En
1152,
le neveu de
Conrad,
Frédéric
Hohenstaufen, fut élu
roi; son élection se fit, cette
fois, dans toutes les règles.
L'évêque Othon
de Freising nous a laissé de
lui un portrait très évocateur. Il
était d'une taille un peu supérieure
à la moyenne, ses cheveux blonds
recouvraient légèrement les
oreilles, il avait un regard aigu,
un beau nez, des lèvres minces, une
barbe rousse, qui lui valut, chez
les Italiens, le surnom de «
Barbarossa
». Son visage était radieux, sa
démarche assurée et calme, sa voix
claire. Tout en lui révélait une
personnalité vigoureuse et virile.
Les principaux traits de son
caractère étaient un esprit résolu,
l'irritabilité, la bravoure, parfois
la dureté, associés à une activité
intelligente et à la modération. Il
ne manifesta jamais de sentiments
religieux profonds, mais il n'était
pas un incroyant. Il ne manquait pas
d'instruction, quoique sa nature le
portât avant tout vers les
réalisations pratiques.
Son premier soin fut de rétablir la
paix dans
l'empire. L'année de son
avènement déjà, il publia une loi
qui punissait le meurtre et d'autres
crimes; quant aux querelles entre
feudataires, il chercha à les éviter
par de nouvelles dispositions
écrites. Enfin il témoigna de
beaucoup de souplesse à l'égard de
ses vassaux, de manière à se les
concilier. Il donna la Bavière à
Henri le Lion,
espérant ainsi mettre un terme à
l'opposition des
Welf
contre les Hohenstaufen; il
unissait, d'ailleurs, les deux
familles en sa personne: sa mère
était une Welf et il était lui-même
le cousin de Henri le Lion.
Henri
Babenberg protesta
d'abord violemment quand il se vit
reprendre la Bavière, mais Frédéric
l'apaisa en transformant son
margraviat en un duché d'Autriche,
pourvu de si grands privilèges qu'il
en devint presque une monarchie
indépendante. Les fondements de la
future puissance danubienne étaient
posés. Enfin, Frédéric mit un terme
à l'éternelle opposition de la
Bourgogne en la cédant en fief à son
ancien adversaire
Berthold IV de Zaehringen.
Il passa outre au
concordat de
Worms et disposa des sièges
épiscopaux à son gré et dans un but
politique. Les évêques furent de
nouveau ses conseillers, ses
diplomates, ses chefs militaires,
ses fonctionnaires. Il sembla que
l'Eglise d'Etat avait poussé dans
l'empire des racines trop profondes
pour qu'on pût les extirper. Mais
d'inévitables malentendus surgirent
derechef entre la curie et
l'empereur.
Pour Frédéric, l'Empire germanique
était l'héritier du vieil Empire
romain. Il se tenait pour un
Imperator tout puissant,
responsable devant Dieu seul,
parfaitement indépendant de l'Eglise
qui, au contraire, lui était soumise
puisqu'elle avait besoin de sa
protection. Immédiatement après son
élection, il écrivit au pape pour
lui signifier que l'Empire romain
devait être rétabli dans toute sa
puissance et son éclat. Ce qui
signifiait qu'il se considérait
comme le maître incontesté de
l'Italie et de Rome. Du même coup,
il déclarait
la guerre aux villes lombardes
qui avaient récemment acquis
leur autonomie et
remettait en
question les droits du pape sur Rome
et sur l'Italie.
En 1153, à Constance,
Frédéric
et le pape
Eugène III signèrent un
accord. L'empereur s'engageait à
défendre
le trône pontifical aussi
bien contre les
Romains
rebelles que contre les
entreprises guerrières des
Normands de
Sicile. En échange, le pape
lui promit la
couronne
impériale. Il résolut
alors de se rendre en Italie, non
seulement dans l'intérêt du pape,
mais aussi pour
soumettre
Milan qui avait imposé son
autorité aux villes voisines et le
bravait effrontément. Entouré de ses
vassaux, il franchit les Alpes, dans
l'automne 1154, se fit donner à
Pavie la couronne des rois lombards
et se dirigea sur Rome, malgré les
nombreux obstacles dont les villes
lombardes,
raidies dans leur attitude de
résistance, jalonnaient sa route.
