Les tendances profondes de la vie occidentale restèrent
les mêmes pendant des siècles.
C'était le goût germanique de la
conquête, l'esprit chevaleresque et
batailleur et le besoin d'aventures,
c'était l'ardeur d'une piété
mystique et le désir de suivre le
Christ et, enfin, l'esprit savant,
organisateur, unificateur de
l'Eglise. Mais, malgré la stabilité
de ces tendances,
à aucun
moment, on ne peut accuser le moyen
âge de stagnation.
Dans tous les domaines se
manifestait une activité exubérante
que les tendances profondes
encourageaient beaucoup plus
qu'elles ne l'entravaient.
A l'époque de la
Querelle des
Investitures, nous avons
vu une nouvelle puissance jouer son
rôle dans la lutte: la
bourgeoisie,
c'est-à-dire le peuple des marchands
et des artisans, avec lequel la
petite noblesse fit parfois cause
commune. Dans l'Italie du Nord et du
Centre, la bourgeoisie se dressa,
très sûre d'elle-même, contre les
évêques voluptueux et mondanisés. Ce
qu'elle voulait, ce n'était pas
l'épuration du clergé, mais
l'autonomie,
qu'elle était décidée à obtenir en
affranchissant
ses villes de l'autorité épiscopale.
Dans les villes de l'Italie
subsistaient des traces de la
culture romaine. On y trouva
toujours des laïques instruits:
maîtres d'école, juristes, notaires.
Elles avaient leurs écoles, même à
l'époque où, dans le Nord, les
couvents seuls dispensaient
l'instruction. Le commerce avec
l'Orient, qui reçut au temps des
Croisades l'impulsion mentionnée
plus haut, procura la richesse et
éleva le niveau intellectuel. Le
souvenir de l'antiquité se réveilla;
on rêva de la grandeur de la
république romaine. Dès le
XIe
siècle, et non sans avoir fait
couler du sang, les villes de Milan,
Pise et Florence se donnèrent des
magistrats qui s'intitulaient
consuls. Les bourgeois de la Civitas
(cité) recrutaient leur armée dans
leurs rangs; ils en appelaient les
hommes « milites », en opposition
aux «
equites
» de la haute noblesse. Ces
communautés bourgeoises, avec leur
haine de l'empereur et de
l'Allemagne, étaient considérées
comme nationales; l'opinion publique
leur était acquise, tandis que la
haute noblesse et le haut clergé,
avec leur politique impériale,
devenaient très
impopulaires.
C'était la
première vague, déferlant sur
l'Italie, de l'esprit bourgeois et
laïque qui devait dominer lors de la
Renaissance.
De la bourgeoisie italienne, le mouvement d'autonomie
passa à la bourgeoisie française. En
France, les villes les plus
anciennes étaient villes
épiscopales; mais de nouvelles
agglomérations avaient surgi, au
temps des invasions barbares
notamment, derrière les murs
desquelles les populations venaient
chercher refuge en cas de besoin.
Chaque ville avait sa foire autour
de laquelle se développa une vie
intense. Puis, au temps des
Croisades, le commerce et le trafic
prirent un nouvel essor qui eut pour
conséquence l'éveil de l'esprit
communal. Très conscientes du but à
atteindre, les villes s'efforcèrent,
chacune pour soi, d'acquérir
l'autonomie, tantôt par des
moyens pacifiques, tantôt par la
violence. Peu à peu, elles obtinrent
de leurs maîtres quelques
privilèges; mais, ce qu'elles
voulaient, c'était le
droit d'élire
leurs magistrats,
de
s'affranchir des redevances et des
corvées; elles
cherchaient à
s'assurer la suzeraineté en
matière d'impôts et de juridiction,
bref, une complète autonomie.
Beaucoup de villes arrivèrent à
leurs fins. Dans le Midi et en
Flandres: Marseille, Avignon, Arles,
Montpellier, Bayonne, Bordeaux,
Gand, Bruges, Lille devinrent des
communes libres qui élisaient leurs
magistrats et s'administraient
elles-mêmes. A l'égard du roi,
chacune n'était plus, en quelque
sorte, qu'un vassal collectif.
D'autres villes eurent moins de
succès, mais obtinrent pourtant des
privilèges. En revanche, dans
l'Ile
de France, soit dans le fief
personnel des Capétiens,
le mouvement
d'émancipation échoua complètement.
Les rois ne tolérèrent, dans leur
domaine, aucun gouvernement
démocratique, tandis qu'ils
encouragèrent les velléités
d'indépendance des villes dans les
fiefs de leurs vassaux, qu'ils
désiraient affaiblir par ce moyen.
Les Capétiens, comme les rois
d'Angleterre, obligèrent leurs
sujets directs à se conformer à un
centralisme rigoureux.
En Allemagne, le mouvement d'émancipation des villes
fit de rapides progrès au
XIe
et au
XIIe
siècle. Le droit de tenir des foires
était très recherché et prenait la
valeur d'un droit régalien. Pendant
la Querelle des Investitures, les
empereurs
Henri IV
et
Henri V
trouvèrent leurs plus sûrs appuis au
sein de la bourgeoisie. Ils
récompensèrent les villes fidèles,
notamment Worms et Spire, par
l'octroi de grands privilèges. La
ville de Fribourg-en-Brisgau, fondée
par les Zähringen
en
1120,
fut,
dès l'origine, presque indépendante.
Ses bourgeois avaient le droit
d'élire leur prêtre, leur juge et un
magistrat assermenté. Cet exemple
fut imité un peu partout.
Le mouvement démocratique, que le
XIe
siècle a vu naître, devait atteindre
son plein développement dès le
XIIe
siècle. A cette époque, son
influence agit même sur les
habitants des territoires soumis à
l'Eglise.
On a vu comment à l'époque de la Querelle des
Investitures beaucoup avaient osé
s'élever
contre l'autorité supérieure de
l'Eglise, sans que jamais
pourtant personne ne songeât à
s'attaquer au dogme. Toutefois,
parmi les intellectuels, un certain
esprit de critique se fit jour
parfois. Ainsi, le savant évêque
Béranger de
Tours (mort en 1088)
attaqua le dogme de l'Eucharistie,
ce qui provoqua, chez les
théologiens, des débats passionnés.
Béranger fut, à plus d'une reprise,
condamné par l'Eglise et finit par
se soumettre.
Pierre Abélard
fut un critique autrement plus
dangereux, à cause de son talent
hors pair. Il était, sans conteste,
un ardent chercheur de la vérité, un
penseur profond et un maître de la
parole. Pendant des années, des
troupes de disciples se
rassemblèrent autour de lui à Melun,
à Paris et, plus tard, jusque dans
la retraite qu'il s'était choisie.
Mais son amour pour
Héloïse
le compromit et dégénéra en
scandale; tandis que son
rationalisme le mettait en
difficulté avec l'Eglise, qui le
condamna à faire pénitence en se
retirant dans un couvent. Le doux
abbé Pierre
de Cluny lui fit accueil
dans le monastère, où sa piété
édifia les moines, et il révoqua ses
hérésies (mort en 1142).
Mais l'esprit de critique auquel
Abélard avait donné l'éveil ne se
rendormit pas. Nous le retrouverons,
entre autres, chez son disciple
Arnaud de
Brescia.