ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

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Le règne de Frédéric II de Hohenstaufen
 
 

Lorsque Frédéric Il fut couronné à Aix-la-Chapelle, en 1220, il s'engagea, sous serment, à faire une Croisade, et, par la suite, à plus d'une reprise, il renouvela sa promesse. Mais, dans les années qui suivirent, il déçut profondément le pape en remettant toujours son départ à plus tard. Le pape était alors Honoré III, un prêtre pieux et bien intentionné, qui n'avait rien de plus à coeur qu'une Croisade. Frédéric avait une excuse à son attitude dilatoire; il ne sentait pas sa position assurée en Allemagne. En outre, il tenait beaucoup à obtenir l'élection à la couronne royale d'Allemagne de son jeune fils Henri, qui portait déjà la couronne de Sicile. Cette élection devait affermir la dynastie des Hohenstaufen et, peut-être, permettre ce qu'Innocent III avait cherché à éviter, soit le rattachement de la Sicile à l'Allemagne. Car, malgré toutes les promesses qu'il avait données, Frédéric n'avait nulle envie d'élever une barrière entre l'Italie du Sud et l'empire, ni même de renoncer aux prétentions impériales sur l'Italie. Il obtint l'élection de son fils Henri, grâce surtout à l'appui des princes ecclésiastiques. Mais ceux-ci lui en demandèrent une récompense. Dans son grand « Privilegium » de 1220, il dut leur faire de telles concessions qu'ils devinrent complètement indépendants dans leurs domaines temporels. Il leur abandonna toute une série de droits qui, jusque-là, avaient appartenu aux rois, comme celui de battre monnaie et d'exiger les péages, mais il refusa de se désister du droit d'installer des villes et des paysans dans les domaines ecclésiastiques, comme de celui de spoliation qui était très lucratif. Là-dessus, il quitta l'Allemagne; au passage, à Rome, il se fit couronner empereur, puis il partit pour le sud afin d'y vivre en roi pendant les années à venir. Il ne perdit pas l'Allemagne de vue, mais il voulait faire de son royaume des Deux-Siciles, malgré sa situation géographique à la périphérie de l'empire, l'instrument de sa puissance. Il entreprit donc, dans le royaume normand, de profondes réformes, obéissant à un principe tout à fait différent de celui qui l'avait guidé en Allemagne. Alors qu'il admettait que le pouvoir central fût considérablement relâché là-bas, ici, il voulait, en revanche, s'assurer un pouvoir absolu. Il n'y avait rien là qui dût paraître nouveau aux Siciliens; c'était conforme à la tradition de Roger II; Frédéric n'eut, en somme, qu'à la ranimer. Il établit une hiérarchie administrative, dont il conserva le contrôle, un tribunal de suprême instance et une cour des comptes responsable des finances et de l'administration civile. La haute juridiction qu'exerçait naguère la noblesse féodale passa ainsi aux mains du roi. Frédéric institua une armée qu'il maintint toujours sur pied de guerre; elle était formée d'un grand nombre de soldats intrépides, dont beaucoup étaient des Sarrasins. Le pays fut couvert de fortifications, et une flotte de guerre puissante croisa constamment dans les eaux de la Méditerranée.

