Lorsque
Frédéric Il
fut couronné à Aix-la-Chapelle, en
1220,
il s'engagea, sous serment, à faire
une Croisade,
et, par la suite, à plus d'une
reprise, il renouvela sa promesse.
Mais, dans les années qui suivirent,
il déçut profondément le pape en
remettant toujours son départ à plus
tard. Le pape était alors
Honoré III,
un prêtre pieux et bien intentionné,
qui n'avait rien de plus à coeur
qu'une Croisade. Frédéric avait une
excuse à son attitude dilatoire; il
ne
sentait pas sa position assurée en
Allemagne. En outre, il tenait
beaucoup à obtenir l'élection à la
couronne royale d'Allemagne de son
jeune fils
Henri, qui portait déjà
la couronne de Sicile. Cette
élection devait affermir la dynastie
des Hohenstaufen et, peut-être,
permettre ce qu'Innocent
III avait cherché à
éviter, soit le
rattachement
de la Sicile à l'Allemagne.
Car, malgré toutes les promesses
qu'il avait données, Frédéric
n'avait nulle envie d'élever une
barrière entre l'Italie du Sud et
l'empire, ni même de renoncer aux
prétentions impériales sur l'Italie.
Il obtint l'élection de son fils
Henri, grâce surtout à l'appui des
princes ecclésiastiques. Mais
ceux-ci lui en demandèrent une
récompense. Dans son grand «
Privilegium » de 1220, il dut
leur faire de telles concessions
qu'ils devinrent
complètement
indépendants dans leurs domaines
temporels. Il leur abandonna
toute une série de droits qui,
jusque-là, avaient appartenu aux
rois, comme celui de battre monnaie
et d'exiger les péages, mais il
refusa de se désister du droit
d'installer des villes et des
paysans dans les domaines
ecclésiastiques, comme de celui de
spoliation qui était très lucratif.
Là-dessus, il quitta l'Allemagne; au passage, à Rome,
il se fit
couronner empereur, puis il
partit pour le sud afin d'y vivre en
roi pendant les années à venir. Il
ne perdit pas l'Allemagne de vue,
mais il voulait faire de son royaume
des Deux-Siciles, malgré sa
situation géographique à la
périphérie de l'empire,
l'instrument
de sa puissance. Il
entreprit donc, dans le royaume
normand, de profondes
réformes,
obéissant à un principe tout à fait
différent de celui qui l'avait guidé
en Allemagne. Alors qu'il admettait
que le pouvoir central fût
considérablement relâché là-bas,
ici, il voulait, en revanche,
s'assurer un pouvoir absolu. Il n'y
avait rien là qui dût paraître
nouveau aux Siciliens; c'était
conforme à la tradition de
Roger II;
Frédéric n'eut, en somme, qu'à la
ranimer. Il établit une hiérarchie
administrative, dont il conserva le
contrôle, un tribunal de suprême
instance et une cour des comptes
responsable des finances et de
l'administration civile. La haute
juridiction qu'exerçait naguère la
noblesse féodale passa ainsi aux
mains du roi. Frédéric institua une
armée qu'il maintint toujours sur
pied de guerre; elle était formée
d'un grand nombre de soldats
intrépides, dont beaucoup étaient
des Sarrasins. Le pays fut couvert
de fortifications, et une flotte de
guerre puissante croisa constamment
dans les eaux de la Méditerranée.
On n'en était plus au moyen âge féodal, mais à une
organisation moderne. Ce que les
Bourbons et les Hohenzollern
devaient faire trois cents ans plus
tard, Frédéric l'avait
déjà réalisé largement au
XIIIe
siècle: la bureaucratie, la
centralisation, l'établissement
du pouvoir absolu. Comme les
prestations nécessaires à
l'entretien du
fonctionnarisme,
de l'armée et de la flotte, aux
frais toujours croissants d'une cour
brillante, étaient très lourdes,
Frédéric organisa, sans scrupule,
une réforme
fiscale des
plus
audacieuses: il mit la main sur les
fiefs de la noblesse et en fit des
biens de la couronne;
il éleva le taux des redevances de
Gênes et de Pise et augmenta ses
revenus par
toute
une série de monopoles d'Etat, en
même temps qu'il réorganisait le
système de perception de l'impôt. Il
rencontra bien quelque résistance,
mais il sut la dominer.