Eugène III
était
mort peu après l'entrevue de
Constance.
Hadrien IV (1154-1159),
le seul Anglais qui ait jamais porté
la tiare, occupait le trône de
Saint-Pierre. Dès leur première
rencontre, il eut une dispute avec
le roi qui se refusait obstinément à
lui servir d'écuyer, c'est-à-dire à
lui tenir l'étrier, selon la
coutume, et à conduire son cheval
par la bride. Il fallut expliquer à
Frédéric qu'il ne s'agissait là que
d'une pure formalité, vide de sens,
pour qu'il condescendît à y donner
suite. Là-dessus, la
bourgeoisie
romaine lui envoya une
délégation chargée de le sommer de
se faire couronner par elle et non
par le pape. Il refusa avec dédain,
donnant clairement à entendre que la
ville de Rome était sa propriété.
Mais il ne put la soumettre; seule,
la Cité de Léon tomba entre ses
mains.
Il
obtint pourtant qu'Arnaud
de Brescia lui fût livré; il
le remit alors au préfet pontifical
qui le pendit et brûla son corps
pour éviter que le peuple ne
l'honorât comme martyr. Frédéric se
fit couronner à Saint-Pierre; au
moment où le pape allait lui poser
la couronne sur la tête,
il la lui prit
des mains et se couronna lui-même,
fidèle en cela à la tradition
impériale. Là-dessus, il prit
rapidement le chemin du retour, sans
avoir rien tenté pour défendre les
Etats de l'Eglise contre la menace
toujours pendante des Normands, ni
défendu le pape contre la rage de la
populace romaine. Hadrien IV chercha
alors à rétablir, par ses propres
moyens, une situation intolérable.
Il conclut avec les Normands un
accord en vertu duquel il donnait en
fief la Sicile, les Pouilles et
Capoue au roi
Guillaume,
fils et successeur de
Roger Il,
mort en 1154. C'était un retour à la
politique de
Hildebrand, mais
une trahison
de l'accord de Constance.
Frédéric en fut très irrité et la
tension entre le pape et lui ne fit
que croître.
Les choses empirèrent encore au
point de provoquer un éclat lors de
la Diète de
Besançon, en 1157. Une
délégation pontificale, conduite par
un juriste, le cardinal Roland,
présenta à l'empereur une lettre par
laquelle Hadrien IV exigeait des
excuses pour l'arrestation de
l'archevêque Eskil de Lund, laquelle
remontait déjà à quelque temps. Dans
cette lettre, il était question de «
beneficium » que le pape
avait donné à l'empereur. Le mot
pouvait certainement avoir le sens
tout à fait anodin de « bienfait »,
mais il pouvait aussi être
interprété comme synonyme de
fief,
selon le vocabulaire médiéval, et
prendre ainsi une haute
signification politique. C'est à
cette dernière acception du mot que
s'arrêta, non sans parti pris
certainement, le chancelier de
l'empire,
Reinald von Dassel, qui
traduisit en allemand le message du
pape. Il était un ennemi notoire de
la curie. Bien doué, mais audacieux
et impérieux, il fut pendant des
années l'âme damnée de Frédéric.
L'empereur et les princes
s'emportèrent quand, au cours de la
discussion, le cardinal Roland leur
lança à la tête la question: «
De qui l'empereur tient-il l'empire,
sinon du pape
?
» Dans une circulaire, Frédéric
exprima sans fard sa façon de
penser; il devait le royaume et
l'empire à l'élection des princes et
à Dieu seul, et non point au pape,
dont il n'était point le vassal.
Puis, il publia un
édit
interdisant au clergé allemand tout
rapport avec le Saint-Siège.
Le pape eut beau déclarer
officiellement que, sous sa plume, «
beneficium » avait eu le sens de «
bienfait », la paix ne fut pas
rétablie.
