Les gagnants de la partie dramatique au cours de
laquelle l'empire et l'Église
s'étaient affrontés étaient
incontestablement les «
grands » que les Ottoniens et les Saliens s'étaient
efforcés de tenir en lisière.
L’alliance avec les papes leur avait
permis de remplacer
Henri IV
déposé par
Grégoire VII
et d'élire les candidats qui leur
semblaient les plus aptes à
préserver « la chose publique » de
la ruine. L’empereur et l'empire ne
se confondaient donc plus ; pour la
première fois dans leur histoire
commune, ils étaient
distincts. L’empire était représenté par les « grands »
qui en désignaient le chef. Être
empereur, ce n'était plus une
fonction charismatique à laquelle un
homme accédait parce que sa race l'y
prédestinait, mais un office pour
lequel il convenait d'avoir des
qualités dont les électeurs
s'érigeaient en juges ; les « grands
», mais aussi le pape ; Grégoire VII
dès 1076, dans un manifeste aux
Allemands, avait revendiqué le droit
d'approuver l'élection du roi des
Romains puisqu'il avait celui d'en
faire un empereur en le couronnant.
Ce n'était pas seulement le
caractère sacré de l'empire, mais
aussi son caractère dynastique, la
prérogative de la stirps regia,
de la souche royale, qui tendait à
s'effacer. Les bases de la
construction ottonienne étaient
gravement ébranlées.
La conception théocratique
Il n'en demeurait pas moins que, lors de son
déroulement, particulièrement au
temps de Grégoire VII, les mesures
arrêtées, dont certaines, la
déposition avant tout, étaient
politiques, avaient témoigné d'une
conception nouvelle des relations
entre les deux pouvoirs, exprimée
aussi, de façon confuse, dans le
projet de
réforme. Cette conception, pleinement
théocratique, avait d'ailleurs été rendue publique par le
pape lui-même en divers documents,
et plus spécialement dans les
Dictatus papae, sorte d'aide-mémoire qui devait couper court à
l'action impériale (mai
1075), dans les sentences prononcées contre
l'empereur, plus encore dans les
deux lettres qu'il avait adressées pour expliquer sa pensée à
l'évêque de Metz Hermann (août 1076,
mars 1081). Cette doctrine,
commentée et reprise par des
canonistes et par des théologiens
(Anselme, évêque de Lucques,
Deusdedit, Bernold de Constance,
Manegold de Lautenbach, Bonizon de
Sutri, etc.), forme un tout,
nonobstant quelques nuances entre
les expressions et entre les auteurs
et quelques différences dans les
manières d'aborder les problèmes.
Les Dictatus papae en constituent cependant un
résumé fait de formules lapidaires
qui donnent, sans les expliquer, les
principes fondamentaux. Il y est
affirmé, d'une part, que le pontife
romain a l'autorité suprême dans le
monde: il a un pouvoir universel,
tous les princes lui baisent les
pieds, il attribue les insignes
impériaux, il peut déposer
l'empereur et délier les sujets d'un
prince, tenu par lui comme injuste,
de leur serment de fidélité. Cette
autorité, toutefois, reste par ses
fondements, dans la mesure où l'on
peut interpréter le document,
d'essence spirituelle: il est
d'abord le pontife universel qui
dans l'Église, ne peut être jugé par
personne et à qui tous les chrétiens
doivent respect et obéissance. Il
est proclamé, d'autre part, qu'il
est le souverain de l'Eglise qui
dirige le clergé (il dépose et
transfère les évêques, il établit
des lois, convoque le concile, est
le juge suprême), parce qu'il est
saint grâce aux mérites que lui
apporte Pierre dont il est le
successeur et qui rend l'Église
romaine infaillible, cette seconde
proposition ayant pour fin de
souligner que celle-ci seule conduit
la réforme et que tous les clercs
doivent la suivre, car être hors
d'elle c'est n'être pas catholique,
et donc de justifier la
monocratie pontificale. La « doctrine » ainsi exprimée est d'autant
mieux assurée qu'on la retrouve,
plus nette et aussi ferme, dans les
autres textes majeurs. Et d'abord
dans les sentences prononcées contre
Henri IV en 1076 et en 1080 qui
représentent les décisions les plus
importantes du pontificat et entre
lesquelles il y a des différences
qui ne tiennent peut-être pas
seulement aux circonstances. En
1076, procédant plutôt avec humilité
et rappelant qu'il n'a jamais été
entraîné par l'ambition de monter
sur son Siège, Grégoire VII demande
à saint Pierre de l'aider à agir
comme son représentant. A ce titre,
il dépose l'empereur et délie ses
sujets de leur engagement de
fidélité, parce qu'un prince qui
déshonore l'Église et refuse de lui
obéir en tant que chrétien n'a pas
droit à être honoré de la puissance
qui revient aux empereurs. C'est
pour cette raison et pour ses
iniquités qu'il est excommunié,
mais, bien que cette sanction soit
citée après la condamnation
politique, c'est elle qui est
fondamentale: Henri IV est déposé
parce qu'il est excommunié et ses
sujets ne peuvent pas - ne doivent
pas - lui obéir, puisqu il est
retranché de la communion de
l'Église. Le spirituel entraîne le
temporel.