Dans tout son comportement, d'ailleurs, l'empereur
prouva combien sa mentalité
était
éloignée de celle de ses
contemporains. Il adopta les
habitudes voluptueuses des Sarrasins
et leurs harems, tandis qu'il
méprisait cyniquement toute la
doctrine chrétienne.
L'esprit sicilien, qui
prenait sa source dans des cultures
diverses, dominait sa personnalité.
A Palerme, où il avait passé son
enfance, les chrétiens, les
musulmans et les juifs, les latins
et les grecs se côtoyaient et, dans
cet entourage au caractère multiple,
il était devenu un opportuniste et
un sceptique, mais aussi un esprit
des plus tolérants, ouvert à tous
les courants d'idée. Dans son
royaume, églises, synagogues,
mosquées, voisinaient. Il
entretenait à sa cour un cercle de
savants dont un grand nombre
n'étaient pas chrétiens. Il portait
un intérêt tout particulier à la
philosophie de l'Arabe
Averroès,
et il en discutait souvent avec son
entourage. Sa vaste intelligence
s'intéressait à tous les aspects de
la vie de l'esprit. Il était
passionné de littérature et d'art et
s'essayait à faire des chansons en
italien. Le règne de la nature - le
monde des astres, les bêtes, les
plantes - le fascinait. Il a écrit
un joli traité sur la chasse au
faucon. Mais, tandis qu'il
s'adonnait à cette culture
brillante, il considérait la
doctrine évangélique en sceptique
rationaliste. Toutefois, comme il
regardait la profession de foi
chrétienne comme un moyen politique
d'atteindre les buts qu'il se
fixait, il lui arriva de faire acte
de chrétien, et il édita même des
lois sévères contre l'hérésie.
L'incrédulité de Frédéric devait lui rendre
particulièrement antipathique
l'universalisme de l'Eglise. Il prit
donc toutes les mesures nécessaires
pour augmenter
au maximum la puissance impériale
et lui soumettre l'Eglise qu'Innocent
III avait dotée d'une si
grande autorité spirituelle.
Une nouvelle
lutte avec Rome était inévitable.
Ce qui augmentait le danger dans
lequel se trouvait l'autorité
pontificale, c'était que Frédéric
voyait dans la Sicile, fief de la
papauté, le centre de l'empire, dont
l'Allemagne n'était que la
périphérie; il abandonna même les
princes allemands à eux-mêmes. Il ne
se laissa entraver dans ses projets
ni par le serment de fidélité qu'il
avait prêté au pape, ni par
l'engagement qu'il avait pris de
respecter les libertés de l'Eglise
de Sicile. Sans scrupule, il
emprisonna cette dernière dans tout
son système politique et laissa
vacant plus d'un évêché dont les
revenus allaient enrichir le fisc.
Déjà sous le pontificat du
conciliant Honoré III, les causes de
conflit ne manquèrent pas. La
principale fut les
atermoiements
toujours renouvelés que Frédéric
apportait à son départ pour la
Croisade. Enfin, en
1225,
Frédéric conclut un arrangement avec
la curie; il s'engageait à partir,
au plus tard en août 1227. Au cas où
il ne tiendrait pas son engagement,
il serait excommunié sans autre
avertissement et le pape mettrait la
main sur ses biens et ses domaines.
