Les causes des Croisades, dans lesquelles nous ne
voyons souvent que des expéditions
extraordinaires et aventureuses,
sont de diverses natures et pas
faciles à saisir. Leur origine
première procède nettement d'un
sentiment
religieux profond. En effet,
à la fin du XIe siècle, la piété
dominait à tel point et de façon si
générale l’esprit des Occidentaux,
que tout les poussait à des actes
religieux. Les Croisades devaient
être une entreprise de l'Eglise en
général, car, si le renouveau
intérieur avait reçu des moines son
impulsion première, il était devenu
l'affaire de toute l’Eglise et le
pape l'orientait.
Ce sont les
papes et les moines qui prêchèrent
la Croisade; la chevalerie
accepta le défi et passa à l'action.
L'appel à la guerre sainte fut
entendu d'un nombre toujours
croissant de chevaliers.
Il semble que le monde de l'Islam ait été pour quelque
chose dans l'éclosion, parmi les
chrétiens, de la conception de la
guerre sainte. En effet, depuis le
VIIe
siècle, c'était
au nom du
prophète que les musulmans
attaquaient sans relâche les Etats
chrétiens: l'Empire byzantin,
la Sicile, les côtes de l'Italie et
de la France, le royaume des
Wisigoths d'Espagne. Pour eux, cette
guerre assurait le salut de leur
âme, elle était une affaire de foi,
et, tout naturellement, une
conviction analogue devait naître
peu à peu chez leurs antagonistes
chrétiens, qui se sentirent tenus à
la résistance, non pas tant pour se
défendre, eux et leurs biens, que
pour défendre leur foi. Cela fut
très particulièrement sensible en
Espagne. Quand les musulmans
considéraient la guerre contre les
chrétiens comme un devoir et, sur
les champs de bataille, se prenaient
pour des héros de la foi, des
sentiments tout à fait analogues
animaient leurs adversaires. Mais
il est bien
évident que des mobiles humains
jouèrent aussi leur rôle dans
l'essor des Croisades. En
Espagne, la ferveur religieuse se
mêla au désir de chasser les
musulmans hors du pays. Les
Allemands, d'humeur guerrière, ne se
laissèrent que trop volontiers
enrôler dans la guerre sainte, à
laquelle les poussait leur juvénile
besoin d'activité. Leur esprit
d'entreprise trouvait là une
nouvelle et nécessaire satisfaction.
Et l'on peut en dire autant des
Normands qui n'avaient pas oublié le
temps des Vikings. Ils prirent une
part très active à la première
Croisade, et ce sont eux qui
alignèrent les forces militaires les
mieux préparées, mais, en cela, plus
que d'autres, ils ont été dominés
par des mobiles humains: humeur
guerrière, esprit d'entreprise,
désir de domination. On peut dire
que l'enthousiasme religieux qui
provoqua les Croisades ne s'éteignit
jamais, mais que, au cours de la
guerre surtout lors des deux
premières expéditions - des actions
à la mode des Vikings et des combats
de chevaliers indisciplinés ont bien
souvent trouvé place.
En revanche, l'idéalisme le plus pur se retrouve chez
les ecclésiastiques qui, par leur
prédication, entraînèrent les
foules; pour eux, seules comptaient
la foi dans le Christ Rédempteur et
la glorieuse obligation d'arracher
les lieux saints aux mains des
infidèles, de donner la sécurité aux
pèlerins qui visitaient la Terre
sainte, et d'assurer la victoire
définitive de l'Eglise. Dans la
masse des chevaliers et du peuple
qui se précipitaient vers la
Palestine passaient des courants
divers. La conception naïve et
superficielle que les peuples se
faisaient du christianisme leur
permettait d'associer sans
difficulté des préoccupations toutes
matérielles à un enthousiasme
passionné pour la cause du Christ.
Beaucoup pensaient, en se croisant,
expier des fautes dont le souvenir
les tourmentait ou mériter leur
salut et satisfaisaient, du même
coup, consciemment ou
inconsciemment, leur goût de
l'aventure et de l'entreprise. Et
quelques-uns, sans doute, virent
dans le départ pour la Croisade le
moyen d'échapper à la misère qui
régnait chez eux.