Le pape fait un pas de plus en conférant le
royaume (et donc l'Empire) à
Rodolphe de Souabe, élu par une partie des princes, simplement
parce qu'il est fidèle à l'Église,
c'est-à-dire dans le camp
pontifical. Certes, on le sait, il a
hésité avant de se déterminer à
cette reconnaissance officielle,
car, à côté des mobiles politiques,
il devait prendre en considération
la
compétence et le droit de la Papauté
à confirmer l'accession au pouvoir
d'un prince plutôt que d'un autre, et donc à
« faire » le roi
ayant capacité à devenir empereur. Mais,
finalement, son intervention
souveraine dans la politique était
nette, même si elle complétait la
décision des princes électeurs, en
fait, d'une partie d'entre eux, ce
qui signifiait un choix délibéré
pour justifier l'action
exclusivement politique de ceux-ci.
Elle reposait sur une assimilation
singulière selon laquelle, lorsque
l'on a le pouvoir de créer et de
déposer les patriarches, les
métropolitains et les évêques, on a
certainement le même droit à l'égard
et à l'encontre des rois et autres
princes.
Le raisonnement, apparemment spécieux, s'appuie
cependant sur l'argument fondamental
de la
théocratie grégorienne exprimée dans cette seconde sentence et dans la
deuxième lettre à Hermann de Metz
qui a pour but de l'expliquer, à
savoir que les domaines sont
confondus, ce qui entraîne que le
juge des choses spirituelles a
pouvoir de juger les séculières
parce que les actes temporels ne
sont pas, dans leur essence,
différents des spirituels. D'une
façon générale, pour les grégoriens,
le comportement de celui qui
accomplit une entreprise matérielle
a une valeur spirituelle et doit
donc être soumis aux normes qui
garantissent cette valeur de manière
à lui donner le plus grand
rayonnement possible. Le vassal qui
paie une aide féodale à son suzerain
exécute une action temporelle, mais
il ne doit le faire que pour autant
que cette aide favorise la bonne
marche d'une société organisée afin
d'apporter aux hommes les plus
grands bénéfices spirituels et dans
la mesure où celui qui la reçoit en
fait bon usage pour la poursuite de
cette fin. De cette conception, qui
correspond pleinement à la volonté
de
christianiser la société, il découle que les activités humaines ne
peuvent strictement répondre, les
unes à l'ordre temporel, les autres
à l'ordre spirituel, puisque ces
deux ordres n'existent pas. Elles ne
peuvent donc pas être séparées ou
naturellement distinctes, même si,
évidemment, dans la pratique, elles
sont encore distinguées: faire la
guerre demeure un événement
temporel, recevoir un sacrement est
un geste spirituel.
Résulte-t-il de là que les pouvoirs qui président
à chacun des domaines soient
confondus ? Dans la réalité ils ne
le sont pas: il y a toujours un
empereur et des rois, un pape et des
évêques. Mais cette distinction est
la conséquence de la différence de
fait entre les actions et les
sphères d'activité. C'est parce que
celles-ci ne sont pas identiques -
elles sont distinguables - que ceux
qui les commandent et les
coordonnent ne sont pas les mêmes.
