Après la mort de
Frédéric II,
la vigueur de l'empire parut
épuisée. Sans doute, il eut des
successeurs:
Conrad IV
qui, en 1252, partit pour la Sicile
afin d'y faire valoir ses droits et
mourut en 1254 déjà;
Guillaume de
Hollande, que les Welf
avaient nommé successeur de
Henri Raspe
en 1247, mais qui n'eut aucun
pouvoir et mourut en 1256. Les
princes laïques et ecclésiastiques,
qui devaient leurs immenses
privilèges à la détresse de Frédéric
II,
n'éprouvaient
plus le moindre désir de nommer un
nouveau roi. En revanche,
l'étranger, l'Angleterre notamment,
s'intéressait
à la couronne du Saint Empire romain
et l'argent destiné à acheter la
complaisance des princes allemands
coulait à flots. Une partie des
princes donnèrent leurs voix à
Richard de
Cornouailles, beau-frère de
Frédéric
II,
une autre à
Alphonse X de Castille,
petit-fils de
Philippe de Souabe par sa
mère. Ainsi l'Allemagne eut deux
rois, c'est-à-dire aucun. Sa
décomposition politique progressait
à pas de géant. En 1252, Cologne et
Aix-la-Chapelle conclurent, avec
d'autres villes, dont Bâle et
Zurich, une
ligue
rhénane destinée à
défendre leurs droits dans un esprit
démocratique. Quant aux fiefs, ils
devinrent plus indépendants encore.
Mais, tandis que la rivalité des Guelfes et des
Gibelins perdait en Allemagne toute
son
acuité, en Italie, elle ne
s'affaiblissait pas. Au cri: «
Sus aux
Guelfes, sus aux Gibelins ! »
des combats sanglants désolaient
l'Italie. Et ce cri n'excitait
souvent que de simples conflits
personnels ou familiaux, parfois de
vieilles querelles entre des
villes
ou des partis. Quant à la curie,
elle restait sur le qui-vive, bien
décidée à empêcher la réapparition
en Italie de toute puissance rivale.
Les papes insistaient à nouveau sur
la suzeraineté de l'Eglise et
cherchaient à établir, en Sicile,
une dynastie aussi peu dangereuse
que possible pour l'Eglise et les
Etats pontificaux. Elle ne voulait
surtout plus d'un Hohenstaufen.
Cependant,
Manfred, en sa qualité de
représentant de cette maison, menait
la lutte contre les Guelfes et, en
1254, à la mort de Conrad, s'arrogea
tous les droits sur l'Italie
méridionale. Il prit la régence au
nom du dernier survivant des
Hohenstaufen, l'enfant
Conradin,
fils de Conrad. A la nouvelle
inexacte de la mort de son neveu, il
s'empara de la couronne et manifesta
immédiatement son intention de
créer un grand
royaume italien. Il conclut
un traité de commerce avec Gênes,
une alliance avec Rome. A Florence,
où les Guelfes avaient écrasé leurs
adversaires, il installa un délégué,
et des représentants dans l'Italie
centrale et méridionale. Il étendit
son pouvoir jusque dans les Balkans
et s'allia avec l'Aragon, auquel
l'attachaient des liens de parenté.
Ainsi se dessina l'ébauche d'un
nouveau royaume d'Italie qui ne
parut pas moins dangereux pour
l'Eglise que l'Etat des
Hohenstaufen.
La réaction de la curie ne se fit
pas attendre. Après avoir
essuyé un refus de la part d'un
prince anglais, elle offrit la
couronne des Deux-Siciles à
Charles
d'Anjou, frère de
Saint Louis.
A vrai dire, le choix de ce prince
n'était pas heureux, mais la
politique pontificale crut avoir
atteint son but, qui était
d'empêcher la fondation en Italie
d'une nouvelle puissance. Par son
mariage, Charles avait acquis la
Provence; il possédait aussi Nice et
quelques places dans le Piémont et,
comme il le fit voir bientôt, tout
autant que Manfred, il souhaitait
dominer l'Italie. Néanmoins,
lorsqu'il reçut la couronne royale
dans l'Eglise de Saint-Pierre, à
Rome, il s'engagea à tenir la Sicile
comme un fief pontifical et à
respecter la liberté de l'Eglise.