On n'en était plus au moyen âge féodal, mais à une organisation moderne. Ce que les Bourbons et les Hohenzollern devaient faire trois cents ans plus tard, Frédéric l'avait déjà réalisé largement au XIIIe siècle: la bureaucratie, la centralisation, l'établissement du pouvoir absolu. Comme les prestations nécessaires à l'entretien du fonctionnarisme, de l'armée et de la flotte, aux frais toujours croissants d'une cour brillante, étaient très lourdes, Frédéric organisa, sans scrupule, une réforme fiscale des plus audacieuses: il mit la main sur les fiefs de la noblesse et en fit des biens de la couronne; il éleva le taux des redevances de Gênes et de Pise et augmenta ses revenus par toute une série de monopoles d'Etat, en même temps qu'il réorganisait le système de perception de l'impôt. Il rencontra bien quelque résistance, mais il sut la dominer. Dans tout son comportement, d'ailleurs, l'empereur prouva combien sa mentalité était éloignée de celle de ses contemporains. Il adopta les habitudes voluptueuses des Sarrasins et leurs harems, tandis qu'il méprisait cyniquement toute la doctrine chrétienne. L'esprit sicilien, qui prenait sa source dans des cultures diverses, dominait sa personnalité. A Palerme, où il avait passé son enfance, les chrétiens, les musulmans et les juifs, les latins et les grecs se côtoyaient et, dans cet entourage au caractère multiple, il était devenu un opportuniste et un sceptique, mais aussi un esprit des plus tolérants, ouvert à tous les courants d'idée. Dans son royaume, églises, synagogues, mosquées, voisinaient. Il entretenait à sa cour un cercle de savants dont un grand nombre n'étaient pas chrétiens. Il portait un intérêt tout particulier à la philosophie de l'Arabe Averroès, et il en discutait souvent avec son entourage. Sa vaste intelligence s'intéressait à tous les aspects de la vie de l'esprit. Il était passionné de littérature et d'art et s'essayait à faire des chansons en italien. Le règne de la nature - le monde des astres, les bêtes, les plantes - le fascinait. Il a écrit un joli traité sur la chasse au faucon. Mais, tandis qu'il s'adonnait à cette culture brillante, il considérait la doctrine évangélique en sceptique rationaliste. Toutefois, comme il regardait la profession de foi chrétienne comme un moyen politique d'atteindre les buts qu'il se fixait, il lui arriva de faire acte de chrétien, et il édita même des lois sévères contre l'hérésie.

L'incrédulité de Frédéric devait lui rendre particulièrement antipathique l'universalisme de l'Eglise. Il prit donc toutes les mesures nécessaires pour augmenter au maximum la puissance impériale et lui soumettre l'Eglise qu'Innocent III avait dotée d'une si grande autorité spirituelle. Une nouvelle lutte avec Rome était inévitable. Ce qui augmentait le danger dans lequel se trouvait l'autorité pontificale, c'était que Frédéric voyait dans la Sicile, fief de la papauté, le centre de l'empire, dont l'Allemagne n'était que la périphérie; il abandonna même les princes allemands à eux-mêmes. Il ne se laissa entraver dans ses projets ni par le serment de fidélité qu'il avait prêté au pape, ni par l'engagement qu'il avait pris de respecter les libertés de l'Eglise de Sicile. Sans scrupule, il emprisonna cette dernière dans tout son système politique et laissa vacant plus d'un évêché dont les revenus allaient enrichir le fisc. Déjà sous le pontificat du conciliant Honoré III, les causes de conflit ne manquèrent pas. La principale fut les atermoiements toujours renouvelés que Frédéric apportait à son départ pour la Croisade. Enfin, en 1225, Frédéric conclut un arrangement avec la curie; il s'engageait à partir, au plus tard en août 1227. Au cas où il ne tiendrait pas son engagement, il serait excommunié sans autre avertissement et le pape mettrait la main sur ses biens et ses domaines. Il est certain qu'il pensa sérieusement à exécuter sa promesse; il avait épousé, quelque temps auparavant, l'héritière du royaume de Palestine, Isabelle de Brienne, et des intérêts dynastiques l'attiraient en Terre sainte. Mais ses relations avec le pape restèrent peu sûres et troubles, comme ses convictions religieuses. Tandis qu'on procédait aux préparatifs indispensables, Frédéric marcha contre les Lombards, les contraignant à renouveler avec lui leur alliance offensive et défensive. Le pape Honoré s'entremit et, dans l'intérêt de la Croisade, rétablit la paix. Il mourut peu après sans avoir vu se réaliser son plus cher désir. Grégoire IX, un homme beaucoup plus autoritaire, ressemblant à Innocent III par plus d'un côté, mais d'un tempérament plus emporté, lui succéda. Il contraignit Frédéric à partir immédiatement pour la Croisade. Celui-ci obéit et, en septembre 1227, s'embarqua avec l'armée qu'il avait préparée. Mais, presque aussitôt, il revint en arrière, à cause d'une fièvre épidémique qui s'était déclarée sur ses vaisseaux et l'avait atteint lui-même. Il est difficile de dire si Frédéric était sincère ou s'il se retranchait derrière le prétexte que lui offrait l'épidémie pour esquiver l'ennuyeux devoir de la Croisade. Grégoire ne fut pas dupe. Du haut de la chaire, il prononça, sans délai, une solennelle sentence d'excommunication contre l'empereur. Cette mesure était extrêmement dure, mais le pape voulait une situation claire et, éventuellement une lutte, plutôt qu'une paix traîtresse. Frédéric répondit en fulminant de violentes imprécations contre l'Eglise mondanisée et oublieuse de ses devoirs. Mais le printemps suivant, il repartit pour la Croisade, afin de mettre le pape dans son tort.

