Le mouvement de résistance à la domination musulmane partit du
nord de la péninsule Ibérique et, du
VIIIe au XIe siècle, aboutit à la
fondation des royaumes de
Léon,
Navarre,
Aragon
et Castille.
De bonne heure déjà, des tentatives
furent faites pour grouper en un
tout ces divers Etats.
Sancho le
Grand de Navarre (mort en
1035) réunit sous son sceptre
plusieurs territoires, à l'exception
pourtant de la Galice et de la
Catalogne, et s'arrogea le titre
d'empereur. C'est, d'ailleurs, la
seule fois que la Navarre a joué, au
cours de l'histoire, un rôle de
quelque importance. Sancho détruisit
lui-même son oeuvre en partageant,
avant sa mort, son empire entre ses
fils ; mais celui auquel échut la
Castille,
Ferdinand Ier, dit le
Grand (1035-1065), soumit une fois
de plus presque tous les autres
territoires, redonnant forme à un
grand royaume.
Alphonse VI
(1073-1109), roi de Léon
et de Castille, ouvrit l'ère des
grandes conquêtes. Son armée
franchit la Sierra Guadarrama,
descendit la vallée du Tage et
s'empara de Tolède, l'ancienne
capitale des Wisigoths. Ainsi
l'Espagne chrétienne gagna un
nouveau point d'appui, solide
bastion, face au sud de la
péninsule.
L'avance chrétienne fut déterminée en grande partie par la
décomposition du
califat
d'Espagne. En 1031, la
domination des
Omeyyades s'effondra pour
faire place à une foule de petits
émirs. Mais la prise de Tolède
provoqua une grande émotion parmi
les musulmans, qui décidèrent de
chercher de l'aide en Afrique. Ils
appelèrent à la rescousse les
Almoravides,
tribu fanatique et guerrière qui,
sous la conduite de son chef
Joussouf,
avait fondé un royaume dans le
Sahara et au Maroc. En 1086, ils
infligèrent à Alphonse VI une
défaite complète à
Zallaca,
dans le voisinage de Badajoz. Mais,
heureusement pour les chrétiens, ils
ne purent tirer parti de leur
victoire. C'est à cette époque que
Rodrigue
Diaz de Bivar, le Cid (en
arabe caïd signifie seigneur), rendu
fameux par la légende, accomplit ses
prouesses. Tombé en disgrâce auprès
d'Alphonse VI, il se mit, quelque
temps, au service de l'émir de
Saragosse, s'empara de Valence et
vainquit les Almoravides à plusieurs
reprises. Il mourut en 1099.
Le réveil de la lutte contre les Maures d'Espagne coïncida, à
peu près, avec le début des
Croisades. Ce n'est pas un hasard.
Non seulement il s'agissait d'un
ennemi commun, l'Islam, mais, de
part et d'autre, les mêmes mobiles
religieux exercèrent leur influence.
Naturellement, dans la Reconquista
espagnole, le
sentiment national joua un
grand rôle. Elle n'était pas avant
tout une guerre en l'honneur du
Christ, mais bien une guerre de
libération qui devait rendre le sol
de l'Espagne à ses propriétaires
légitimes. Les chrétiens ne
perdaient jamais ce but de vue,
malgré la rivalité, parfois
sanglante, qui avait souvent opposé
leurs divers royaumes les uns aux
autres. Cependant l'idéal religieux,
la certitude de livrer le combat de
la foi, ne firent pas défaut chez
les protagonistes de la Reconquista,
mais, au début, ils pesèrent d'un
moins grand poids que plus tard.
C'est quand le renouveau spirituel
dû aux Clunisiens et aux Cisterciens
eut atteint l'Espagne, que
l'enthousiasme des croisés se fut
répandu au-delà des Pyrénées, que
l'on commença à voir dans la
Reconquista une guerre sainte.
Sancho le
Grand (970-1035) laissa
intentionnellement pénétrer la
réforme clunisienne dans les
couvents de l'Aragon, d'où elle se
répandit dans d'autres contrées
encore. Au XIle siècle, des
Cisterciens et des
moines-chevaliers
pénétrèrent en grand nombre dans le
pays. Non seulement ils suscitèrent
des relations spirituelles étroites
entre l'Espagne et les autres pays
d'Occident, mais ils animèrent d'un
souffle nouveau l'esprit combatif
des chrétiens d'Espagne. Les papes,
de leur côté, travaillèrent à donner
à la Reconquista l'apparence d'une
Croisade. On se souvient, qu'en 878
déjà, le pape
Jean VIII
avait offert l'absolution et la
perspective de la vie éternelle aux
chevaliers qui prendraient part à la
lutte contre les infidèles.