Pourtant, on aurait de la peine à comprendre que la
lointaine Palestine ait tant occupé
les esprits, si l'on ignorait
combien, depuis longtemps déjà,
les
pèlerinages en Terre sainte étaient
en honneur chez les peuples
d'Occident. C'est par
milliers que, chaque année,
Français, Allemands et Anglais
partirent pour la Palestine, malgré
les dangers du voyage et la longue
distance à parcourir, afin d'aller
prier sur le tombeau du Sauveur. En
1064,
l'archevêque
Siegfried de
Mayence conduisit en
Terre sainte environ sept mille
pèlerins. Aucun doute que le goût
des voyages
-
très fort au moyen âge
-
n'ait aiguillonné les pèlerins, mais
le zèle religieux était certainement
prépondérant.
Sous la domination des califes du Caire, les chrétiens
furent longtemps tolérés en
Palestine, où les pèlerins
jouissaient même de certaines
faveurs.
Charlemagne,
déjà, avait fait construire à
Jérusalem une bibliothèque, une
auberge française pour les pèlerins
et, tout à côté, une église
consacrée à la Vierge. Mais, depuis
le Xe siècle, les chrétiens se
trouvaient exposés à de grosses
vexations, qui empirèrent encore
après la prise
de Jérusalem par les
Turcs
seldjoucides (1077).
Des églises furent dévastées, des
pèlerins et des prêtres maltraités
et tués. A la nouvelle de ces faits,
un cri d'indignation s'éleva en
Occident, où les chrétiens
ressentaient comme un déshonneur que
le pays du Christ fût aux mains des
infidèles.
Grégoire VII
lui-même avait nourri l'espoir de
prendre la tête d'une armée qui
délivrerait l'Empire byzantin de
l'occupation sarrasine, ferait
rentrer les Grecs dans le giron de
l'Eglise et mettrait les chrétiens
en possession du Saint-Sépulcre.
Mais il avait dû renoncer à la
réalisation de son rêve, accaparé
qu'il était par trop d'autres
soucis. Il appartenait à
Urbain Il,
d'ailleurs tout pénétré, lui aussi,
par l'esprit de Cluny, de donner
consistance à l'idée de Grégoire. A
l'occasion d'un
concile, à
Clermond-Ferrand, Urbain
adressa aux assistants, dans un
discours enflammé, une invitation à
combattre pour la délivrance du
Saint-Sépulcre, à quoi la foule
répondit par les mots qui devinrent
plus tard un cri de ralliement: «
Deus le volt
» (Dieu le veut). Le pape promit
l'absolution
complète à tous ceux qui prendraient
part à l'expédition, avec des
intentions pures de toute ambition,
comme de tout esprit de lucre.
Alors, des milliers firent le
serment de répondre à l'invitation
du pape et se firent attacher à
l'épaule droite une croix, en signe
de ralliement. Le plus zélé de tous
fut encore l'évêque
Adhémar du Puy
que le pape plaça en qualité de
légat à la tête de l'expédition.
L'enthousiasme gagna bientôt les masses en France. En
Normandie, l'ermite
Pierre
d'Amiens prêcha la
Croisade avec feu. Il prit la tête
d'une troupe nombreuse, exaltée et
indisciplinée, qui partit la
première, sans avoir fait aucun
préparatif préliminaire. La plus
grande partie de ces malheureux
succomba dans les Balkans déjà à la
faim et à des attaques hostiles. Les
autres arrivèrent à Constantinople
d'où l'empereur les fit volontiers
transporter en Asie Mineure; là, ils
tombèrent sous le sabre des
Seldjoucides. D'autres troupes
isolées connurent pareil destin.
Pendant ce temps, en France, en
Lorraine, en Italie, on s'armait
avec méthode. Un groupe de Lorrains
se rassembla autour du pieux et
vaillant duc de Basse-Lorraine,
Godefroy de
Bouillon et de son frère,
le comte
Baudouin de Flandres. Les
plus grands seigneurs prirent la
tête des Français du Nord:
Hugo de
Vermandois, frère du roi de
France,
Etienne de Blois, beau-frère
du roi d'Angleterre et le duc
Robert de
Normandie. Les Français du
Midi marchaient sous la conduite
d'un homme aussi puissant que
pieux,
Raymond de
Saint-Gilles, comte de
Toulouse et Provence. Ceux qui
méritaient le moins l'absolution que
le pape avait accordée par avance
étaient les Normands d'Italie; leur
participation à la Croisade fut
visiblement provoquée par l'intérêt;
ils espéraient faire de nouvelles
conquêtes en Orient. Et, malgré les
faibles forces qu'ils alignèrent,
ils jouèrent un rôle important à
cause de l'expérience qu'ils avaient
acquise de la façon de combattre des
Sarrasins desquels, depuis plus d'un
demi-siècle, ils cherchaient à
prendre le pouvoir dans le sud de
l'Italie, en Sicile et dans les
Balkans. A leur tête, se trouvaient
Bohémond,
duc de Tarente et fils de
Guiscard,
et Tancrède, son neveu.