Dans une bataille près de Bénévent,
il écrasa ses adversaires; Manfred
fut tué.
Mais Charles d'Anjou, actif et décidé, n'était pas
homme à se faire aimer des
Siciliens. Dès le début, le régime
français fit des mécontents.
L'apprenant, le jeune Conradin, âgé
de seize ans, osa - accompagné de
son oncle,
Frédéric d'Autriche Baden et
d'une armée allemande - pénétrer en
Sicile pour y conquérir l'héritage
de son grand-père. Les milieux
gibelins d'Italie l'avaient appelé à
la rescousse et lui promettaient
leur aide. La population de Rome le
reçut avec enthousiasme. Mais, à
Tagliacozzo, dans les Abruzzes, il
se trouva soudain en présence d'une
armée ennemie. Il chercha refuge
auprès d'un partisan gibelin,
Jean
Frangipane, mais celui-ci le livra
traîtreusement à Charles d'Anjou,
qui le fit
décapiter sur la place
publique de Naples, ainsi que son
oncle Frédéric (1268).
Ce fut le
dernier acte de la vie épique des
Hohenstaufen.
Malgré toutes ses promesses, Charles d'Anjou inaugura
tout de suite une politique de
puissance. Il voulait étendre son
pouvoir sur le bassin oriental de la
Méditerranée et, dans ce but,
s'allia avec tous les adversaires de
l'Empire byzantin restauré. Il se
heurta à la résistance du pape comme
à celle du remarquable diplomate de
Byzance,
Michel Paléologue. Après
la mort de
Nicolas III (1280),
il trouva moyen d'empêcher le
conclave de fonctionner et donna la
tiare à Martin
IV (1281-1285) qui lui fut
aveuglément dévoué, au point de
rompre les négociations en cours
avec l'empereur de Byzance, pour
l'union des deux Eglises. Les plans
de Charles paraissaient sur le point
de se réaliser, quand une
catastrophe anéantit tout l'édifice
de la politique angevine. Charles
avait excité la colère des Siciliens
en levant de gros impôts, en
exigeant de lourdes prestations
militaires, en réservant toutes ses
faveurs aux Français qu'il avait
amenés avec lui, en punissant
cruellement les adversaires des
Gibelins. L'empereur byzantin sut
tirer parti de la situation: il
répandit l'or dans le pays, ses
envoyés conseillaient la révolte,
enfin, il encouragea le roi Pierre
d'Aragon, qui avait épousé la fille
de Manfred, à pénétrer en Sicile
pour y mettre la main sur l'héritage
de sa femme. Une conspiration fut
ourdie dans l'île dans le but de
chasser les Français et d'offrir la
couronne à Pierre d'Aragon. Le mardi
de Pâques 1282, comme on sonnait les
vêpres, une
rébellion éclata à Palerme et
se répercuta rapidement dans toute
l'île; partout, les Français furent
massacrés. On appela cet événement
les «
Vêpres siciliennes ». Il
s'ensuivit une guerre de plusieurs
années, avec des alternatives de
luttes et de pourparlers. Enfin, la
paix de Caltabelotta fut signée (1302).
La Sicile devint un royaume
indépendant au profit de la maison
d'Aragon; les Français se
maintinrent dans le sud de la
péninsule italienne, avec Naples
pour capitale. Toutefois, Charles
d'Anjou tint beaucoup à conserver le
titre de roi de Sicile. Pierre
d'Aragon se contenta donc de celui
de roi de Trinacrie. Il n'y avait,
en tout cela, qu'une puérile
formalité.
Dévastée par la guerre, la Sicile,
qui avait fini de jouer son rôle
historique, disparut de la scène.
Aux mains d'un prince étranger, elle
ne pouvait plus avoir d'influence
sur la politique du reste de
l'Italie. L'aristocratie,
constamment divisée ou en lutte avec
les villes, affaiblit le pouvoir
royal; l'île devint le théâtre de
guerres intestines et perdit toute
importance.