Innocent II
et
Grégoire VII
lancèrent aussi des appels dans ce
but, et non sans succès. Plus tard,
enfin, des papes, entre autres
Innocent III,
se déclarèrent partisans ardents de
la Reconquista. La communauté
d'esprit qui unissait alors la
Palestine et l'Espagne est rendue
manifeste par la fondation dans ce
dernier pays d'ordres
de chevaliers. Parmi eux, les
plus fameux furent celui de
Calatrava
(1164), celui de
Saint-Jacques
de Compostelle (1170) et
celui
d'Alcantara (1213). A la même
époque, deux ordres semblables
naquirent au Portugal. Enfin, les
Templiers
furent très bien accueillis quand
ils vinrent en Espagne offrir leurs
services pour la défense de la foi
et la lutte contre les Maures. Tout
cela prouve que l'idéal des croisés
soutenait les Espagnols au temps de
la Reconquista, qui fut pour eux un
devoir religieux autant qu'une tâche
nationale. Leurs efforts et leur
situation difficile eurent pour
heureux effet d'éveiller un
sentiment de solidarité entre les
chevaliers des diverses parties de
l'Europe. Dès le début du XIe
siècle, des armées de volontaires
vinrent d'un peu partout, mais
surtout de France, offrir leurs
services. Durant la seconde moitié
du XIe siècle, déjà bien avant la
première Croisade, puis durant tout
le XIIe, des troupes de chevaliers
français, parfois des armées
entières, franchirent les Pyrénées
afin de combattre en frères au côté
des Espagnols.
C'est à des chevaliers français également que le royaume du
Portugal doit son origine. Le comte
Henri de
Bourgogne, un
Capétien,
avait combattu sous les ordres du
roi Alphonse VI de Castille et reçu
de lui la main de sa fille et, en
fief, le comté du Portugal, entre le
Minho et le Douro. Sur le champ de
bataille d'Ourique,
après une victoire sur les Maures,
son fils Alphonse se fit proclamer
roi, en 1139, et se déclara
indépendant. Pour affermir sa
souveraineté, il s'adressa au pape
qui lui reconnut le titre de roi en
échange d'un énorme tribut. En 1147,
avec l'aide de pèlerins revenant de
Jérusalem, il s'empara de Lisbonne
dont il fit sa capitale. Il fonda un
nouvel ordre de chevaliers et il en
appela d'autres dans le pays.
A la même époque, un autre événement important
s'accomplissait à l'est de la
péninsule.
L'Aragon, qui avait été
jusqu'alors un Etat continental,
s'associa avec la
Catalogne
(1137) et, de cette façon, atteignit
la mer. Il disposa dès lors de
l'excellent port de Barcelone et se
trouva en voie de devenir une
puissance maritime. En effet, au
XIIIe siècle, l'Aragon dominait le
bassin occidental de la
Méditerranée.
Après que les Almoravides eurent été anéantis, les Maures
d'Espagne reçurent d'Afrique de
nouveaux renforts. Ce fut en 1144
que les
Almohades arrivèrent; ils
formaient une secte fanatique et
guerrière qu'avait fondée un « Mahdi
». Ils avaient subjugué le royaume
marocain des Almoravides et
réservaient le même sort à
l'Espagne. Pendant de nombreuses
années, les chrétiens perdirent
constamment du terrain, ce qui
s'explique en partie par leur
désunion. Une armée castillane fut
anéantie à
Alarcos en 1195. Le calife
victorieux se vantait déjà
d'entreprendre une campagne contre
Rome afin de châtier le pape. Mais,
soudain, le vent tourna. En
1212,
les forces unies d'Aragon, de
Castille et de Navarre remportèrent
à Navas de
Tolosa, en Andalousie,
une éclatante victoire sur une
puissante armée arabe. Le pape
Innocent III
n'y avait pas peu contribué en
s'interposant entre les rois ennemis
d'Aragon et de Castille et en leur
assurant des renforts d'Europe par
un appel à la guerre sainte. Il fit
suspendre dans l'église de
Saint-Pierre les trophées de la
victoire que lui avait envoyés
Alphonse VIII,
la tente de soie rouge et la
bannière brodée d'or du calife. La
bataille de Navas fut décisive; les
Maures ne s'en relevèrent pas.
La Castille et l'Aragon récoltèrent les fruits de la
victoire.
Ferdinand III, le Saint
(1217-1252), qui rattacha le Léon à
la Castille, poussa jusqu'en
Andalousie, s'empara de
Cordoue
en 1236
et fit planter une croix au faîte de
la grande mosquée de cette ville.
Les cloches que des prisonniers
chrétiens avaient dû naguère
transporter de Saint-Jacques de
Compostelle à Cordoue, afin qu'elles
y servissent de lampes dans la
mosquée, furent rapportées par des
prisonniers maures au sanctuaire
national de l'Espagne. Le gouverneur
de Grenade, à genoux aux pieds de
Ferdinand, dut se reconnaître son
vassal et l'aider à s'emparer de
Séville en 1248. L'Aragon arracha
aux Almohades toute la côte
jusqu'au-delà de Valence; la
Castille s'empara du territoire de
Murcie, du Portugal et de la
province méridionale d'Algrave; il
mit, par cette conquête, le point
final à son expansion territoriale.
Il ne resta plus aux musulmans que
Grenade
avec une petite section de la côte
jusqu'à Gibraltar. Ils s'y
maintinrent jusqu'en
1492,
grâce aux rivalités qui divisèrent
les princes chrétiens.