Les administrations et les
administrateurs sont distincts, mais
la substance de l'autorité qui
dirige est unique. C'est ce qu'avait
déjà exprimé
Pierre Damien, sans établir de différence hiérarchique entre
les deux administrations et en
confondant les deux pouvoirs dans
une union intime. Grégoire VII, au
contraire, exalte la seule autorité
pontificale.
L’Empire et les pouvoirs laïcs, qui n'invoquent
plus l'antique notion étatique
depuis que leur a été confié pour
unique objectif le salut du genre
humain dont l'atteinte est
primordialement confiée à l'Église,
ne demeurent ainsi valables qu'en
tant qu'ils représentent une partie
de celle-ci, intégrée à elle,
soumise à elle. Cela aboutit à
prétendre à nouveau que le temporel
est dans le spirituel et donc que
tout pouvoir est dans l'Eglise: le
pape a le droit de contrôler les
actes de la puissance politique,
avant tout ceux de l'empereur, comme
l'exprime
Bernold de Constance (vers 1086), car l'idée de l'unité matérielle de
la société, réalisée dans l'Empire,
est demeurée vivace malgré le
développement de royaumes
indépendants. L’empereur et les
rois, liés à l'Eglise, doivent tenir
leurs engagements, ainsi que le dit
vers 1085
Manegold de Lautenbach. Tous les grégoriens, toutefois, n'allèrent pas
aussi loin. Plusieurs d'entre eux,
en effet, avaient gardé de leur
contact avec le droit et, de leur
commerce avec les Pères de l'Église
une idée plus ferme de l'Etat. Leurs
oeuvres, cependant, ne se
singularisent guère par des
divergences sur le fond, mais plutôt
par des nuances plus ou moins
marquées sur certains arguments,
particulièrement au sujet de la
distinction des deux domaines. Ainsi
Deusdedit note que la fonction royale est nettement
distincte de la fonction
ecclésiastique et, s'il accorde à
l'autorité un fondement unique selon
lequel les deux pouvoirs ont été
créés uniquement pour conduire les
hommes au salut et réaliser ici-bas
la cité céleste par la
christianisation de la société, il
n'en conclut pas qu'obligatoirement
l'Église puisse intervenir comme
elle l'entend dans le domaine
temporel. Dans les premières années
du XIIe siècle,
Yves de Chartres, attaché d'abord à la solution pratique du
problème de l'investiture, s'efforce
de déterminer dans chaque acte ce
qui est matériel et ce qui est
religieux. A la même époque,
Hugues de Fleury déclare que, dans un souci d'ordre, il faut
obéir aux princes justes, sans que
l'Église puisse se mêler de leur
gouvernement. Grégoire VII lui-même
avait d'ailleurs été assez prudent
là-dessus et, s'il avait admis les
principes qui aboutissaient à la
confusion des domaines et à l'union
intime des pouvoirs, il n'en avait
pas exagéré les conséquences et
avait seulement souligné la capacité
du pape à juger des affaires
séculières.
Tout cela aboutit néanmoins à l'interrogation
majeure: le pape peut-il seulement
contrôler le pouvoir civil et
intervenir contre les princes qui
persistent à conduire une politique
perverse et favorisent le mal ? Ou
a-t-il aussi légitimement le droit
de prendre des décisions positives
(comme la reconnaissance de
Rodolphe) et, à la limite, de
diriger, voire de façon permanente,
le politique ? Avant de chercher
comment les grégoriens ont apporté
une solution à ce problème, il est
nécessaire de mettre en valeur
l'idée qu'ils se faisaient du
pouvoir temporel, impérial ou royal.
La seconde lettre à Hermann de Metz
est éloquente là-dessus. Il y est
dit qu'il est rare de trouver des
princes convenables, respectant les
règles divines et ecclésiastiques,
cela tenant à ce que l'office qui
leur est confié porte naturellement
à des ambitions coupables et à ce
qu'ils oublient trop souvent que
leur pouvoir a pour seule fin de
servir la cause chrétienne. Mais
cela ne signifie pas qu'il soit
l'oeuvre du diable. Il est, au
contraire, conforme au plan de Dieu,
il vient de Dieu, même si, par
rapport à la tradition
carolingienne, il se trouve fort
désacralisé.
