Au bout de quelque temps,
Innocent
III se décida à prendre position en faveur des Welf. Il
reconnut
Othon IV comme roi
d'Allemagne et frappa
d'excommunication
Philippe de
Souabe et ses partisans.
La cause des Welf s'en trouva
affermie pour un certain temps. Les
princes de l'Eglise et le duc de
Bohême se rapprochèrent d'Othon.
Cependant la lutte resta incertaine
pendant quelque temps, puis Philippe
de Souabe réussit à prendre le
dessus. Les circonstances de
l'Europe occidentale l'y aidèrent
dans une large mesure. Le roi de
France,
Philippe-Auguste était
partisan des Hohenstaufen, parce que
son ennemie jurée, l'Angleterre,
s'était déclarée pour les Welf et
pour le pape. Mais, comme
l'Angleterre fut frappée d'interdit
parce que le roi jean persécutait
l'Eglise,
l'alliance des Welf, de l'Angleterre et du pape fut
rompue. Ces événements
favorables à sa cause permirent à
Philippe de Souabe de se réconcilier
avec Innocent III et de devenir le
seul maître de l'empire, mais, en
1208, il fut traîtreusement assassiné par
Henri de
Wittelsbach.
Les princes allemands furent assez
habiles pour reconnaître
Othon IV
à l'unanimité, ce qui mit un
terme à la
querelle des Welf et des
Hohenstaufen. La
réconciliation définitive fut
assurée lorsque Othon eut épousé
Béatrice, fille de son adversaire,
Philippe de Souabe. Othon IV fit au
pape de
grandes concessions:
reconnaissance de l'autorité
pontificale sur les contrées
voisines des Etats de l'Eglise
qu'Innocent III lui avait rendues,
reconnaissance de la
suzeraineté du
pape sur la Sicile et, en ce
qui concernait l'Eglise d'Allemagne,
des promesses qui surpassaient les
dispositions du Concordat de Worms.
Mais quand il vint en Italie et
qu'Innocent l'eut couronné,
il ne tint
aucun de ses engagements et
se comporta, à l'exemple des
Hohenstaufen, en maître de la
péninsule. Malgré les protestations
du pape, il pénétra dans le royaume
normand et s'apprêtait à conduire
son armée jusqu'en Sicile, quand il
apprit tout à coup que les princes
allemands l'avaient déposé et
avaient élu, à sa place,
Frédéric
Hohenstaufen, fils
d'Henri
VI. Leur volte-face était
l'oeuvre de Philippe-Auguste, qui se
sentait depuis longtemps menacé par
l'alliance anglo-welf. Le pape
Innocent
III
avait aussi joué son rôle dans
l'affaire, quoique l'élection de
Frédéric laissât prévoir
l'encerclement des Etats de l'Eglise
par l'Allemagne et la Sicile,
réunies en une seule main. Mais il
avait pris ses précautions. Avant
l'élection, Frédéric avait reconnu
par écrit les droits suzerains du
Saint-Siège sur le royaume normand
et fait nommer son fils Henri, roi
des Deux-Siciles (nom que l'on
donnait volontiers à l'ensemble du
royaume). Par ces mesures, Innocent
croyait s'être mis à l'abri de tout
danger.
Excommunié
par le pape, Othon rentra aussitôt
en Allemagne. Son règne sur l'Italie
s'effondra aussi vite qu'il s'était
édifié. Il fit de vains efforts pour
reconquérir ses droits dans son
royaume; son parti fondit comme
neige au soleil. Du reste,
l'Allemagne avait perdu la haute
main dans la partie qu'elle jouait
en compagnie de l'Italie, de la
France et de l'Angleterre. En
Italie, Innocent disposait de toute
l'influence et, de l'autre côté des
Alpes, le roi de France tenait en sa
main tous les fils, comme on devait
le voir bientôt. Les événements
d'Angleterre devaient amener une
solution de toute la question. Comme
le roi
Jean
« Sans Terre »
sévissait toujours, sans scrupule,
contre l'Eglise et le clergé,
Innocent III, fidèle à sa conception
du rôle de pape, le déposa. Alors le
roi se soumit, prêt à faire
pénitence, offrit au pape la
suzeraineté sur son royaume et
promit une redevance annuelle de
1000
marks. Mais Philippe-Auguste,
qu'Innocent III avait précédemment
mis en garde contre l'Angleterre,
ne se laissa pas tromper par ce
changement d'attitude et continua la
lutte. Dans la bataille de
Bouvines
(1214)
à laquelle Othon IV prit part en
personne, il remporta une éclatante
victoire sur l'alliance anglo-welf.
Un chroniqueur contemporain a écrit.
« Dès ce
moment, la gloire allemande fut
éclipsée par celle des Welsch.
»
Ainsi les Welf
furent définitivement vaincus et
Frédéric
Il resta le maître
incontesté de l'empire. En
1218,
Othon mourut sans gloire et presque
complètement oublié. Une fin tout
aussi humiliante attendait son
cousin et ancien allié
Jean
Sans Terre, que ses vassaux
réduisirent à une dépendance totale.
En France, au contraire, Bouvines
marque le
premier triomphe de la puissance
capétienne. Innocent n'essaya
pas d'établir sa suzeraineté sur le
royaume d'Angleterre, mais, d'une
façon générale, sa politique fut
constamment couronnée de succès. Il
employa l'influence qu'il avait
prise en Allemagne à faire rentrer
dans le giron de l'Eglise le clergé
allemand qui, pendant des siècles,
s'était tenu au service exclusif du
roi. Par la
bulle d'or
d'Eger (1213), le jeune
Frédéric II fit au pape, en
remerciements de ses services, de
grandes concessions:
renonciation à
l'exercice de toute influence dans
l'élection des évêques, restitution
des biens ecclésiastiques spoliés
(la couronne s'était arrogé un droit
sur les revenus des évêchés vacants,
droit que lui contestait Rome),
gratuité du
droit d'appel au tribunal de
l'Eglise. Dans le même
document, Frédéric garantissait le
maintien des
Etats de l'Eglise, augmentés
de la Marche d'Ancône, du duché de
Spolète, de l'exarchat de Ravenne,
des territoires toscans de la
comtesse Mathilde. Enfin, le droit
de suzeraineté sur la Sicile était
notifié une fois de plus.
Le but qu'Innocent
III avait poursuivi en
Italie était parfaitement atteint.
Les Etats de l'Eglise étaient
affranchis de la tutelle allemande
et, considérablement agrandis, ils
constituaient maintenant une
barrière entre le nord et le sud de
l'Italie. La situation réciproque de
l'Eglise et de l'empire devenait
claire. Mais la paix n'était pas
assurée pour autant; Innocent doit
bien s'en être avisé lui-même. Le
problème de la Sicile semble ne lui
avoir laissé aucun repos. Frédéric
pouvait, en effet, au mépris de
toutes ses promesses, chercher à
incorporer le royaume normand à
l'empire en le rattachant à
l'Allemagne, perspective bien
dangereuse pour les Etats de
l'Eglise. En
1216, Innocent exigea donc de
Frédéric II un nouvel engagement
écrit, par lequel le roi promettait,
dès qu'il aurait été couronné
empereur, d'abandonner
complètement les Deux-Siciles à son
fils, comme un fief de l'Eglise.
Ainsi, à l'avenir,
aucune
circonstance ne pourrait réunir dans
la même main l'Allemagne et la
Sicile.