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La
culture que les rois et le clergé
répandirent à l'époque othonienne
est strictement limitée à
l'Allemagne, tandis qu'en France
beaucoup de circonstances diverses
la combattirent et qu'en Italie
régnait l'aridité spirituelle. Là où
manqua une direction supérieure et
la protection d'un bras puissant,
l'Eglise fut livrée aux caprices
d'une aristocratie égoïste et
indisciplinée. Beaucoup d'évêques
furent de bons vivants, d'autres,
des ambitieux, qui aspiraient au
pouvoir, aucun ne fut un conducteur
d'âmes.
Ils
participaient à la vie civique, beaucoup plus développée en Italie
que dans le Nord, et commandaient sans vergogne à l'abri des
fortifications de leurs villes, comme des seigneurs civils ou
justiciers. L'octroi qui avait été fait à
l'Eglise de biens temporels et de droits politiques engendrait,
avec le temps, des conséquences néfastes,
parce que l'esprit sanctificateur des couvents, qui occupaient
ailleurs la première place parmi les dispensateurs de culture,
manquait; en France, comme en Italie, ils souffraient d'une
discipline extrêmement relâchée. Plus
d'un était sous la direction d'un
abbé laïque. |
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Plusieurs
monastères avaient été détruits par les incursions barbares,
d'autres étaient tombés aux mains de seigneurs qui les avaient
sécularisés. Les moines se dispersaient, rompaient leurs voeux, se
livraient à la débauche. La simonie
(trafic des biens de l'Eglise), l'abandon du célibat, la
mondanité, la soumission à l'Etat, l'oubli du but supérieur de
l'Eglise, étaient tout à la fois causes et conséquences de cette
décadence.
Ce qui est
vrai pour l'Italie n'est pas loin de l'être aussi pour la France.
Les invasions des Sarrasins et des Normands, au IXe et au Xe
siècles, eurent, dans l'un et l'autre pays, ainsi qu'en
Angleterre, un effet dissolvant sur
l'organisation de l'Eglise. Et, même à l'intérieur de
l'Empire d'Allemagne, de graves dangers existaient qui, déjà à
cette époque, ne se dissimulaient plus complètement. Sans doute,
les services rendus par les premiers rois allemands à l'Eglise et
à la civilisation ne peuvent être surestimés. Mais l'alliance
intime de l'Eglise et de l'Etat, la fréquente intervention des
évêques dans la politique devait, avec le temps, conduire le
clergé à perdre de vue l'idéal essentiellement spirituel qui
devait être le sien et, dans une certaine mesure, à
se mondaniser. A ce fâcheux état de
fait vint se mêler un élément plus malheureux encore; ce fut, à
certaines époques, l'abandon total par l'autorité ecclésiastique
supérieure, et toujours à cause de son intervention dans les
affaires de l'Etat, de ce qui représentait son véritable rôle. L'Eglise,
qui avait apporté aux peuples d'Occident une unité acceptable,
comme aussi les débuts de l'instruction et de la civilisation,
parut privée de l'esprit qui l'avait animée, et atteinte dans sa
vigueur; tandis que l'édifice politique, en s'effondrant à la
suite de la décadence de l'Empire franc, la menaçait d'une mort
lente.
Dès lors, il est surprenant de
constater comment, au Xe siècle,
l'Eglise connut un renouveau et
reprit, avec une vigueur nouvelle,
l'oeuvre éducatrice qu'elle avait
commencée naguère. Le renouveau
partit des moines bénédictins, mais
la première impulsion fut donnée par
un laïque, le duc
Guillaume
d'Aquitaine qui, en
910,
fit présent, à
Cluny,
près de Mâcon, des terrains
nécessaires à la construction d'un
monastère dont la direction fut
confiée à l'abbé
Berno, fils d'un comte
bourguignon. La lettre de fondation
contient une disposition de première
importance; le couvent devait être
placé sous la
protection du pape et échapper à
tout pouvoir temporel, en
conséquence de quoi, tous les cinq
ans, il devait faire parvenir une
redevance au
siège apostolique. La voie
était ainsi tracée qui devait
conduire à des faits fort
importants:
l'affranchissement des ordres
religieux à l'égard de la tutelle
d'une puissance temporelle
et, tout à la fois, le
renforcement
de l'autorité pontificale.
Ainsi fut établie une nouvelle
situation qui se justifiait bien
mieux que la précédente. Mais, ce
qui compte surtout, c'est qu'à Cluny
on s'efforça avec ardeur de donner
essor à un esprit nouveau, à une
nouvelle culture de l'âme. C'est de
là que devait procéder tout ce qui
vint ensuite. La règle bénédictine
fut parfaitement remise en honneur.
L'observance des anciens voeux de
pauvreté, de chasteté et
d'obéissance fut rigoureusement
exigée des moines dont la vie était
réglée selon un horaire quotidien.
On leur fit un devoir de l'ordre et
de la propreté. Un certain nombre
d'ascèses, le respect presque absolu
du silence, favorisaient les moments
de recueillement en commun. La
nourriture consistait en légumes et
farineux. La pratique d'un métier
n'était pas autorisée et, même au
début, les études savantes et les
écoles furent interdites. Le service
divin était, à peu de choses près,
l'unique occupation des religieux,
dont le principal effort consistait
à honorer Dieu et à chanter ses
louanges d'une façon aussi digne de
Lui que possible. C'est pourquoi ils
ajoutaient une grande importance à
la forme impeccable dans laquelle le
service divin était célébré, comme à
la magnificence du sanctuaire. Ainsi
toutes les forces se concentraient
sur un seul but.