En 1158,
Frédéric
repartit pour l'Italie. Outre la
question romaine et la question
normande, il avait à s'occuper de
Milan qui relevait la tête. Il
assiégea la ville, l'obligea à se
rendre, à prononcer le serment de
fidélité, à livrer des otages et à
renoncer aux droits régaliens. Puis,
dans l'intention de rétablir
l'empire dans tous ses droits, il
convoqua une diète à Roncaglia, près
de Plaisance. Ce n'était pas pour
rien que l'ancien droit romain avait
été remis en honneur par les écoles
de puristes de Bologne et Pavie; il
devait servir à rétablir l'empire.
Une commission, formée de vingt-huit
membres de l'aristocratie citadine
et de quatre juristes de Bologne,
publia le
principe romain en vertu duquel la
propriété de l'Etat ne pouvait être
aliénée, et rétablit
fermement les anciens droits
impériaux dans les villes de
Lombardie. Il s'agissait de
l'élection des magistrats, de
l'établissement des redevances et
des impôts, du droit de battre
monnaie, du revenu des pêcheries,
des salines et des mines. La reprise
en mains par Frédéric de tous ces
droits que les villes avaient mis un
siècle à arracher aux évêques et à
l'empire, ne signifiait rien moins
que
l'anéantissement des libertés
communales. Frédéric
était fermement résolu à faire
valoir les droits de l'empire et il
passa immédiatement à l'exécution de
ses projets. Mais les villes
allaient-elles, sans autre, renoncer
à leur organisation démocratique ?
Aux vieilles lois romaines, elles
opposèrent l'usage établi. Gênes
refusa tout simplement de se
soumettre. Dans la plaine du Pô,
Milan prit à nouveau la tête de la
résistance, tandis que les partisans
de l'empereur se groupaient à
Crémone.
Le coup de force de Frédéric contre
les villes italiennes était destiné
à atteindre également le souverain
pontife. L'empereur fit sentir à
Hadrien IV que c'était lui, non le
pape, qui était maître souverain de
l'Occident. Dans la correspondance
qu'ils échangeaient, il commença à
placer son nom avant celui du pape.
Il fit valoir, sans aucune retenue,
ses droits de suzerain sur les Etats
de l'Eglise et se déclara nettement
le maître de Rome. «
Etant donné
que je détiens le pouvoir impérial
par ordre de Dieu, si je ne régnais
pas dans Rome, je ne serais qu'une
ombre et mon titre serait vide de
sens
».
Le pape Hadrien se préparait à
excommunier
Frédéric,
quand il mourut subitement. Les
cardinaux lui donnèrent pour
successeur
Roland, le principal
représentant de la politique anti-impériale.
Il prit le nom d'Alexandre
III. Mais un antipape,
Victor IV,
fut instauré par quelques cardinaux
et protégé par les armes allemandes.
Frédéric prit le parti de celui-ci,
en représailles contre le collège
des cardinaux qui lui avait refusé
toute participation à l'élection
d'Alexandre.
Ainsi, une
fois de plus, la chrétienté se
trouvait divisée par un schisme.
En
1160,
l'empereur
fit déposer Alexandre par un concile
qu'il avait convoqué à Pavie, mais,
en retour, Alexandre l'excommunia.
Il passa sa colère sur Milan,
assiégea la ville, la réduisit par
la famine, en fit raser les murs. Il
retint captifs les consuls et quatre
cents notables qu'il s'était fait
livrer, répartit la population dans
quatre villages
des environs et
détruisit la
ville de fond en comble. Dans
leur effroi, les autres villes
qui
tenaient tête à l'empereur, Gênes y
comprise, cédèrent; elles
démantelèrent leurs remparts,
acceptèrent des magistrats
impériaux, prêtèrent le serment de
fidélité et
s'engagèrent
à fournir de l'aide contre la
Sicile. En Toscane aussi, toute
résistance
s'éteignit.
La moitié de l'Italie était prostrée
sous le sceptre de l'empereur, mais
il
était
évident que Frédéric ne pouvait
compter ni
sur l'amitié, ni sur le bon vouloir
de
ses sujets. Quant au pape Alexandre,
sa situation était tellement
critique qu'il quitta
l'Italie et s'embarqua
à destination de la France.