En quoi l'Église intervient-elle pour le fonder ?
La pensée du pape là-dessus est
parfois confuse. Dans la
deuxième sentence d'excommunication il paraît indiquer que la désignation du roi
appartient au
peuple (ici aux princes : ce sont les Germains qui ont
choisi Rodolphe), mais que l'élu ne
gouverne effectivement qu'après la
confirmation du Saint-Siège. Mais,
dans le même document, il proclame
que le pape peut donner et ôter
l'Empire et les royaumes, et, dans
la seconde lettre à l'évêque de
Metz, que les monarques sont appelés
à l'Empire et à la royauté par
celui-ci, sans référence au choix
par le peuple. Il ne semble pas
toutefois que l'on puisse en tirer
que lui seul désigne les empereurs
et les rois. La lecture attentive
des principaux documents permet de
dégager une conception que Manegold
de Lautenbach expose plus
clairement, selon laquelle,
si le roi tient son pouvoir de Dieu,
cette concession divine ne
s'accomplit pas directement. D'une part, en effet, le peuple, suivant le
plan divin, désigne la personne
qu'il lui paraît souhaitable d'avoir
pour chef temporel (ce qui n'exclut
pas la transmission héréditaire de
la couronne par l'attribution à une
dynastie). D'autre part, l'exercice
de la fonction royale est lié à
l'accomplissement des devoirs
qu'elle comporte, et
c'est d'abord cet accomplissement
que la Papauté contrôle. De ce fait lorsque le peuple a choisi le
prince, l'Eglise doit prendre acte
du contrat ainsi conclu entre les
sujets qui veulent être gouvernés
conformément aux règles divines et
un personnage qui s'engage à
respecter ces lois. Elle doit aussi
en être le juge. Elle remplit cet
office en reconnaissant qu'il a les
mérites suffisants pour le faire et
qu'il est digne du pacte conclu
(c'est la signification du sacre et
du couronnement). C'est ce qu'elle
fait au profit de Rodolphe. Mais
elle peut aussi le récuser et, s'il
est en place, le déposer lorsqu'elle
l'a jugé indigne et l'a excommunié:
c'est ainsi qu'elle procède à
l'encontre d'Henri
IV. Tout cela contient
donc implicitement un
engagement contractuel, conforme à la volonté de Dieu, qui tempère la
conception d'une théocratie fondée
sur des arguments spirituels et
moraux et sur la confusion des deux
domaines.
De là découle cependant que les princes sont
théoriquement subordonnés à chaque
instant au contrôle de l'Église, qui
pourrait de ce fait intervenir en
leur donnant des ordres.
Pratiquement, Grégoire VII et les
grégoriens sont plus prudents et
estiment qu'il faut respecter
l'initiative des monarques dans la
gestion de leur domaine et
intervenir au nom du spirituel
seulement lorsqu'il y a menace ou
danger. En revanche, l'Église a la
possibilité et le devoir d'exprimer
des conseils et des directives, ce
qui lui permet d'exercer pleinement
l'autorité morale qu'elle a acquise
et que Grégoire VII exalte par ses
proclamations. Celui-ci, toutefois,
n'ambitionne pas de se placer
véritablement à la tête de la
société séculière en devenant le
seigneur suprême (suzerain) de
l'empereur et des rois qui seraient
ses vassaux. S'il emploie parfois
des termes féodaux dans ses
relations avec les pouvoirs civils
et s'il reçoit des hommages
vassaliques (des princes ibériques,
de la Sicile, de la Hongrie), cette
attitude est conforme à la situation
antérieure de ces États agrégés
nouvellement à la Chrétienté, si
bien qu'à ce propos il n'innove pas.