Il est certain qu'il pensa
sérieusement à exécuter sa promesse;
il avait épousé, quelque temps
auparavant, l'héritière du royaume
de Palestine,
Isabelle de
Brienne, et des intérêts
dynastiques l'attiraient en Terre
sainte. Mais ses relations avec le
pape restèrent peu sûres et
troubles, comme ses convictions
religieuses. Tandis qu'on procédait
aux préparatifs indispensables,
Frédéric marcha contre les Lombards,
les contraignant à renouveler avec
lui leur alliance offensive et
défensive. Le pape Honoré s'entremit
et, dans l'intérêt de la Croisade,
rétablit la paix. Il mourut peu
après sans avoir vu se réaliser son
plus cher désir.
Grégoire IX,
un homme beaucoup plus autoritaire,
ressemblant à Innocent III par plus
d'un côté, mais d'un tempérament
plus emporté, lui succéda. Il
contraignit Frédéric à partir
immédiatement pour la Croisade.
Celui-ci obéit et, en septembre
1227,
s'embarqua avec l'armée qu'il avait
préparée. Mais, presque aussitôt, il
revint en arrière, à cause d'une
fièvre épidémique qui s'était
déclarée sur ses vaisseaux et
l'avait atteint lui-même. Il est
difficile de dire si Frédéric était
sincère ou s'il se retranchait
derrière le prétexte que lui offrait
l'épidémie pour esquiver l'ennuyeux
devoir de la Croisade. Grégoire ne
fut pas dupe. Du haut de la chaire,
il prononça, sans délai, une
solennelle
sentence d'excommunication
contre l'empereur. Cette mesure
était extrêmement dure, mais le pape
voulait une situation claire et,
éventuellement une lutte, plutôt
qu'une paix traîtresse. Frédéric
répondit en fulminant de violentes
imprécations contre l'Eglise
mondanisée et oublieuse de ses
devoirs. Mais le printemps suivant,
il repartit
pour la Croisade, afin de mettre le
pape dans son tort.
La situation était singulière: un
empereur excommunié conduisait une
Croisade; le pape négociait contre
lui avec le sultan et interdisait au
patriarche de Jérusalem comme aux
moines-chevaliers de lui
prêter assistance. Malgré cela,
grâce surtout au fait qu'il put
entrer au Caire, Frédéric remporta
de grands
succès. Il parvint
rapidement à une entente. Jérusalem,
Bethléem, Nazareth, ainsi que
quelques ports et quelques routes,
furent cédés aux chrétiens pour dix
ans. Frédéric fit son entrée à
Jérusalem et, comme le patriarche de
Palestine refusait de couronner un
monarque excommunié, il
se couronna
lui-même roi de la Terre sainte,
dans l'église du Saint-Sépulcre. Le
pape Grégoire IX ne reconnut pas les
droits de Frédéric et, déployant
tous les moyens dont il disposait,
s'acharna contre lui. Certes,
Frédéric n'avait pas entrepris la
Croisade pour des motifs religieux,
mais poussé par ses intérêts
personnels et son désir de braver le
pape; cependant il est possible que
la douceur et la générosité
l'eussent gagné. Au lieu d'en faire
usage, Grégoire IX renouvela la
sentence d'excommunication, déposa
Frédéric II et
fit entrer ses troupes dans le
royaume normand. La guerre
battait déjà son plein entre les
armées impériales et pontificales
quand Frédéric revint d'Orient et se
mêla à la lutte. Les troupes du pape
se battaient sous une bannière qui
portait deux clefs en croix symbole
du pouvoir de lier et de délier.
L'armée impériale conservait, comme
signe de ralliement, la bannière des
croisés. La confusion qui abusait la
chrétienté n'aurait pu être plus
complète, ni plus scandaleuse, et si
l'esprit des Croisades s'éteignit en
Allemagne, il n'y a là rien qui
puisse surprendre. Cependant,
l'empereur désirait la paix. L'entrevue
de Ceperano aboutit à
une entente. Frédéric promit la
restauration
des Etats pontificaux et
l'affranchissement de l'Eglise des
Deux-Siciles,
le
pape révoqua la sentence
d'excommunication (1230).
