La mort inattendue de
Frédéric
Barberousse mit
subitement son fils
Henri
à la première place. Avant de partir
pour la Croisade, il lui avait
abandonné le gouvernement du royaume
en toute confiance.
Il
existait, entre le père et le fils,
au contraire de ce qui se passait
dans la famille royale d'Angleterre,
une entente parfaite. Pourtant, ils
ne se ressemblaient guère. Si Henri
avait hérité de l'énergie de
Frédéric, il était plus calculateur
et austère que lui, assez froid,
donc dépourvu de cet instinct social
qui avait aidé son père à se faire
de nombreux amis. Mais son ambition
ardente, son intelligence claire qui
savait compter avec les réalités
pratiques, le destinaient bien à
l'exercice de la puissance
politique. Dès l'abord, de graves
révoltes s'élevèrent de tous côtés.
Rompant son serment,
Henri le Lion
rentra en Allemagne et sut faire
reconnaître ses droits sur son
patrimoine. Là-dessus, le roi de
Sicile mourut à la fin de l'année
1189.
Constance était son héritière.
Henri était
bien résolu à faire valoir les
droits de son épouse et à entrer en
possession de la Sicile.
Mais de grosses difficultés se
dressèrent sur sa route:
Tancrède
fut nommé roi de Sicile et le pape
l'appuya de son autorité. Devant
Naples en révolte, une épidémie
obligea l'armée allemande à la
retraite. Le parti des
Welf
reprit le dessus en Allemagne et
souleva le pays du Brabant à la
Bohême.
Canut de Danemark, que
soutenait l'Angleterre, prit une
attitude menaçante. C'est alors
qu'un heureux destin fit tomber aux
mains de
Henri VI,
le roi d'Angleterre,
Richard Coeur
de Lion. Il sut se servir
de cette aubaine au maximum. Il
promit à Richard la liberté en
échange de son
assistance contre les Normands et
contre les Welf. Le roi
d'Angleterre se trouvait dans une
situation désespérée. En Angleterre,
la guerre civile faisait rage,
conséquence de la tyrannie du roi
Jean.
Celui-ci se trouvait entièrement
sous la coupe du roi de France,
auquel il avait abandonné plusieurs
territoires de valeur sur la
frontière du domaine royal. A l'ouïe
de ces nouvelles déplorables,
Richard ne put que se résigner aux
conditions du roi d'Allemagne. Il
abandonna Tancrède, son allié, prêta
à l'empire, au nom de l'Angleterre,
le serment de fidélité et s'engagea
à payer un tribut annuel de 5 000
livres sterling. Alors seulement, il
recouvra la liberté. Au même moment,
par un mariage heureusement combiné,
Henri obtint la soumission des Welf.
La révolte qui agitait l'Allemagne
se calma comme par
enchantement.
Quant à Richard, il eut vite fait de
remettre de l'ordre en Angleterre et
se réconcilia avec son frère.
En 1194, Henri se
rendit en Sicile, afin d'y récolter
les fruits de sa politique. Là
encore, il fut l'objet d'une
chance inouïe:
Tancrède de Lecce mourut subitement,
peu de temps après son propre fils.
Gênes mit sa flotte à la disposition
de l'empereur. Toutes les villes
italiennes lui rendirent hommage
sans difficulté. Triomphant, il
débarqua à Palerme, où il se fit
couronner roi des Normands. A la
même époque, il lui naquit un fils,
auquel il donna le nom significatif
de Frédéric-Roger. La Sicile était
donc réellement une partie de
l'empire. La politique
germano-italienne
était
à l'apogée du
succès, Henri touchait au
sommet de la puissance. Cent
cinquante bêtes de somme
transportèrent en Allemagne,
par-dessus les Alpes, le trésor des
rois Normands de Sicile.
Mais, à tout prendre, les bases de la puissance des
Hohenstaufen en Sicile étaient
fragiles.
Le pape n'avait pas renoncé à ses
droits sur l'île.
Henri
pourrait-il lui résister quand il
les ferait valoir ? Devrait-il se
constituer le vassal du pape ?
Pour s'assurer les bonnes
dispositions de la curie, Henri lui
offrit les plus grands avantages:
une Croisade, les revenus de ses
meilleurs fiefs; il alla jusqu'à
offrir à l'Eglise la suzeraineté sur
l'empire. Le pape
Célestin III
accepta volontiers l'idée d'une
Croisade, mais il ne voulut rien
savoir des autres propositions
d'Henri, préférant ses droits
certains sur la Sicile à des faveurs
problématiques qui, selon les
circonstances, pouvaient conduire
l'Eglise à dépendre de l'empire. La
tentative que fit Henri auprès des
princes allemands, dans l'espoir
d'obtenir une
couronne héréditaire dans sa
famille, lui réserva une déception
toute semblable. Il dut se tenir
pour satisfait par l'élection de son
tout jeune fils au trône
d'Allemagne. Son règne manquait
encore de fermeté en Sicile. Alors
que, précisément, il se trouvait à
Palerme, une révolution éclata, en
1197.
Il parvint à se réfugier à Messine,
puis à étouffer la rébellion. La
vengeance qu'il tira des chefs de la
révolte fut cruelle et répandit la
terreur. Là-dessus, il partit pour
la Croisade qu'il avait préparée
avec grand soin. L'expédition fut
plus spectaculaire que jamais; en
plus d'une armée de chevaliers
allemands, l'empereur disposait de
la flotte sicilienne. En Orient, les
choses ne se présentaient pas sous
un jour défavorable. Peu après la
mort de
Saladin,
en 1193, son royaume s'était
effondré. Enfin, Henri réussit à
marier son frère avec une princesse
grecque, Irène, qui, selon les
circonstances, pouvait devenir
l'héritière de l'Empire byzantin.
Des perspectives immenses
s'ouvraient donc pour la famille des
Hohenstaufen.
Mais Henri mourut subitement, le
28 septembre 1197, emporté
par une fièvre maligne, «
ce fut la plus
grande catastrophe de l'histoire de
l'Allemagne au moyen âge » a
écrit Hampe. La consternation se
répandit en Allemagne; les croisés,
qui avaient quitté le port de
Palerme quelques semaines
auparavant, sur l'orgueilleuse
flotte sicilienne, regagnèrent
l'Europe. Mais l'Italie, qu'avait si
longtemps opprimée la tyrannie des
Hohenstaufen, respira enfin.
Beaucoup plus vite qu'on n'aurait pu
le croire, l'édifice impérial
construit par Henri VI s'effondra.