Les croisés partirent, les uns par terre, les autres
par mer, en différents contingents
qui devaient se concentrer à
Constantinople. C'était, pour
l'époque, une armée énorme, encore
que le chiffre
de 300.000
hommes, dont on parlait alors, ait
sans doute été très exagéré.
La brusque apparition d'une pareille
force armée venant de l'ouest fut
pour Byzance une très désagréable
surprise. La lutte contre les
infidèles était là une affaire bien
connue, mais qui dépendait de
l'Etat, non de l'exaltation
religieuse du peuple. Constantinople
se considérait depuis longtemps
comme la protectrice de la
chrétienté en Orient, mais
l'enthousiasme religieux de
l'Occident ne trouva aucun écho dans
l'atmosphère raisonnable de l'Empire
grec. Pour Byzance, la Croisade
représentait un problème politique.
Les croisés voulaient simplement
mettre la main sur des territoires
qui lui avaient appartenu naguère et
qu'elle n'avait pas encore pu
récupérer. L'empereur d'alors,
l'intelligent
Alexis Comnène,
était sur le point de reprendre aux
Turcs l'Asie Mineure que ses
prédécesseurs avaient perdue. On
peut donc comprendre que l'arrivée
des croisés l'ait beaucoup contrarié
et n'ait éveillé chez lui que de la
méfiance. Le fait enfin que, depuis
1054,
l'Eglise de Constantinople s'était
séparée de celle de Rome, ne faisait
qu'empirer la situation. Après de
longues négociations, l'empereur se
décida à participer à la Croisade, à
la condition
que les chefs des Occidentaux
reconnaîtraient sa suzeraineté sur
toutes les conquêtes qu'ils feraient
de territoires ayant jadis fait
partie de l'Empire byzantin, et
qu'ils lui prêteraient le serment de
fidélité.
Des vaisseaux grecs transportèrent les divers
contingents de l'autre côté du
Bosphore. Au prix de privations
terribles et en combattant sans
cesse, les croisés traversèrent
l'Asie Mineure, franchirent le
Taurus et arrivèrent devant
Antioche, qui était une place forte
redoutable. Cependant Baudouin de
Flandres s'était détaché du gros de
l'armée; marchant vers l'est, il
avait franchi l'Euphrate et occupé
Edesse,
faisant preuve d'une compréhension
très vaste des intérêts vitaux de la
Croisade. L'avenir devait lui donner
raison, en effet, lorsque Edesse
révéla toute son importance en
fermant à Bagdad l'accès de la
Palestine. Antioche résista huit
mois. Lorsque enfin la ville - non
la citadelle - fut prise, une armée
turque arriva de l'est et assiégea
les croisés dans leur conquête. Leur
misère devint terrible. Mais un
paysan français découvrit dans une
église le glaive qui avait,
affirma-t-on, percé le côté du
Christ en croix. Ce que l'on crut
être un signe du ciel ranima à tel
point l'enthousiasme des croisés
qu'ils tentèrent une sortie
audacieuse et s'ouvrirent la route
vers le sud par une bataille
victorieuse. Alors,
Bohémond de
Tarente, prince normand brave
mais égoïste, réclama Antioche comme
son fief et s'y retrancha fortement,
sans aucun égard pour les promesses
faites à l'empereur de Byzance. Le
reste de l'armée partit en direction
de
Jérusalem. Quand, enfin,
les croisés aperçurent la ville
sainte, ils éclatèrent en cris
d'allégresse,
tombèrent à genoux et baisèrent le
sol.
Ils assiégèrent la ville qu'ils
prirent le
15 juillet
1099.
Ils y pénétrèrent tumultueusement et
firent un affreux massacre de la
population.