L’organisation dont il rêve pour le
monde chrétien
ne vise pas à bouleverser les
hiérarchies temporelles, mais à en
réformer, l'esprit et les moeurs et
à établir le gouvernement «
sacerdotal » qui s'exerce en
permanence et de façon directe dans
le secteur strictement spirituel
(les âmes) et en permanence aussi,
avant tout par son ascendant et son
influence, dans le secteur
politique. Cette conception est fondée sur l'idée selon
laquelle les ecclésiastiques
(évêques, prêtres) sont responsables
devant Dieu du salut des hommes, ce
qui exige qu'à chaque instant ils
jugent les mérites et les fautes des
chrétiens qui leur sont confiés et
qu'ils surveillent leurs actes
temporels autant que leur vie
religieuse, droit qui découle du
pouvoir de lier et de délier qui
leur a été accordé. L’Eglise guide
donc les princes et oriente leur
politique. C'est par ce gouvernement
moral que l'ordre spirituel
s'épanouit dans le temporel.
Les arguments et les précédents avancés par
Grégoire et les grégoriens
confirment cette vision générale
ayant pour fondement doctrinal
unique l'exaltation du magistère de
l'Église exercé souverainement par
le pape, vicaire de Pierre, qui
détient le pouvoir « universel » de
lier et de délier et a reçu un
privilège « unique ». A cette fin,
les versets évangéliques
Tu es Petrus…Pasce oves meas...
sont abondamment utilisés pour appuyer la
démarche, bien qu'ils ne fournissent
guère d'argument de poids au système
théocratique. En revanche, les
Psaumes, souvent cités, qui mettent
en valeur l'aspect moral et
religieux de l'organisation
politique d'Israël, dans laquelle
les pouvoirs tendent parfois à être
confondus, sont plus utiles.
La réaction du pouvoir civil
Les partisans de l'Empereur ne se contentèrent
pas de s'opposer par des moyens
militaires et politiques aux mesures
et aux entreprises pontificales. Ils
répondirent par des critiques contre
Grégoire VII dont ils dénoncèrent
les ambitions et mirent en question
la légitimité. Plusieurs d'entre eux
allèrent plus loin encore et
tentèrent de réfuter ses positions
en lui opposant une autre doctrine.
Les uns récusèrent ses prétentions à
l'exercice d'une autorité souveraine
et illimitée sur l'Église au nom de
la primauté de Pierre (protestation
des évêques allemands en 1076).
D'autres portèrent leur réflexion
sur les pouvoirs eux-mêmes et
regrettèrent qu'il rejette la
coopération et manifeste des
ambitions temporelles. C'est ainsi
qu'en 1081 l'archevêque de Trèves
Wenrich, dans une lettre au pontife résumant les
arguments de l'épiscopat allemand,
s'élève d'abord contre les décrets
réformateurs, particulièrement
contre l'interdiction de
l'investiture laïque par la crosse
et l'anneau, pour insister ensuite
sur ce que le
roi est le représentant de Dieu sur
terre, auquel il faut donc obéir. Il en résulte qu'on ne peut pas l'excommunier
et que personne n'a ici-bas autorité
pour le déposer ou relever ses
sujets de leur serment de fidélité.
Cela revient à affirmer que l'Église
n'a pas à s'occuper des affaires
royales, ainsi qu'à exalter le
pouvoir laïc, d'origine divine,
ayant à accomplir une mission
religieuse, afin de le soustraire à
la juridiction ecclésiastique. Cela
témoigne du maintien de certains
principes carolingiens (du temps de
Charlemagne
et d'Otton
III). L’Anonyme
d'York
ou l’Anonyme normand, reproduit cette pensée et
la dépasse en assimilant pleinement
la fonction royale à un office
religieux. Selon cette conception le
roi, qui tient son autorité de Dieu
seul, est chargé à ce titre de la
direction générale, dans son
royaume, de tous les chrétiens et a
naturellement des droits dans le
domaine spirituel, parce que,
désigné par Dieu et sacré, c'est lui
qui exerce le gouvernement «
sacerdotal ». Bien qu'il s'occupe
plus spécialement des choses
temporelles, il possède néanmoins le
pouvoir sur les clercs, car les deux
ordres de faits, le temporel et le
spirituel, sont, à chaque instant,
confondus. En 1112, le moine de
Farfa Grégoire a la même vision
d'ensemble, lorsque, à la demande
d'évêques italiens partisans d'Henri
IV, il explique que l'empereur est
le chef de l'Eglise, seul capable de
maintenir la paix.
Des idées nouvelles se forment
également.
