Les
papes qui succédèrent à
Grégoire VII
furent tous choisis parmi
des moines austères, ce qui fait
toucher du doigt combien le parti de
la réforme avait pris la haute main
dans les affaires de l'Eglise. Le
premier successeur de Grégoire fut
Victor III,
jusque-là abbé du Mont-Cassin, et
qui mourut l'année suivante déjà.
Puis vint
Urbain II (1087-1099)
qui avait été prieur de Cluny. Il
resta fidèle au programme de
Grégoire VII, mais, plus que lui, il
eut recours aux voies de la
diplomatie pour atteindre son but.
Il poursuivit la lutte contre Henri
IV. En
1091,
celui-ci reparut en Italie à la tête
d'une armée et remporta d'abord
quelques succès, mais bientôt, il se
trouva dans la pire des situations.
Son fils
Conrad, qui avait déjà été
élu pour être son successeur, fit
cause commune avec le parti de ses
ennemis; son épouse, une princesse
russe,
Eupraxie, répandit contre lui
les accusations les plus
déshonorantes et le ruina
moralement. L'Allemagne était dans
le plus grand désordre, tandis que
les nations occidentales, enflammées
par la prédication d'Urbain II, se
préparaient avec enthousiasme à
la conquête de
la Terre sainte. Le
successeur d'Urbain,
Pascal II
(1099-1118)
était, lui aussi, un moine de Cluny.
Une fois de plus, il
excommunia
l'empereur Henri, quoique
celui-ci cherchât à se réconcilier
avec le pouvoir pontifical et ne
prît aucune part à l'intronisation
d'un nouvel antipape après la mort
de Wibert. Mais on le tenait, une
fois pour toutes, et non sans
raison, comme le fauteur du grand
désordre et du schisme qui
désolaient la chrétienté; en outre,
il ne voulait pas renoncer au droit
d'investiture.
Dans ses dernières années, le roi
connut une misère digne de
compassion. Il avait
déshérité son déloyal fils aîné et
fait couronner roi le second, Henri,
qui le trahit à son tour, sous le
prétexte hypocrite qu'il ne pouvait
rien avoir de commun avec un père
frappé
d'excommunication. Au fond, il
redoutait les responsabilités de la
couronne et cherchait à se sauver en
s'alliant avec le pape et les
princes. Pascal le délia du serment
de fidélité envers son père, mais
devait découvrir bientôt combien
fausse était l'idée qu'il s'était
faite du personnage. En effet, le
jeune Henri, à force de ruse,
fit tomber son
père en captivité et le contraignit
à lui remettre les insignes de
l'empire et à abdiquer. Henri
IV trouva moyen de se réfugier en
Lorraine, où il comptait encore des
partisans parmi les bourgeois des
villes. De là, il entama des
négociations avec le pape et se
prépara à marcher contre son fils
les armes à la main, après avoir
sollicité l'aide du roi de France,
Philippe.
Rien ne pouvait éclairer de façon
plus nette la lamentable situation à
laquelle la lutte avec l'Eglise
avait réduit le royaume allemand.
Déjà une nouvelle guerre civile
avait éclaté quand Henri IV mourut à
Liège, au mois d'août
1106,
de façon inattendue, pardonnant à
tous « dans la
foi chrétienne, dans une ferme
assurance, dans un repentir profond
».
Ce sont les faiblesses et les fautes
de ses jeunes années qui
conduisirent Henri IV à sa fin
tragique. Au terme de sa vie, il
était mûri et modéré et n'aspirait à
rien d'autre qu'à la paix avec
l'Eglise et avec son peuple. Il prit
position en faveur de la paix de
Dieu, et il faut lui en tenir
compte. Dans sa personne, c'est
l'institution allemande de l'Eglise
d'Etat des Xe et XIe siècles qui fut
vaincue, mais il s'est aussi efforcé
de dominer en lui et d'expier, alors
même qu'il ne pouvait plus espérer
aucune réconciliation avec personne,
la présomption et l'obstination avec
lesquelles, naguère, il s'était
opposé à ce qu'il y avait de
meilleur dans l'esprit du temps.
