Les rivalités, l'ambition, les mesquineries qui
assombrissent l'histoire de
l'Europe, au moyen âge, ne tardèrent
pas à pénétrer également dans le
petit royaume chrétien de Jérusalem.
L'idéal religieux auquel il devait
son origine n'était pas éteint, sans
doute, et se manifestait même de
bien des manières, mais les
intrigues de famille, l'orgueil, la
cupidité jouaient aussi leur rôle.
Peu à peu, l'opinion s'était
installée au sein de la chevalerie
qu'il était
honteux pour un chevalier de n'avoir
pas fait un voyage cri Terre sainte
et, de leur côté, les chevaliers qui
séjournaient dans le royaume de
Jérusalem pour un temps prolongé en
tiraient vanité, à l'égard de ceux
qui ne faisaient que le visiter. La
cupidité des marchands italiens
exerçait aussi une influence
démoralisante. Enfin,
Constantinople
- non sans raison -
réclamait la
suzeraineté sur le royaume de
Jérusalem, et la principauté
d'Antioche était plus menacée par
l'ambition byzantine que par les
musulmans. Mais, surtout, les
croisés s'étaient crus trop vite
arrivés au terme de leur effort.
Quelques-uns seulement avaient
conseillé la conquête de la
Mésopotamie, faisant preuve en cela,
non d'une fantaisie débridée, mais
d'un sens politique avisé. On ne les
avait pas écoutés et pourtant il est
bien évident que,
pour n'avoir
pas assuré sa domination sur les
califes de Bagdad et du Caire, le
royaume de Jérusalem était voué à
une rapide disparition. Mais
les rivalités qui divisaient les
musulmans rassuraient les chrétiens.
Les
Fatimides, qui régnaient
en Egypte, étaient hostiles au
calife de Bagdad, qui s'était laissé
dépouiller de son autorité par
différents émirs qui, dès lors,
s'étaient dressés les uns contre les
autres. Mais l'énergique
Atabeg
Imadeddlin Zengi, de
Mossoul, vainquit ces émirs les uns
après les autres et, dès
1137,
se tourna contre les chrétiens.
A la fin de
l'année 1144, Edesse
tomba, Edesse qui couvrait la
frontière orientale du royaume
chrétien. Dès lors, la chute de
Jérusalem rie fut plus qu'une
question de temps.
Comme des appels au secours pressants parvenaient en
Europe, le pape
Eugène III
mit tout son zèle à organiser une
nouvelle Croisade. Il encouragea le
roi de France,
Louis VII,
à en prendre la tête. Celui-ci
accepta ce rôle d'autant plus
volontiers qu'il espérait ainsi
expier un crime dont le souvenir le
tourmentait: l'incendie d'une église
dans laquelle un certain nombre de
personnes avaient cherché refuge.
Puis le pape chargea
Bernard de
Clairvaux de prêcher la
Croisade. Son succès ne faisait
aucun doute. Il était respecté
partout comme un prophète et un
apôtre, et on lui attribuait un
miracle. De lourdes responsabilités
pesaient déjà sur ses épaules;
pourtant, il n'hésita pas à assumer
la mission qui lui avait été
confiée. Il est vrai qu'il avait
pour Eugène III, ancien moine de
l'abbaye de Clairvaux, et l'un de
ses anciens disciples, un
attachement particulier. Il avait
reproché aux cardinaux d'avoir placé
sur le trône pontifical ce moine
timide et conciliant, mais il le
soutenait de tout son pouvoir. Il
mit donc au service de la Croisade
toutes les forces de sa riche
personnalité et tout le feu de sa
parole. Son
succès fut incroyable. Le peuple et
la noblesse accouraient à lui par
milliers. Lorsque, à
Vézelay,
en Bourgogne, il parla en plein air
devant une assemblée immense, à
laquelle s'était mêlé le roi Louis
VII, les assistants lui répondirent
par le cri: «
Des croix, des croix, qu'on nous
donne des
croix !