Pendant quelques années, le pape et l'empereur
semblèrent être en bons termes, mais
la
paix n'était qu'une apparence,
imposée de part et d'autre par la
nécessité. Grégoire
avait
besoin de l'aide de l'empereur
contre la population de Rome, de
nouveau
révoltée et Frédéric souhaitait avoir les mains libres pendant
qu'il mettait de l'ordre Allemagne,
où son fils, qui était devenu majeur
et qui avait pris le titre de
Henri
VII, avait suscité des
difficultés toujours croissantes,
hostile envers les princes
et
favorable aux villes qui travaillaient à obtenir leur
autonomie.
Son père lui
intima l'ordre de changer de politique. Sur quoi, Henri se
soumit humblement, mais les
princes profitèrent de la
circonstance pour obtenir un «
Privilège », analogue à
celui
que les grands prélats avaient reçu en
1220.
Le statut de
Cividale (1232) ajouta
aux
droits seigneuriaux une série
d'autres droits qui, jusque-là,
n'avaient appartenu
qu'aux rois: droit de fortifier une ville, de se faire
accompagner d'une escorte, droits
illimités relatifs aux monnaies, aux
poids, aux péages. Là-dessus,
Frédéric publia des ordres sévères
destinés à
entraver l'essor démocratique
des villes
et leur interdit d'augmenter le
chiffre de leur population en
accueillant des gens qui réclamaient
leur protection pour échapper aux
prestations dues à leurs anciens
seigneurs. Ainsi, comme les
seigneurs ecclésiastiques, les
princes se trouvèrent être les
propriétaires de leurs fiefs, où ils
régnaient en petits souverains,
tandis que
le roi d'Allemagne avait perdu
presque tout pouvoir.
Frédéric se vit obligé à cet excès
de complaisance par l'insécurité de
sa situation en Italie, mais sans
doute comptait-il, par la suite,
interrompre, d'une façon ou de
l'autre, l'essor exagéré de
l'autonomie des princes. Mais la
décadence du royaume d'Allemagne,
qui devait commencer après sa mort,
avait reçu là son impulsion
première. Le système féodal se
désagrégeait peu à peu et le
morcellement politique de
l'Allemagne devenait inévitable.
Cependant, Henri retourna bientôt à son ancienne
politique et
se révolta contre son père.
Celui-ci revint en Allemagne et,
comme les princes se rangèrent
presque tous de son côté, il eut
vite fait de réduire son fils à
merci. Il le fit enfermer au sud de
l'Italie, dans un cachot où le jeune
homme mourut peu après, tandis que
Frédéric concluait un nouveau
mariage avec la princesse
Elisabeth
d'Angleterre. Il s'assura
de la sorte l'amitié de l'Angleterre
qui, longtemps, avait tenu le parti
des Welf. L'empereur se présenta
dans tout l'éclat de sa gloire à la
diète de Mayence en 1235.
La loi qu'il y publia dans le but de
maintenir la paix en Allemagne, et
qui limitait au cas de légitime
défense le droit de se faire justice
à soi-même, a servi d'exemple, dans
l'avenir, en semblables
conjonctures. Mais c'est dans cette
diète aussi qu'il décida la
guerre contre
les Lombards, guerre qui
devait entraîner sa ruine.
Frédéric battit les Lombards et Milan fit des
ouvertures de paix; mais les
exigences de l'empereur furent
tellement excessives qu'une entente
fut impossible. Il devint évident
que Frédéric
songeait à rétablir l'Empire romain
et à prendre Rome pour capitale.
Cela représentait pour l'Eglise un
danger d'autant plus considérable
que Frédéric n'avait en rien renoncé
à ses tendances à la centralisation
et à l'absolutisme, au service
desquelles il mettait son manque
total de scrupules. La curie ne
tarda pas à en avoir une preuve de
plus, car il s'empara de la
Sardaigne,
un fief sur lequel le pape avait des
droits incontestables qu'il avait,
lui-même, reconnus; il lui donna
pour roi son fils naturel,
Enzio.
