entre 1420
et 1422, l'armée impériale perdit
plusieurs batailles. La révolution
religieuse marchait de pair avec une
révolution politique et sociale; les
Hussites offrirent le trône à un
Polonais, puis à un Lituanien; ils
voulaient établir le règne de
l'égalité en mettant fin à la
propriété privée et aux différences
sociales. Après la mort de Ziska en
1424, les Taborites se scindèrent en
deux groupes, dont l'un était plus
modéré que l'autre. Cependant, la
guerre continua, conduite par
Prokop le
Grand et les Hussites
remportèrent de nouvelles victoires;
mais, peu à peu, ils s'adonnèrent
surtout au pillage que pratiquaient
des bandes organisées et devinrent
ainsi la terreur des territoires
environnants. Les pays du centre de
l'Allemagne eurent longtemps à
souffrir de leurs incursions.
Les guerres des Hussites ont révélé combien le
morcellement de l'empire avait fait
de progrès. Quand les Tchèques
avançaient mettant tout à feu et à
sang sur leur passage, tout le monde
parlait d'une grande action commune
contre eux, mais on en restait là.
L'organisation militaire n'existait
pas et les efforts que tenta
Sigismond pour améliorer la
situation restèrent vains. A force
de pourparlers avec les villes et
les princes, on parvenait parfois à
réunir une petite armée d'empire.
L'une d'elles pénétra en Bohême en
1431, mais, à la vue des hordes
tchèques déchaînées, elle se retira
aussitôt, sans avoir combattu. Les
événements de Bohême font aussi
toucher du doigt la décadence
spirituelle de l'Occident: un peuple
entier reniait l'empire, reniait
l'Eglise, chez lui s'affirmaient, en
revanche, le nationalisme et
l'individualisme. L'université de
Prague, d'où l'influence allemande
avait été chassée depuis 1409, prit,
après la mort de Huss, une grande
autorité en matière de foi.
Malgré sa violence, le mouvement
hussite ne connut
pas de
victoire définitive, en
partie à cause des malentendus
profonds qui divisèrent les
disciples de Jean Huss; une guerre
civile désola la Bohême; les
Taborites furent battus par leurs
adversaires plus modérés à Böhmischbrod,
en 1434. Il n'y eut jamais d'Eglise,
ni d'Etat national tchèque. Avec
l'appui de Sigismond, le concile de
Bâle travailla activement à
déraciner l'hérésie. Il parvint à
rétablir l'unité religieuse en
Bohême, tout au moins en apparence.
Sigismond, pour sa part, chercha à
signer une paix avec son peuple,
mais il ne put apaiser les esprits.
Les tendances révolutionnaires ne
s'endormirent pas complètement et
devaient s'affirmer à nouveau plus
tard.
A la fin de son règne, Sigismond ne connut plus guère
que des revers. Sans doute, il reçut
en Italie la couronne lombarde et la
couronne impériale et il parvint à
faire reconnaître en Bohême ses
droits au trône. Mais, au concile de
Bâle, il dut adopter une attitude
conciliante et ne joua pas le
premier rôle, comme à Constance. Il
ne sut ni conjurer le péril turc, ni
éviter les pertes territoriales que
l'empire fit à l'Est. Ses nombreuses
tentatives de réforme de l'empire
restèrent vaines; c'était une
conséquence presque inévitable du
particularisme allemand, beaucoup
plus qu'une marque de défaveur à son
égard. Enfin, les Tchèques ne lui
furent pas fidèles, ils complotèrent
contre lui, ce qui l'obligea à se
réfugier en Hongrie, où il mourut,
en 1437.