La situation était singulière: un empereur excommunié conduisait une Croisade; le pape négociait contre lui avec le sultan et interdisait au patriarche de Jérusalem comme aux moines-chevaliers de lui prêter assistance. Malgré cela, grâce surtout au fait qu'il put entrer au Caire, Frédéric remporta de grands succès. Il parvint rapidement à une entente. Jérusalem, Bethléem, Nazareth, ainsi que quelques ports et quelques routes, furent cédés aux chrétiens pour dix ans. Frédéric fit son entrée à Jérusalem et, comme le patriarche de Palestine refusait de couronner un monarque excommunié, il se couronna lui-même roi de la Terre sainte, dans l'église du Saint-Sépulcre. Le pape Grégoire IX ne reconnut pas les droits de Frédéric et, déployant tous les moyens dont il disposait, s'acharna contre lui. Certes, Frédéric n'avait pas entrepris la Croisade pour des motifs religieux, mais poussé par ses intérêts personnels et son désir de braver le pape; cependant il est possible que la douceur et la générosité l'eussent gagné. Au lieu d'en faire usage, Grégoire IX renouvela la sentence d'excommunication, déposa Frédéric II et fit entrer ses troupes dans le royaume normand. La guerre battait déjà son plein entre les armées impériales et pontificales quand Frédéric revint d'Orient et se mêla à la lutte. Les troupes du pape se battaient sous une bannière qui portait deux clefs en croix symbole du pouvoir de lier et de délier. L'armée impériale conservait, comme signe de ralliement, la bannière des croisés. La confusion qui abusait la chrétienté n'aurait pu être plus complète, ni plus scandaleuse, et si l'esprit des Croisades s'éteignit en Allemagne, il n'y a là rien qui puisse surprendre. Cependant, l'empereur désirait la paix. L'entrevue de Ceperano aboutit à une entente. Frédéric promit la restauration des Etats pontificaux et l'affranchissement de l'Eglise des Deux-Siciles, le pape révoqua la sentence d'excommunication (1230).

Pendant quelques années, le pape et l'empereur semblèrent être en bons termes, mais la paix n'était qu'une apparence, imposée de part et d'autre par la nécessité. Grégoire avait besoin de l'aide de l'empereur contre la population de Rome, de nouveau révoltée et Frédéric souhaitait avoir les mains libres pendant qu'il mettait de l'ordre Allemagne, où son fils, qui était devenu majeur et qui avait pris le titre de Henri VII, avait suscité des difficultés toujours croissantes, hostile envers les princes et favorable aux villes qui travaillaient à obtenir leur autonomie. Son père lui intima l'ordre de changer de politique. Sur quoi, Henri se soumit humblement, mais les princes profitèrent de la circonstance pour obtenir un « Privilège », analogue à celui que les grands prélats avaient reçu en 1220. Le statut de Cividale (1232) ajouta aux droits seigneuriaux une série d'autres droits qui, jusque-là, n'avaient appartenu qu'aux rois: droit de fortifier une ville, de se faire accompagner d'une escorte, droits illimités relatifs aux monnaies, aux poids, aux péages. Là-dessus, Frédéric publia des ordres sévères destinés à entraver l'essor démocratique des villes et leur interdit d'augmenter le chiffre de leur population en accueillant des gens qui réclamaient leur protection pour échapper aux prestations dues à leurs anciens seigneurs. Ainsi, comme les seigneurs ecclésiastiques, les princes se trouvèrent être les propriétaires de leurs fiefs, où ils régnaient en petits souverains, tandis que le roi d'Allemagne avait perdu presque tout pouvoir. Frédéric se vit obligé à cet excès de complaisance par l'insécurité de sa situation en Italie, mais sans doute comptait-il, par la suite, interrompre, d'une façon ou de l'autre, l'essor exagéré de l'autonomie des princes. Mais la décadence du royaume d'Allemagne, qui devait commencer après sa mort, avait reçu là son impulsion première. Le système féodal se désagrégeait peu à peu et le morcellement politique de l'Allemagne devenait inévitable.