Une grave
mésentente séparait alors les
rois de France et d'Angleterre et
Frédéric
put
espérer un moment gagner l'un ou
l'autre à sa cause; mais il devait
être déçu.
Après
quelques hésitations,
Louis VII
prit le parti d'Alexandre III,
tandis qu'il se
réconciliait
avec le roi d'Angleterre,
Henri II.
Au même moment (1164),
l'antipape
Victor
mourut et sa mort affaiblit la
position de l'empereur. Plusieurs
des villes
lombardes
osèrent relever la tête. Vérone,
Plaisance et Padoue conclurent une
alliance contre l'Allemand détesté.
Elles furent soutenues par Venise,
dont les constantes intrigues avec
Constantinople et la Sicile étaient
pour l'empereur une grave menace;
enfin, la présence à Rome de
l'antipape
Pascal III, successeur de
Victor IV, rendit impossible pour
Frédéric une réconciliation avec
l'Eglise.
Pendant quelque temps, Frédéric put
espérer s'assurer la sympathie du
roi d'Angleterre, Henri
II,
également en lutte contre l'Eglise
qu'il voulait soumettre à son
autorité tyrannique, mais qui avait
trouvé dans l'archevêque
Thomas Becket,
son ancien chancelier, un adversaire
intraitable. Le différend entre le
roi et l'archevêque prit de telles
proportions que celui-ci dut fuir en
France et solliciter la protection
du roi Louis VII.
Cependant, Frédéric ne parvint pas à
nouer avec Henri II une alliance
durable, quelque effort que le
chancelier Reinald ait déployé dans
ce sens. Après le meurtre de Thomas
Beckett en Angleterre, les partisans
de l'Eglise se soulevèrent contre
Henri II qui, aux prises avec ses
propres difficultés, perdit tout
intérêt pour la politique impériale.
La tentative de l'empereur de
s'assurer des alliés puissants
tournait court, et, pourtant, il
laissa s'exaspérer encore le conflit
avec la curie. Dans une diète, à
Wurzbourg, en
1165, il fit le serment de ne
jamais reconnaître ni Alexandre, ni
aucun successeur de son parti; mais,
au contraire, de se montrer en tout
temps obéissant et respectueux
envers Pascal. Tous les assistants
durent prêter le même serment; il
donna six semaines aux princes et
aux ecclésiastiques absents pour en
faire autant. Tous ceux qui
désobéiraient seraient mis au ban de
l'empire. Les
Cisterciens qui, tous,
avaient pris le parti d'Alexandre
III,
furent chassés en foule hors
d'Allemagne; des évêques furent
déposés sans égard. Frédéric voulait
être le maître de l'Eglise comme
jadis
Charlemagne;
il obligea Pascal à le canoniser.
En
1166,
Frédéric entreprit une nouvelle
campagne d'Italie afin
d'anéantir, une fois pour toutes, la
résistance qui, sans cesse, relevait
la tête. Les Romains s'étant enfin
laissés gagner à la cause
d'Alexandre
III,
l'empereur marcha sur eux et les
battit à
Tusculum, près de Rome,
dans une bataille sanglante. Ils
durent se soumettre et Alexandre
quitta clandestinement la ville,
vêtu en pèlerin, pour aller se
mettre sous la protection des
Normands. Pascal se fit introniser
solennellement à Saint-Pierre,
et offrit à Frédéric le cercle d'or
à la possession duquel, selon une
opinion ancienne, le droit
d'élection des papes était attaché.
L'empereur se voyait au faîte de la
gloire quand, brusquement, c'était
en août
1167,
une épouvantable
épidémie
éclata dans son armée. Une grande
partie de ses hommes succombèrent
et, parmi eux, des personnalités
importantes, telles que le
chancelier Reinald. Au même moment,
la Lombardie se souleva comme un
seul homme. De la petite ligue de
Vérone était issue une alliance
puissante d'une vingtaine de villes,
dont Venise, Crémone, Bologne,
Milan. En effet, la même année, les
Milanais étaient revenus aux ruines
de leur ville et ils étaient en
train de la reconstruire avec l'aide
de leurs alliés. Les Lombards
réclamaient la révocation des
dispositions de Roncaglia et le
rétablissement de leurs libertés et
de leurs communes.