» Dans une conversation personnelle
qu'il eut avec Bernard, l'empereur
Conrad
refusa d'abord de se croiser,
prétextant que l'opposition des Welf
exigeait sa présence dans le
royaume. Le pape, d'ailleurs,
désirait le retenir en Europe, à
cause de la perpétuelle menace que
les Normands faisaient peser sur
l'Italie. Mais lorsque, quelque
temps plus tard, faisant une tournée
dans l'Allemagne occidentale et
méridionale, Bernard rencontra
l'empereur à Spire, il enleva sa
décision. Pendant la messe, il se
tourna brusquement vers Conrad, lui
adressant personnellement un
discours enflammé, tandis qu'il le
regardait dans les yeux. L'empereur,
avec larmes, se déclara prêt à se
croiser. C'est à la
fin de mai
1147 qu'il partit de
Ratisbonne. La plus haute noblesse
d'Allemagne l'accompagnait, dont son
neveu
Frédéric
Barberousse,
Henri Welf de
Bavière,
Henri
Babenberg et un grand
nombre d'évêques, parmi lesquels le
fameux chroniqueur
Othon de
Freising. Suivant le Danube -
une partie d'entre elle descendant
le fleuve en bateau - l'armée, à
laquelle s'étaient joints des
Tchèques et des Hongrois, atteignit
les Balkans. Les Français les
suivirent de près par le même
chemin. Mais, à Constantinople, les
difficultés commencèrent. Négligeant
l'avis de l'empereur Manuel, les
Allemands s'obstinèrent à cingler
vers l'Asie-Mineure par le plus
court chemin; seul, Othon de
Freising, à la tête d'une petite
troupe, se décida à suivre la côte.
Mais au bout de quelques jours,
les
Seldjoucides attaquèrent avec une
telle violence que l'armée allemande
dut se retirer; sa retraite
ne fut rien moins qu'un combat
défensif. A Nicée, elle rejoignit
l'armée française. Diminuée d'une
grande partie de son effectif, tombé
sous les coups
des Turcs, elle se dirigea
sur Antioche par mer. Freising, lui,
débarqua ses forces plus au sud. La
vanité et la désunion des chefs de
la Croisade vinrent tout entraver.
Au lieu de secourir les points les
plus menacés, Alep et Edesse, ils
allèrent mettre le
siège autour
de Damas, puis, bridés par un
accord secret conclu entre l'émir de
cette ville et le roi de Jérusalem,
ils renoncèrent sans autre à cette
entreprise. Les deux rois d'Occident
engagèrent
alors leurs armées dans des
aventures inutiles. Sur le
chemin du retour, Louis VII partit
pour la Sicile, accompagné d'Henri
Welf, oncle d'Henri le Lion; il y
conclut avec Roger II un pacte
d'assistance contre les
Hohenstaufen.
Pendant ce temps, Antioche et Damas
tombèrent aux mains de Nureddin,
fils et successeur de Zengi. Le
sort de Jérusalem se trouva fixé.
L'échec de la Croisade, entreprise avec tant
d'enthousiasme, fit à l'abbé de
Clairvaux une peine affreuse. Dans
une lettre, il écrivit: «
Malheur aux
chefs responsables. Ils n'ont rien
su faire de bon en Terre sainte. Dès
que les premières hostilités ont
pris fin, ils se sont hâtés de
regagner leurs seigneuries, où ils
se livrent à toutes sortes de
désordres... Impuissants pour le
bien, ils ne sont que trop puissants
pour faire le mal ».
La véritable cause de l'échec de la
Croisade, c'est que l'enthousiasme
ardent qui animait le pape Eugène et
Bernard de Clairvaux manquait au
coeur des croisés. Par sa
prédication, Bernard, sans doute,
avait allumé un feu qui s'était
éteint trop vite.
A la même époque se produisirent d'autres petites
entreprises guerrières que l'on
peut, jusqu'à un certain point,
considérer comme des Croisades, car
un de leurs buts était bien
l'expansion du christianisme. Une
armée, composée d'Allemands,
d'Anglais et de Normands, se rendit
dans la péninsule Ibérique, en 1147,
appelée par
Alphonse
de Portugal qui lui
demandait de chasser les Maures de
Lisbonne; elle y réussit. Albert
l'Ours et Henri le Lion organisèrent
une campagne contre les Wendes des
bords de la Baltique, au cours de
laquelle ils se mesurèrent aussi
avec les Danois, dans des combats
navals. Un détachement de l'armée
marcha contre
les
Abodrites, un autre contre les
Poméraniens. Mais la guerre se
termina par de vagues compromis.