Cependant, Henri retourna bientôt à son ancienne politique et se révolta contre son père. Celui-ci revint en Allemagne et, comme les princes se rangèrent presque tous de son côté, il eut vite fait de réduire son fils à merci. Il le fit enfermer au sud de l'Italie, dans un cachot où le jeune homme mourut peu après, tandis que Frédéric concluait un nouveau mariage avec la princesse Elisabeth d'Angleterre. Il s'assura de la sorte l'amitié de l'Angleterre qui, longtemps, avait tenu le parti des Welf. L'empereur se présenta dans tout l'éclat de sa gloire à la diète de Mayence en 1235. La loi qu'il y publia dans le but de maintenir la paix en Allemagne, et qui limitait au cas de légitime défense le droit de se faire justice à soi-même, a servi d'exemple, dans l'avenir, en semblables conjonctures. Mais c'est dans cette diète aussi qu'il décida la guerre contre les Lombards, guerre qui devait entraîner sa ruine. Frédéric battit les Lombards et Milan fit des ouvertures de paix; mais les exigences de l'empereur furent tellement excessives qu'une entente fut impossible. Il devint évident que Frédéric songeait à rétablir l'Empire romain et à prendre Rome pour capitale. Cela représentait pour l'Eglise un danger d'autant plus considérable que Frédéric n'avait en rien renoncé à ses tendances à la centralisation et à l'absolutisme, au service desquelles il mettait son manque total de scrupules. La curie ne tarda pas à en avoir une preuve de plus, car il s'empara de la Sardaigne, un fief sur lequel le pape avait des droits incontestables qu'il avait, lui-même, reconnus; il lui donna pour roi son fils naturel, Enzio. Alors le pape Grégoire IX, quoiqu'il eût près de cent ans, se lança dans une guerre défensive avec une incroyable énergie. Il fit cause commune avec les Lombards et s'assura l'alliance de Gênes et de Venise.

Frédéric pénétra immédiatement dans les Etats pontificaux et bientôt toute l'Italie fut à feu et à sang. Du même coup, la guerre de plume s'alluma avec violence. Frédéric fut traité d'hérétique, de calomniateur de l'Eglise, d'antéchrist de l'Apocalypse. On donna une large publicité à son blasphème; il était censé avoir dit - ce qui n'est pas impossible - que le monde avait été dupé par trois charlatans, Moïse, Christ et Mahomet. Il fit alors appel aux princes d'Europe, tandis qu'il dénonçait le pape comme leur ennemi commun. Il vomit les pires injures contre Grégoire IX, chassa de son royaume les moines-mendiants, fidèles au pape, et livra au bourreau tous ceux d'entre eux qui tombèrent entre ses mains. Grégoire convoqua alors à Rome un concile général qui devait décider du sort de l'empereur. Mais Frédéric arrêta les bateaux génois qui transportaient une centaine de prélats qu'il jeta en prison. De toute façon, la chance semblait le favoriser. Ses troupes étaient déjà devant Rome. Il avait dans la ville des partisans à la tête desquels se trouvaient les Colonna qui se battaient contre les fidèles du pape, conduits par les Orsini. La situation de Grégoire devint intolérable, d'autant plus que les affaires de la chrétienté lui donnaient aussi de grands soucis. Peu de temps auparavant, les musulmans avaient occupé Jérusalem à nouveau. A l'est de l'Europe, malgré la mort de leur fameux Khan, décédé en 1227, les Mongols se rapprochaient de plus en plus des frontières des Etats chrétiens. Le vaillant duc Henri de Silésie avait perdu la vie dans une bataille malheureuse contre eux. Mais, brusquement, le vent tourna en faveur de l'Eglise. L'irréductible Grégoire IX mourut en 1241. Après un interrègne de deux années profondément troublées, la tiare fut offerte à Innocent IV, fils d'un comte génois. En choisissant ce nom, il révélait son programme. Il avait, en effet, beaucoup des qualités d'Innocent III, sinon sa profondeur religieuse, mais il ne sut pas dominer comme lui la politique de l'Europe. Au début, il parut disposé à faire la paix, car l'empereur, las de la lutte, lui offrait tout ce qu'il voulait: la restitution des Etats pontificaux, l'obéissance et la pénitence. Mais la question lombarde fut la pierre d'achoppement; sur ce point, l'empereur ne voulut rien céder, le pape ne le pouvait pas davantage. La guerre reprit de plus belle. Innocent IV s'enfuit secrètement de Rome à Lyon, quoique cette ville appartînt encore à l'empire, et se mit sous la protection du roi de France, Louis IX. De là, il convoqua le concile dont Frédéric avait empêché la réunion quatre ans auparavant; il l'excommunia et porta devant les prélats assemblés les plus dures accusations contre lui: il s'était parjuré, il avait violé la paix, commis des crimes contre la personne de plusieurs prêtres, il était probablement un hérétique et avait aliéné le royaume des Deux-Siciles qui était la propriété de Saint-Pierre. « C'est pourquoi nous déclarons que le prince susnommé, qui s'est montré indigne de la couronne et de l'exercice des droits royaux, de tout honneur et de toute dignité, étant lié par ses propres péchés et condamné par eux à la destitution, est également destitué de tous ses droits et dignité par notre sentence; nous délions du serment de fidélité tous ses vassaux et sujets et interdisons à quiconque, en vertu de l'autorité apostolique, de lui obéir ou de lui marquer le respect dû à l'empereur et au roi; nous prononçons d'ores et déjà l'excommunication contre tous ceux, quels qu'ils soient, qui, à l'avenir, lui prêteraient appui par leur conseil, leur assistance ou leur faveur. Et nous demandons à ceux auxquels appartient le droit d'élection dans l'empire de lui donner sans tarder un successeur. »