Alors le pape
Grégoire IX, quoiqu'il eût près de
cent ans, se lança dans une guerre
défensive avec une incroyable
énergie. Il fit cause commune avec
les Lombards et s'assura l'alliance
de Gênes et de Venise.
Frédéric pénétra immédiatement dans les Etats
pontificaux et bientôt toute
l'Italie fut à feu et à sang. Du
même coup, la guerre de plume
s'alluma avec violence. Frédéric fut
traité d'hérétique, de calomniateur
de l'Eglise, d'antéchrist de
l'Apocalypse. On donna une large
publicité à son blasphème; il était
censé avoir dit - ce qui n'est pas
impossible - que le monde avait été
dupé par trois charlatans, Moïse,
Christ et Mahomet. Il fit alors
appel aux princes d'Europe, tandis
qu'il dénonçait
le pape comme
leur ennemi commun. Il vomit
les pires injures contre Grégoire
IX, chassa de son royaume les
moines-mendiants, fidèles au pape,
et livra au
bourreau tous ceux d'entre
eux qui tombèrent entre ses mains.
Grégoire convoqua alors à Rome un
concile général qui devait décider
du sort de l'empereur. Mais Frédéric
arrêta les bateaux génois qui
transportaient une centaine de
prélats qu'il jeta en prison. De
toute façon, la chance semblait le
favoriser. Ses troupes étaient déjà
devant Rome. Il avait dans la ville
des partisans à la tête desquels se
trouvaient les
Colonna
qui se battaient contre les fidèles
du pape, conduits par les
Orsini.
La situation de Grégoire devint
intolérable, d'autant plus que les
affaires de la chrétienté lui
donnaient aussi de grands soucis.
Peu de temps auparavant, les
musulmans avaient occupé Jérusalem à
nouveau. A l'est de l'Europe, malgré
la mort de leur fameux
Khan,
décédé en 1227, les Mongols se
rapprochaient de plus en plus des
frontières des Etats chrétiens. Le
vaillant duc
Henri de Silésie avait perdu
la vie dans une bataille malheureuse
contre eux. Mais, brusquement,
le vent tourna
en faveur de l'Eglise.
L'irréductible Grégoire IX mourut en
1241. Après un interrègne de deux
années profondément troublées, la
tiare fut offerte à
Innocent IV,
fils d'un comte génois. En
choisissant ce nom, il révélait son
programme. Il avait, en effet,
beaucoup des qualités d'Innocent
III, sinon sa profondeur religieuse,
mais il ne sut pas dominer comme lui
la politique de l'Europe. Au début,
il parut disposé à faire la paix,
car l'empereur, las de la lutte, lui
offrait tout ce qu'il voulait: la
restitution des Etats pontificaux,
l'obéissance et la pénitence. Mais
la question lombarde fut la pierre
d'achoppement; sur ce point,
l'empereur ne voulut rien céder, le
pape ne le pouvait pas davantage. La
guerre reprit de plus belle.
Innocent IV s'enfuit secrètement de
Rome à Lyon, quoique cette ville
appartînt encore à l'empire, et se
mit sous la protection du roi de
France,
Louis IX.
De là, il convoqua le concile dont
Frédéric avait empêché la réunion
quatre ans auparavant; il
l'excommunia
et porta devant les prélats
assemblés les plus dures accusations
contre lui: il s'était parjuré, il
avait violé la paix, commis des
crimes contre la personne de
plusieurs prêtres, il était
probablement un hérétique et avait
aliéné le royaume des Deux-Siciles
qui était la propriété de
Saint-Pierre. «
C'est pourquoi
nous déclarons que le prince
susnommé, qui s'est montré indigne
de la couronne et de l'exercice des
droits royaux, de tout honneur et de
toute dignité, étant lié par ses
propres péchés et condamné par eux à
la destitution, est également
destitué de tous ses droits et
dignité par notre sentence; nous
délions du serment de fidélité tous
ses vassaux et sujets et interdisons
à quiconque, en vertu de l'autorité
apostolique, de lui obéir ou de lui
marquer le respect dû à l'empereur
et au roi; nous prononçons d'ores et
déjà l'excommunication contre tous
ceux, quels qu'ils soient, qui, à
l'avenir, lui prêteraient appui par
leur conseil, leur assistance ou
leur faveur. Et nous demandons à
ceux auxquels appartient le droit
d'élection dans l'empire de lui
donner sans tarder un successeur.