Petrus
Crassus
rédige dans les années 1081-1084 un
traité assez court, la Defensio
Henrici regis, dont la majeure
partie est une attaque virulente
contre Grégoire VII et son action.
Toutefois, deux chapitres (V et VI)
exposent une théorie des relations
de l'Église et de l'État. Les
arguments fondamentaux en sont d'une
part la
séparation des
choses spirituelles et temporelles,
d'autre part la possession
héréditaire (comme une propriété
privée) par l'empereur du pouvoir
royal et impérial. Du premier
principe il découle que la Papauté,
souveraine dans l'ordre spirituel,
ne peut pas intervenir dans
l'administration des États, qui
relève uniquement des princes laïcs.
Du second, déjà mis en avant par
Henri IV dans les manifestes publiés
en 1076 et 1080, qui s'appuient sur
ce que son grand-père et son père
ont été empereurs (alors que le
système électif est maintenu, ce
qu'il tend à récuser), il résulte
que le monarque ne peut en aucun cas
être déposé. Concevant que les deux
pouvoirs sont tenus directement de
Dieu et que chacun d'eux est
autonome dans sa sphère propre
(selon les données du
dualisme
gélasien),
il en conclut que, au temporel, le
pape doit se soumettre à l'empereur
et que celui-ci, - parce qu'il
détient l'Empire qui ne peut lui
être ôté et a pour devoir de
protéger le pontife et l'Église -,
est le seul véritable souverain de
la Chrétienté. A la même époque,
Benzon,
évêque d'Albe et défenseur d'Henri
IV en faveur duquel il intervient
plusieurs fois, regroupe vers
1085-1086 ses réflexions dans un
traité intitulé Liber ad Henricum.
Il y exalte l'Empire, mais, en
évoquant l'oeuvre et le rêve d'Otton
III, il en propose la rénovation par
le retour à l'ancien système romain,
qui reposait sur la souveraineté
absolue de l'empereur s'exerçant à
la fois sur les laïcs et sur
l'Église et subordonnant le pape à
son contrôle et à sa décision.
Dans les années qui suivent le Concordat de Worms et la fin
des débats sur l'investiture, les
idées grégoriennes exercent encore
une certaine influence. La volonté
réformatrice, en faveur d'un
approfondissement de la spiritualité
et de la diffusion de valeurs
morales solides, se maintient en
divers milieux, cléricaux et
monastiques surtout, et anime les
meilleurs pendant de longues
décennies. Parallèlement,
l'épiscopat, restauré dans sa
dignité et contrôlé par le pape,
retrouve et accroît son ascendant et
sa puissance. Mais citons encore :
Hugues de
Saint-Victor dont la
doctrine de l'unité de la société,
réalisée dans l'unité de l'Église,
constitue son apport le plus
original à la théocratie.
Honorius
Augustodunensis, pour qui
les rois sont faits uniquement pour
punir les mauvais chrétiens, ils
sont le bras séculier de l’Église,
ses exécutants, ses « ministres »,
pour servir le Sacerdoce qui est de
beaucoup supérieur en dignité à la
royauté. Ils n'existent donc que
pour participer à l'oeuvre
spirituelle de l'Eglise.
Jean de
Salisbury, dont les
approches ne sont plus exactement
identiques à celles des grégoriens,
mais dont les idées demeurent
toutefois fondamentales : Son
originalité tient à ce qu'il tend à
mettre en vigueur la notion d'Etat.
Avec lui, intervenant après
saint Bernard, on décèle cependant,
au milieu du XIIe siècle, les
premiers symptômes d'une mutation,
les premières expressions de
nouvelles interrogations, souvent
mal formulées, il est vrai, ou
formulées dans un contexte non
adéquat. Cela tient à ce que les
pouvoirs laïcs, qui collaborent le
plus souvent avec l'Eglise,
s'affermissent alors et, plus
encore, commencent à définir le
secteur dans lequel ils estiment
être seuls compétents. Désacralisés
quelque peu par les grégoriens, ils
tendent à «
laïciser » leur rôle,
c'est-à-dire à le fonder sur des
objectifs qui ne soient plus
toujours, dans le quotidien, de
nature religieuse, même si la
finalité de leur gouvernement est
d'aider au salut.