Henri fut enterré à Liège, puis son
corps fut transporté à Spire et
déposé dans la cathédrale, à côté de
ceux de ses ancêtres.
Henri V
ne tint aucun des
engagements qu'il avait pris à
l'égard de l'Eglise, mais entra
immédiatement dans les voies
qu'avait suivies son père. En
1110,
il se rendit en Italie à la tête
d'une grande armée, pour y recevoir
la couronne de l'empire. Le pape
Pascal voulut profiter de l'occasion
pour donner une solution radicale au
problème des investitures qui pesait
si lourdement sur la chrétienté, en
concluant un pacte avec l'empereur:
les évêques abandonnaient tous leurs
droits régaliens et féodaux, en
échange de quoi, l'empereur
renonçait à celui de l'investiture.
Pascal acceptait que l'Eglise fût
pauvre, pourvu qu'elle fût libre.
Mais il n'avait tenu aucun compte
des réalités matérielles, ne
considérant dans l'affaire que son
côté le plus noble, et lorsqu'il fit
donner lecture du contrat dans
l'église de Saint-Pierre, il s'éleva
une tempête de protestations parmi
les évêques présents. Le roi retint
le pape captif; des combats de rues
éclatèrent dans Rome jusqu'à ce
qu'on en vînt à un mauvais compromis
et que l'empereur eût été couronné.
Une fois de plus, la solution du
problème des investitures était
différée. En Allemagne, Henri V ne
fut pas plus heureux que son père en
ce sens qu'il vit une sérieuse
opposition se manifester contre lui.
Une partie des princes lui restèrent
fidèles, mais un grand nombre
d'évêques l'abandonnèrent. L'âme de
la résistance était, depuis
longtemps, le duc saxon,
Lothaire de
Supplinburg. Il était
bien décidé à réunir tous les Saxons
en un Etat fort et unifié. Il avait
su imposer sa puissance aux Slaves
voisins et, en plus d'une occasion,
marcha contre l'empereur. Il
s'ensuivit une succession de combats
désastreux au cours desquels le roi
essuya plusieurs graves défaites.
Quoique la situation ne fût pas du
tout rétablie, Henri V osa, en
1116,
partir pour l'Italie afin d'y
prendre possession au nom de
l'empire des biens toscans que la
comtesse Mathilde avait, l'année
précédente, consacrés à
Saint-Pierre. Mais sa démarche
échoua lamentablement. Pour avoir
voulu faire un antipape d'un évêque
trop accommodant, l'empereur fut
excommunié.
Cependant, le problème des
investitures mûrissait peu à peu.
Par de savantes discussions, on en
était enfin venu à établir une
distinction nette entre
l'investiture laïque et
l'investiture spirituelle, entre les
droits de l'Eglise sur ses évêques
et les droits de l'Etat sur ses
vassaux. Une solution définitive de
toute l'affaire s'imposait en
Allemagne, d'autant plus qu'en
Angleterre et en France, on était
arrivé à un accord. En Angleterre,
le grand archevêque
Anselme de
Cantorbury avait défendu
sans faiblir les droits de l'Eglise
et remporté enfin la victoire en
leur faveur.
Un concordat avait été conclu à
Londres (1107), en foi duquel
l'élection et l'investiture
appartenaient à l'Eglise, le
roi conservant le droit d'assister à
l'élection et de recevoir le serment
de fidélité de l'élu, avant qu'il
eût été consacré. En France, quoique
la question des investitures ne fût
pas moins brûlante qu'en Allemagne,
elle y fut traitée avec beaucoup
plus de calme. Le roi
Philippe ler
vint au-devant des exigences de
l'Eglise en proposant une solution
identique à celle que l'Angleterre
avait trouvée. En Allemagne,
l'entente aboutit enfin au
Concordat de
Worms,
du 23
septembre 1122. Les
dispositions essentielles étaient
les suivantes:
Le roi renonce à l'investiture par
l'anneau et la crosse, symboles de
la fonction ecclésiastique, et
accepte l'élection libre et
canonique des évêques et des abbés.