Frédéric bondit sous les coups d'Innocent IV: « Assez longtemps, j'ai été l'enclume, désormais, je serai le marteau ». Mais la parole du pape fut plus forte que l'épée de l'empereur. Sous l'initiative du clergé, une violente opposition se manifesta contre lui en Allemagne. Un comte insignifiant de la Thuringe, Henri Raspe, fut élu roi à sa place. Il est vrai que, malgré quelques succès, il ne parvint pas à s'imposer, mais l'Allemagne ne se retourna pas en faveur de l'empereur; elle s'usa dans des luttes de partis. Frédéric songea à se rendre à Lyon, mais ses adversaires, grands et petits, s'étant ligués contre lui, il ne parvint pas à sortir d'Italie. Devant Parme, qu'il cherchait à prendre, il essuya une déshonorante défaite dont il ne se releva pas. Tout son luxueux camp tomba entre les mains des Parmesans, avec sa couronne, son sceptre, le sceau impérial. Le malheur semblait s'être attaché à ses pas. Il ne put attendre aucun secours du roi de France, Saint Louis, non que celui-ci fût d'accord avec la politique guerrière d'Innocent IV, mais parce qu'il était parti pour la Croisade en 1248. La mort, que pourtant il n'avait pas souhaitée, vint subitement mettre un terme aux infortunes de Frédéric, en décembre 1250. Il mourut, comme on dit, dans la contrition et l'humilité; relevé de l'excommunication par l'évêque de Palerme, il eut, au moins, devant la mort, l'attitude d'un chrétien sincère. Par testament, il légua les Deux-Siciles et l'empire à son fils Conrad qu'il avait fait élire roi en 1237 déjà. Toutefois, il stipulait que l'administration du royaume italien devait être confiée à son fils illégitime, Manfred. Mais, comme nous le verrons, ces projets-là étaient eux aussi condamnés à l'insuccès. La décadence des Hohenstaufen ne pouvait plus être évitée.