Le christianisme et la germanisation des peuples
slaves de la frontière n'en progressa
pas moins rapidement à partir de
cette époque.
Henri le Lion,
sans aucun
égard
pour les droits de l'étranger,
transforma son duché en un Etat
important qui
exerça
sa force au détriment des Slaves. Il
pénétra dans le pays des Abodrites
et en
Poméranie
et encouragea la fondation de
nouveaux évêchés à Oldenbourg, Ratzbourg
et Mecklembourg. Quant à l'autre
grand prince du Nord,
Albert l'Ours,
il s'assura, par des voies
pacifiques, la possession du
Brandebourg, compensation à la perte
du duché de Saxe.
Primislav,
un prince de la race des Heveller,
qui possédait le bassin de la Havel
dont Brandebourg était le centre, le
choisit pour héritier. A partir de
ce moment (1150), il s'intitula
souvent margrave de Brandebourg.
Dans ces territoires slaves
nouvellement acquis et qui étaient
très peu peuplés, des paysans
allemands furent établis
systématiquement. Ils apportèrent
avec eux les coutumes et le droit
allemands.
Le roi Conrad III
ne prit guère part à cette expansion
très importante de l'Allemagne vers
l'est. Il mourut en 1152, sans avoir
pu mettre à exécution un projet
qu'il avait arrêté, d'accord avec le
pape Eugène; il comptait se rendre à
Rome pour y recevoir la couronne
d'empereur et mettre un terme aux
usurpations de
Roger II. On ne peut refuser
au premier des Hohenstaufen de la
grandeur et de hautes capacités. Ses
contemporains déjà en jugèrent
ainsi.
L'été de l'année suivante, le pape
Eugène mourut à son tour. Les
rébellions des Romains l'avaient
obligé à passer hors de Rome la plus
grande partie de son pontificat,
mais il ne s'était jamais courbé
devant ses adversaires. Quelques
semaines après lui, son grand maître
Bernard de Clairvaux mourut aussi.
Une grande foule se pressa à ses
funérailles.
Avec lui disparut l'une des grandes
personnalités du moyen âge. Son
biographe,
Vacandard, a dit de lui: «
La joie sur
son visage, la modestie dans son
maintien, la prudence dans ses
paroles, la sobriété dans ses
actions. » Il fréquentait les
cours des princes, apaisait les
pires conflits, dirigeait le pape
par ses conseils et, de la sorte,
toute la chrétienté. Tout cela
l'obligeait à une activité
extérieure considérable, qui,
souvent, l'effrayait lui-même, mais
qui n'était que la manifestation
visible de sa profonde vie
intérieure. Il resta, dans toute
l'acception du mot, un véritable
moine, qui châtiait son corps et
dont l'âme était en communion
constante avec Dieu. Après s'être
acquitté des missions nombreuses
dont il était chargé, il regagnait
immédiatement son couvent. Aucun
succès ne l'amena à perdre son
humilité, si bien qu'il a pu dire
sur son lit de mort: «
je me suis
toujours appuyé sur le jugement des
autres, plus que sur le mien propre.
» Malgré une ascèse austère,
il ne perdit jamais son
individualité, ni les dons qu'il
devait à son caractère. Sa parole et
son tempérament sont purement
français, et, sous plus d'un
rapport, il est l'enfant de son
époque. Malgré ses dispositions à la
douceur, il pensait que l'usage des
armes était nécessaire contre les
hérétiques obstinés. En dépit de
fréquentes pénitences, il ne put
jamais dompter sa nature emportée.
Il pouvait prononcer des paroles
d'une dureté inouïe, discuter avec
violence, lâcher la bride à son
indignation. Et pourtant, il resta
toujours sensible, distingué; il ne
connaissait pas la haine et se
laissait conduire par l'amour.