Il restitue à l'Eglise tous les
biens et tous les droits qui lui ont
été arrachés. En compensation,
l'empereur obtient le droit
d'assister à l'élection des évêques
et des abbés, de telle sorte qu'il
conserve une certaine influence -
pratiquement nulle - dans le choix
qui est fait, l'usage de la simonie
et l'emploi de la force étant
exclus. Si un choix prête à
discussion, l'empereur devra, sur
l'avis et le conseil du
Métropolitain et des évêques de la
province, établir lequel des deux
partis a le bon droit pour lui.
L'octroi des droits régaliens a lieu
après l'élection et se marque par le
don du sceptre.
Ainsi prit fin cette lutte pénible
entre l'Eglise et l'Etat. Il n'est
pas facile d'en établir le bilan.
D'un côté, le royaume d'Allemagne
avait su conserver ses droits malgré
les exigences exagérées de Grégoire
VII. Il restait au roi une certaine
influence sur le choix des évêques,
et, ce qui était plus important
encore, le droit de disposer des
biens séculiers de ces derniers.
Cependant, dans l'empire, quelque
chose avait changé en faveur de
l'Eglise. Les évêques n'étaient
plus, comme cela avait été le cas
depuis le temps d'Othon
ler, les premiers
serviteurs du roi. C'était au pape
qu'ils obéissaient désormais.
Grégoire VII l'avait fait clairement
comprendre au pouvoir civil. A
l'avenir, le roi ne pouvait plus à
sa guise dresser les évêques contre
les princes. Ces derniers avaient su
utiliser la querelle des
investitures à leur profit, pour
fortifier leur puissance dans
l'empire. Ils s'étaient révoltés
contre les deux Henri,
indépendants et conscients de leurs
droits. Désormais, ils
représentaient, à côté du roi et de
l'épiscopat, une troisième force
toujours prête à se manifester.
C'est ce qui allait apparaître
toujours plus nettement sous les
Hohenstaufen. A la longue, un autre
fait encore se révéla comme une
conséquence de la querelle des
Investitures:
les villes d'Allemagne et d'Italie
s'affranchirent peu à peu de
l'autorité de leur prince-évêque.
Tant que la lutte avait duré, on
avait souvent vu le peuple et
l'évêque s'opposer, ou bien l'évêque
et un rival se dresser l'un contre
l'autre. Les bourgeois furent
toujours prêts à utiliser ces
événements pour s'affranchir et
donner à leur ville une plus large
autonomie. Ainsi, la querelle des
investitures donna naissance à
maintes situations complexes.
L'Eglise avait largement atteint son
but. La grande aspiration de
Grégoire et de son parti avait été
le rétablissement de l'Eglise dans
sa liberté, sa pureté et son unité
originelles.
La liberté, c'est-à-dire
l'affranchissement du pouvoir civil,
était acquise, pour autant du
moins qu'il s'agissait de la
situation du pape vis-à-vis de
l'empereur. Le danger qu'avait couru
l'unité de l'Eglise consistait à
voir un certain nombre d'évêques,
groupés autour d'un roi ou d'un
métropolitain, se séparer d'elle
pour mener leur vie propre. Mais
Grégoire VII avait tant insisté sur
la primauté pontificale qu'il avait
su se subordonner les
métropolitains; tout danger était
écarté pour longtemps et l'Eglise se
présentait, dans un ordre
hiérarchique grandiose, sous la
direction générale d'un chef unique.
La réforme avait remporté la
victoire. Dans le domaine
de la pureté, de grands progrès
aussi étaient réalisés, dès lors que
le mariage des prêtres et la simonie
n'étaient plus la règle, mais un
regrettable abus.
Henri V n'était pas destiné à une
fin glorieuse. Aucune bénédiction ne
semble avoir reposé sur son règne.
Dans sa politique extérieure, il
n'eut guère que des échecs. Diverses
campagnes eurent pour conséquences
l'indépendance complète de la
Pologne et de la Hongrie, et celle
quasi totale de la Bohème. Une
expédition projetée par Henri contre
la France, avec l'appui de
l'Angleterre, fut interrompue de
façon déshonorante, lorsque Henri
vit les forces des seigneurs
français déployées devant lui. Il
mourut en 1125,
sans laisser d'enfants.
Avec lui
s'éteignit la dynastie des rois
franconiens.