»
Frédéric bondit sous les coups d'Innocent IV: «
Assez
longtemps, j'ai été l'enclume,
désormais, je serai le marteau
».
Mais la parole
du pape fut plus forte que l'épée de
l'empereur. Sous l'initiative
du clergé, une violente opposition
se manifesta contre lui en
Allemagne. Un comte insignifiant de
la Thuringe,
Henri Raspe, fut élu roi à sa
place. Il est vrai que, malgré
quelques succès, il ne parvint pas à
s'imposer, mais l'Allemagne ne se
retourna pas en faveur de
l'empereur; elle s'usa dans des
luttes de partis. Frédéric songea à
se rendre à Lyon, mais ses
adversaires, grands et petits,
s'étant ligués contre lui, il ne
parvint pas à sortir d'Italie.
Devant Parme, qu'il cherchait à
prendre, il essuya une déshonorante
défaite dont il ne se releva pas.
Tout son
luxueux camp tomba entre les mains
des Parmesans, avec sa couronne, son
sceptre, le sceau impérial.
Le malheur semblait s'être attaché à
ses pas. Il ne put attendre aucun
secours du roi de France, Saint
Louis, non que celui-ci fût d'accord
avec la politique guerrière
d'Innocent IV, mais parce qu'il
était parti pour la Croisade en
1248. La mort, que pourtant il
n'avait pas souhaitée, vint
subitement mettre un terme aux
infortunes de Frédéric, en décembre
1250. Il mourut, comme on dit, dans
la contrition et l'humilité; relevé
de
l'excommunication
par l'évêque de Palerme, il eut, au
moins, devant la mort, l'attitude
d'un chrétien sincère.
Par testament, il légua les Deux-Siciles et l'empire à
son fils
Conrad qu'il avait fait
élire roi en 1237 déjà. Toutefois,
il stipulait que l'administration du
royaume italien devait être confiée
à son fils illégitime,
Manfred.
Mais, comme nous le verrons, ces
projets-là étaient eux aussi
condamnés à l'insuccès. La décadence
des Hohenstaufen ne pouvait plus
être évitée.
L'idée que Frédéric se faisait de l'empire
sortait du
cadre des conceptions médiévales;
elle était tout à la fois
romaine
et païenne, orientée vers
l'absolutisme et la centralisation.