Le mouvement
était très fort et Frédéric
incapable de lui résister avec les
débris de son armée. Au prix
de grandes difficultés, se sachant
personnellement en danger, il
traversa la Savoie et franchit le
Mont-Cenis avec le reste de ses
hommes d'armes. Ce n'est qu'une fois
en Allemagne qu'il se sentit en
sécurité. Mais Frédéric n'était pas
homme à se laisser abattre. Il
employa les années qui suivirent à
fortifier sa position en Allemagne,
à étendre son patrimoine dans le
sud, à mettre de l'ordre dans ses
relations avec
ses voisins de l'est. Si bien qu'au
nord des Alpes, son autorité fut à
peine entamée par son échec en
Italie. Mais
le pape Alexandre refusa de faire la
paix avec lui et les Lombards
restaient indomptés. Pour le
braver, ils avaient construit, au
pied des vallées du Piémont, une
ville forte à laquelle ils avaient
donné le nom d'Alexandrie. Durant
tout l'hiver de 1174 à 1175,
Frédéric assiégea la place; il ne
put la prendre. Ses négociations
avec les villes lombardes
échouèrent. Alors il se décida à
aller rencontrer à Chiavenne
Henri le Lion
et le supplia, presque à genoux, de
lui prêter assistance, mais celui-ci
s'excusa sous des prétextes
fallacieux, allumant ainsi, chez
l'empereur, une terrible rancune.
Peu après, les villes lombardes
remportèrent près de
Legnano
une victoire sur les impériaux; elle
ne fut pas décisive pourtant et
laissait entrevoir de nouvelles
luttes. Mais un désir de paix se
manifestait vivement, surtout dans
les milieux de l'Eglise. L'empereur,
lui-même, souhaitait un accord.
C'est ainsi qu'en
1177,
la paix fut
signée à Venise. L'empereur
renonçait à la suzeraineté sur les
Etats pontificaux, garantissait la
paix à la Lombardie et à la Sicile
et reconnaissait Alexandre III comme
le pape régulier; ce dernier le
releva de l'excommunication. La
question de Toscane devait être
soumise à un arbitrage et restait en
suspens. Sur ce point, le pape se
montra conciliant et il semble que,
pour un temps, l'empereur maintint
ses droits sur ce fief.
Une
fois de plus,
la papauté
triomphait de l'empire.
Ce fut un moment solennel que celui
où
Frédéric
Barberousse, à Venise, se
jeta aux pieds du pape. En fait,
quoique presque toujours en exil,
Alexandre ne s'était jamais laissé
vaincre sur le plan des droits
essentiels de l'Eglise: l'autonomie
de Rome et des Etats pontificaux
était reconnue, et, du même coup,
l'indépendance du chef de l'Eglise à
l'égard de la puissance impériale.
Alexandre III avait mené la lutte
avec une fermeté résolue, mais aussi
avec patience et dignité. L'Eglise
ne pouvait que se réjouir qu'on eût
abouti à un accord; la curie et
toute la chrétienté avaient beaucoup
souffert de l'état de tension qui
avait forcément beaucoup affaibli
l'autorité pontificale. Rien n'était
plus dangereux et démoralisant que
la rivalité entre deux papes. Pour
que ce mal fût à tout jamais écarté,
le concile de Latran, en
1179,
compléta le décret de Nicolas II
relatif à l'élection pontificale par
une nouvelle disposition. Désormais,
les deux tiers des voix des
cardinaux seraient nécessaires pour
qu'un candidat fût élu. Ainsi
l'élection
régulière des papes fut assurée, et
celle d'un antipape rendue
impossible. A l'exception de
l'antipape insignifiant que Louis de
Bavière voulut introniser, plus
tard, il ne se produisit plus qu'un
seul schisme, le
grand schisme
de la fin du moyen âge, consécutif à
l'affreux désordre qui ravagea alors
l'Eglise.