L'idée que Frédéric se faisait de l'empire sortait du cadre des conceptions médiévales; elle était tout à la fois romaine et païenne, orientée vers l'absolutisme et la centralisation. Pour qu'il pût la réaliser, il aurait fallu que le moyen âge chrétien fût tout à fait à son terme. Dans sa mentalité de laïque, Frédéric ne concevait pas qu'une puissance temporelle et une puissance spirituelle eussent à voisiner, ni que la collaboration d'un empereur et d'un pape fût nécessaire pour le bien de la chrétienté. Ce qu'il avait en perspective, c'était un Etat puissant, dans lequel il n'y aurait de place ni pour les Etats de l'Eglise, ni pour l'autorité suprême d'un berger des peuples. Cette exaltation et cette laïcisation de la puissance impériale étaient en opposition flagrante avec l'idéal théocratique que l'Eglise avait toujours nourri et dans la lumière duquel elle entrevoyait la conception de l'empire. Elle se faisait un devoir de se défendre contre un Etat dont le principe n'était pas chrétien et, pour les papes d'alors, renoncer à l'indépendance des Etats pontificaux et à la liberté de Rome équivalait à livrer l'autorité spirituelle à la puissance temporelle. Si Rome était devenue la résidence d'un nouveau César, comme y aspirait bel et bien la politique impériale des Hohenstaufen, le pape n'eût plus été - comme le patriarche de Constantinople - que le premier évêque de l'empire, par la grâce de l'empereur. Le danger ne devait pas être sous-estimé, car la menace venait d'un Etat qui tendait à une puissance considérable et qui, dans sa laïcité, présentait déjà des caractères païens. L'Eglise ne recherchait pas la puissance temporelle, mais elle se trouvait devant une alternative: être une Eglise indépendante ou une Eglise d'Etat, et touchait ainsi à des problèmes de la plus haute importance morale et religieuse. Le fait que Frédéric fut incapable de comprendre ce point de vue devait le conduire, lui et sa maison, aux catastrophes que nous connaissons et qui se seraient produites, même s'il avait vécu plus longtemps. Le sentiment que Frédéric avait de sa puissance était, jusqu'à un certain point, une illusion. Tandis qu'il croyait forger un empire universel, avec l'Italie comme principal point d'appui, l'Etat allemand était grignoté peu à peu par le mouvement démocratique des villes, comme par l'indépendance qu'il avait été amené à accorder aux princes et au haut clergé. Tout cela prouve, d'ailleurs, combien l'idée de l'empereur était dépassée désormais. Le caractère de Frédéric II offre des contrastes étonnants; il était aimable et dur, gai et extraordinairement passionné, enclin à des actes d'humanité et d'une impitoyable cruauté. En politique, il était un opportuniste qui passait outre sans scrupule aux lois de la morale.

Le développement de la culture, en revanche, lui doit beaucoup. Sous son règne, une activité intellectuelle exubérante se déploya dans le royaume des Deux-Siciles; les arts y fleurirent et tout particulièrement l'architecture. Mais son esprit s'ouvrait à des pensées purement terrestres, étrangères à tout mystère. Si l'on ne peut le qualifier d'incrédule, il faut reconnaître que son christianisme était bien vague. Sa vie privée présente souvent beaucoup d'analogie avec celle d'un sultan. Quand on compare cet homme moderne, à demi incroyant, tout préoccupé des réalités terrestres, à ses pieux prédécesseurs, Henri II et Henri III, on comprend que le moyen âge avait alors dépassé son zénith. A la périphérie de l'Occident, un esprit tout nouveau se répandait, de la Sicile, sur l'Europe chrétienne. Sans doute, la piété n'était pas éteinte. justement à cette époque, le trône de France était occupé par un contemporain de Frédéric II, le roi saint Louis, l'une des plus belles personnalités chrétiennes qui aient existé. Cependant, au centre de l'Europe, comme en Italie et en France, l'esprit critique se manifestait aux dépens de la doctrine chrétienne et de la morale; l'Inquisition ne parvint plus à le déraciner. L'Etat bureaucratique et moderne de Frédéric Il servit d'exemple. On le retrouve dans les seigneuries des villes italiennes, en France, et enfin, sous la forme d'un absolutisme démocratique, un peu partout, au début des temps modernes. Quant à la vie intellectuelle de l'Italie méridionale, qui devait tant à Frédéric II, elle poussa des germes féconds qui devaient fleurir abondamment dans la Renaissance italienne.

On a beaucoup discuté la question de savoir si Frédéric appartient encore au moyen âge. On ne peut donner à cette question une réponse catégorique, mais il est certain qu'il fut, en beaucoup de choses, la négation de l'esprit chrétien qui animait les temps médiévaux et qu'il annonce une ère nouvelle.

 

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 

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