Pour qu'il pût la réaliser, il
aurait fallu que le moyen âge
chrétien fût tout à fait à son
terme. Dans sa mentalité de laïque,
Frédéric ne concevait pas qu'une
puissance temporelle et une
puissance spirituelle eussent à
voisiner, ni que la collaboration
d'un empereur et d'un pape fût
nécessaire pour le bien de la
chrétienté. Ce qu'il avait en
perspective, c'était un Etat
puissant, dans lequel il n'y aurait
de place ni pour les Etats de
l'Eglise, ni pour l'autorité suprême
d'un berger des peuples. Cette
exaltation et cette
laïcisation
de la puissance impériale
étaient en opposition flagrante avec
l'idéal théocratique que l'Eglise
avait toujours nourri et dans la
lumière duquel elle
entrevoyait la conception de
l'empire. Elle se faisait un devoir
de se défendre contre un Etat dont
le principe n'était pas chrétien et,
pour les papes d'alors, renoncer à
l'indépendance des Etats pontificaux
et à la liberté de Rome équivalait à
livrer l'autorité spirituelle à la
puissance temporelle. Si Rome était
devenue la résidence d'un nouveau
César, comme y aspirait bel et bien
la politique impériale
des Hohenstaufen, le pape n'eût
plus été - comme le patriarche de
Constantinople - que le premier
évêque de l'empire, par la grâce de
l'empereur. Le danger ne devait pas
être sous-estimé, car la menace
venait d'un Etat qui tendait à une
puissance considérable et qui, dans
sa laïcité, présentait déjà des
caractères païens. L'Eglise ne
recherchait pas la puissance
temporelle, mais elle se trouvait
devant une alternative:
être une
Eglise indépendante ou une Eglise
d'Etat, et touchait ainsi à
des problèmes de la plus haute
importance morale et religieuse. Le
fait que Frédéric fut incapable de comprendre
ce point de vue devait le conduire,
lui et sa maison, aux catastrophes
que nous connaissons et qui se
seraient produites, même s'il avait
vécu plus longtemps. Le sentiment
que Frédéric avait de sa puissance
était, jusqu'à un certain point, une
illusion. Tandis qu'il croyait
forger un empire universel, avec
l'Italie comme
principal point d'appui,
l'Etat allemand était grignoté peu à
peu par le mouvement démocratique
des villes, comme par l'indépendance
qu'il avait été amené à accorder aux
princes et au haut clergé. Tout cela
prouve, d'ailleurs, combien l'idée
de l'empereur était dépassée
désormais. Le caractère de Frédéric
II
offre des contrastes étonnants; il
était aimable et dur, gai et
extraordinairement passionné, enclin
à des actes d'humanité et d'une
impitoyable cruauté. En politique,
il était un opportuniste qui passait
outre sans scrupule aux lois de la
morale.
Le développement de la culture,
en revanche, lui doit beaucoup. Sous
son règne, une activité
intellectuelle exubérante se déploya
dans le royaume des Deux-Siciles;
les arts y fleurirent et tout
particulièrement l'architecture.
Mais son esprit s'ouvrait à des
pensées purement terrestres,
étrangères à tout mystère. Si l'on
ne peut le qualifier d'incrédule, il
faut reconnaître que son
christianisme était bien vague. Sa
vie privée présente souvent beaucoup
d'analogie avec celle d'un sultan.
Quand on compare cet homme moderne,
à demi incroyant, tout préoccupé des
réalités terrestres, à ses pieux
prédécesseurs,
Henri II
et
Henri III,
on comprend que le moyen âge avait
alors dépassé son zénith. A la
périphérie de l'Occident, un esprit
tout nouveau se répandait, de la
Sicile, sur l'Europe chrétienne.
Sans doute, la piété n'était pas
éteinte. justement à cette époque,
le trône de France était occupé par
un contemporain de Frédéric II, le
roi saint Louis, l'une des plus
belles personnalités chrétiennes qui
aient existé. Cependant, au centre
de l'Europe, comme en Italie et en
France, l'esprit critique se
manifestait aux dépens de la
doctrine chrétienne et de la morale;
l'Inquisition ne parvint
plus à le déraciner.
L'Etat
bureaucratique et moderne de
Frédéric Il servit d'exemple.
On le retrouve dans les seigneuries
des villes italiennes, en France, et
enfin, sous la forme d'un
absolutisme démocratique, un peu
partout, au début des temps
modernes. Quant à la vie
intellectuelle de l'Italie
méridionale, qui devait tant à
Frédéric II, elle poussa des germes
féconds qui devaient fleurir
abondamment dans la Renaissance
italienne.
On a beaucoup discuté la question de savoir si
Frédéric appartient encore au moyen
âge. On ne peut donner à cette
question une réponse catégorique,
mais il est certain qu'il fut, en
beaucoup de choses, la négation de
l'esprit chrétien qui animait les
temps médiévaux et qu'il annonce une
ère nouvelle.