En Allemagne, la position de
l'empereur était restée très forte,
malgré ses défaites en Italie. Rien
n'en témoigne mieux que la solution
qu'il donna à sa lutte contre Henri
le Lion. Ce dernier se comportait en
souverain dans le nord de
l'Allemagne. Frédéric avait cherché
à faire la paix avec lui, en
témoignant d'une condescendance
qui
aurait pu paraître excessive. Mais
quand, à son retour d'Italie, encore
sous l'impression
de la mauvaise volonté d'Henri, il
entendit partout des plaintes à son
sujet,
il
renonça à le protéger et le cita à
comparaître devant lui. Henri voulut
le braver;
il s'emporta
et aliéna tous ses fiefs. Toute sa
noblesse abandonna aussitôt le Welf
orgueilleux, qui dut venir implorer
à genoux la grâce de son suzerain.
Celui-ci ne lui rendit que ses biens
personnels dans les provinces de
Brunswick et de Lunebourg, et sous
la condition qu'il partirait pour
l'exil. Ainsi
prit fin la puissance des Welf.
Ce fut aussi la fin du vieux duché
de Saxe. Frédéric n'en maintint
qu'une petite partie, dont il fit
don à la descendance d'Albert
l'Ours, mort en 1170, et qui fut le
noyau du futur électorat de Saxe. Le
reste du duché fut morcelé en divers
comtés et petits Etats
ecclésiastiques. La Bavière fut
donnée à Othon de Wittelsbach et la
marche de Styrie, élevée au rang de
duché. Au nord, le roi danois,
Knud,
s'introduisit dans les territoires
restés sans maître; il sut se
soustraire à la suzeraineté de
l'empereur et soumit le duc de
Poméranie, considéré jusque-là comme
vassal de l'empire.
En Italie, l'épineuse question
lombarde fut définitivement réglée
par la paix de
Constance. Frédéric respecta
l'alliance lombarde et reconnut aux
villes, en opposition totale avec
les dispositions de Roncaglia, les
droits régaliens, celui d'avoir une
milice, un tribunal, de s'entourer
de murailles, d'élire leurs
magistrats. En échange, il demanda
aux villes de lui prêter le serment
de fidélité et de lui faire quelques
concessions insignifiantes.
La suzeraineté
allemande sur l'Italie n'était plus
qu'une apparence; le mouvement
démocratique triomphait.
L'empire conservait, malgré tout,
quelques points d'appui en Italie:
la Romagne, le Piémont, la Toscane.
Enfin, en
1184,
Frédéric conclut avec la Sicile une
paix que scellèrent les fiançailles
de son fils, le jeune prince Henri,
avec la princesse Constance. Le pape
Lucien III,
lui-même, parut voir cet accord de
bon oeil, quoiqu'il présentât un
danger pour l'Eglise. Car enfin, le
roi de Sicile,
Guillaume Il,
n'avait pas d'enfant. Constance, qui
était la fille de Roger
II,
était l'héritière du royaume, qui
allait ainsi tomber aux mains d'un
roi d'Allemagne.
Que
deviendraient les Etats pontificaux,
comment l'Eglise défendrait-elle sa
liberté, quand elle serait entourée
par l'empire ?
Cette perspective ranima le conflit
lorsque Urbain
III (1185-1187),
qui était un adversaire déclaré de
Frédéric, monta sur le trône
pontifical. Pour braver le pape,
Frédéric fit couronner son fils,
Henri,
roi d'Italie et l'envoya à la tête
d'une armée dans les Etats de
l'Eglise, avec mission de les
dévaster. Urbain allait fulminer
l'excommunication contre l'empereur,
quand il mourut. Ses deux
successeurs,
Grégoire VIII et
Clément III,
se montrèrent conciliants. De part
et d'autre, d'ailleurs, on avait de
bonnes raisons d'apaiser le conflit;
l'empereur, parce qu'une grave
révolte des princes le menaçait en
Allemagne, l'Eglise, parce que la
situation en Terre sainte donnait à
penser que l'organisation d'une
nouvelle Croisade était nécessaire.