Godefroy de Bouillon fut élu roi. Mais il estima ne
pouvoir porter une couronne royale,
là où son Maître avait porté une
couronne d'épines, et il prit
humblement le titre de «
défenseur du
Saint-Sépulcre ». Une armée
de secours envoyée d'Egypte, fut
battue; en revanche, la forteresse
de
Saint-Jean d'Acre résista
à toutes les attaques. Alors, tandis
que la plupart des croisés
repartaient pour l'Europe, le nouvel
Etat fut organisé à la manière
féodale française, car, bientôt, ce
furent presque uniquement des
Français qui régnèrent à l'intérieur
du pays; les Italiens s'établirent
dans les villes de la côte. Comme
Godefroy mourut déjà l'année
suivante, son frère, Baudoin
d'Edesse lui succéda. Il prit le
titre de roi de Jérusalem et se
comporta vraiment en roi, malgré
l'exiguïté de son royaume. En effet,
les trois principautés d'Edesse,
d'Antioche et de Tripoli étaient
presque indépendantes de Jérusalem.
Cependant, si les croisés voulaient
conserver leur conquête, des
renforts
d'Europe leur étaient absolument
nécessaires. La propagande en
faveur de la Croisade fut reprise en
Occident. D'ailleurs, une fois la
nouvelle de la prise de Jérusalem
parvenue en Europe, beaucoup furent
saisis du désir de participer à la
grande entreprise. En
1101
déjà, une
nouvelle Croisade fut
organisée qui réunissait des forces
d'une certaine importance. La haute
noblesse d'Allemagne, de France et
de Lombardie y prit part; parmi
elle, le duc de Bavière
Welf IV, l'archevêque de
Salzbourg,
Thiemo, le comte
Guillaume
d'Aquitaine et plusieurs
évêques. Les contingents se
rassemblèrent au-delà du Bosphore et
pénétrèrent en Asie Mineure,
répartis en deux armées qui
avançaient l'une derrière l'autre;
mais elles manquaient d'organisation
et de discipline et furent
complètement
écrasées par les troupes musulmanes.
Quelques-uns des chefs parvinrent à
atteindre Jérusalem, déguisés en
pèlerins, et de là rentrèrent chez
eux. Les nombreuses femmes qui
avaient accompagné la Croisade
peuplèrent les marchés d'esclaves de
l'Orient.
Cependant Bohémond, convaincu que, pour briser
définitivement la puissance
musulmane, il fallait une nouvelle
grande armée chrétienne, quitta sa
principauté d'Antioche et vint en
Europe chercher du renfort. Il
rassembla dans les Pouilles une
majestueuse armée, issue de la
noblesse de France et d'Italie.
Mais, fidèle à la vieille politique
normande, il voulut d'abord se
servir d'elle pour anéantir les
Byzantins qu'il haïssait. Par une
subite volte-face, il la plaça
vis-à-vis de l'Albanie et mit le
siège, devant Durazzo. Mais il fut
battu par une armée grecque, et
obligé de conclure une paix
humiliante. Il regagna les Pouilles,
où il mourut en
1111,
sans avoir revu la Terre sainte.
Peu à peu, les plus hardis projets des croisés
s'effritèrent devant le manque de
persévérance, l'imprévoyance et la
déloyauté des chefs. Cependant, les
Etats chrétiens, fondés en
Palestine, se développèrent de façon
assez satisfaisante. Les successeurs
de Godefroy de Bouillon furent des
hommes capables. Ils surent se
défendre contre les attaques des
émirs voisins qui, par bonheur pour
eux, n'étaient pas unis. Dans les
premières années, les villes de la
côte, Césarée, Saint-Jean d'Acre,
Beyrouth, Sidon, Tripoli, furent
conquises séparément. Les routes
conduisant de Syrie en Mésopotamie
furent protégées par d'importantes
forteresses. Mais tout cela
engloutissait à mesure les renforts
venus d'Europe. Des troupes isolées
arrivaient souvent sur des
vaisseaux-marchands des Pisans, des
Génois et des Vénitiens. Ces villes
commerçantes, auxquelles, plus tard,
s'ajouta Marseille, prirent une part
active aux Croisades, quoiqu'elles
ne s'intéressassent guère à
l'honneur du Saint-Sépulcre, mais
bien à un
commerce lucratif auquel le royaume
palestinien offrait des possibilités
considérables. Les marchands
italiens établirent dans les villes
de la côte palestinienne des
comptoirs et des magasins et se
firent garantir par les rois de
Jérusalem toutes sortes de
privilèges.