La nouvelle fondation devint célèbre
dès que son deuxième abbé,
saint Odo,
eut, en 931,
reçu du pape l'autorisation de
placer
d'autres couvents sous la dépendance
du sien, afin de les réformer
sur le modèle de Cluny. Ainsi fut
établi, dans le monde monacal, un
nouvel ordre
hiérarchique. Plusieurs
couvents se rattachèrent à l'abbaye
de Cluny, dans l'intention de se
réformer à leur tour; d'autres
furent placés sous sa dépendance par
des évêques ou même par des
seigneurs laïques. Ainsi Cluny
devint la maison-mère d'un ordre
très nombreux; et plus il se
ramifiait au loin, plus la
réputation de la conduite modèle des
moines clunisiens s'élevait. En
quelques dizaines d'années, presque
tous les couvents de France furent
rattachés à Cluny qui déléguait
parfois aussi un de ses religieux à
un autre monastère, avec mission de
le réformer. Dans plusieurs
contrées, notamment en Lorraine, en
Normandie, en Bourgogne, on vit
naître de nouveaux centres de
réforme, influencés par Cluny, sinon
toujours sous sa dépendance. Le
couvent d'Einsiedeln,
fondé en
934, développa une
spiritualité intense qu'il
communiqua à divers monastères du
sud de l'Allemagne, surtout grâce à
Wolfgang
qui, après un temps de monacat à
Einsiedeln, devint évêque de
Ratisbonne. C'est du monastère de
Saint-Vennes, en Lorraine, que
l'esprit d'ascétisme se répandit en
Allemagne. L'un de ses religieux,
Poppo de
Stablo, fut chargé par
l'empereur
Henri II du
renouvellement spirituel de
plusieurs couvents.
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De leur nombre était l'abbaye de
Saint-Gall, qui paraît n'avoir
adopté qu'avec répugnance
l'austérité clunisienne et s'être
trouvée entravée dans son travail
savant par la réforme qui lui fut
imposée.
Dans la seconde moitié du XIe
siècle, l'abbé
Guillaume imposa la
règle clunisienne à son couvent de
Hirsau, dans la Forêt Noire. Un
nouveau germe fut ainsi planté qui
porta des fruits excellents dans
toute l'Allemagne. Avec le temps,
l'ordre de Hirsau compta cent
cinquante couvents dont les moines
furent, tant que dura la querelle
des Investitures, les plus fidèles
soutiens de
Grégoire VII
et les plus dangereux
adversaires de
Henri IV.
En Angleterre, l'esprit conventuel
fut réveillé grâce à
Dunstan
et à son disciple
Ethelwulf
tandis qu'un troisième
collaborateur,
Oswald,
provoquait le rattachement au
mouvement clunisien de France.
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L'influence de Cluny se fit
également sentir en Espagne, et
c'est même par la réforme de ses
couvents que s'établit le lien qui
devait, plus tard, rattacher
l'Espagne au reste de l'Europe.
Ce
qui est vrai pour elle, sur ce
plan-là, l'est aussi, d'ailleurs,
pour tous les peuples de l'Occident.
En effet, alors que d'une part les
nations, en s'individualisant, se
séparaient les unes des autres,
l'Eglise, grâce à l'action et à
l'influence spirituelle et profonde
des couvents, tissait peu à peu le
lien qui devait unir à nouveau les
peuples chrétiens. A côté de la
réforme religieuse fondée sur la
règle de Saint-Benoît se manifesta,
à la même époque, un mouvement
d'ascétisme, autrement plus austère.
Il vint du Sud, voire même d'Orient,
et se répandit surtout en Italie.
C'est dans ce pays où la décadence
des moeurs avait atteint le plus
haut degré, où, dans tous les
domaines, l'indiscipline était à son
comble, que se présentèrent les
héros de la mortification et de la
mort à soi-même. Leur idéal n'était
pas la vie communautaire des
couvents, mais la solitude dans le
désert. Ils tourmentaient leurs
corps par des jeûnes répétés et des
mortifications inouïes. Leur
prophète,
Romuald, était issu d'une
famille distinguée. Il rêvait
d'imposer aux ermites la conduite
des premiers ascètes de l'Orient. Il
installa des retraites dans les
marais de la plaine du Pô et les
gorges des Apennins. Il ne put
exercer aucune influence sur le
jeune Othon
III, ni sur
Adalbert de
Prague, mais, par le fait que
les ascètes s'élevaient sévèrement
contre la simonie et le mariage des
prêtres, ils prirent, dans le
désordre de leur époque, une
importance historique. Leur activité
mit en danger celle des moines
bénédictins; mais elle prit fin peu
à peu. Ce n'était pas l'austérité
orientale qui était appelée à
inoculer une sève nouvelle à
l'Occident, mais la douceur de saint
Benoît avec sa discipline mesurée et
son christianisme humain.
Cluny eut la chance d'avoir à sa
tête, pendant deux cents ans, des
hommes remarquables, dont la
direction fut, chaque fois, de
longue durée. Le deuxième successeur
d'Odo fut un Français du Midi,
Majolus
(954-994), personnalité attrayante,
d'une piété profonde et pourtant
d'un esprit ouvert aux choses du
monde. Il fut encore surpassé par
ses deux successeurs. L'abbé
Odilo
(994-1048), remarquable par sa
grande charité et sa piété, fut un
voyageur infatigable. Il gagna ainsi
les cours à la cause du monachisme
régénéré et assura à Cluny le
pouvoir spirituel. C'est sous la
direction de l'abbé
Hugo
que le mouvement atteignit son
apogée. Hugo remplit sa charge
durant soixante ans (1049- 1109). Il
était le fils d'un comte
bourguignon; en lui s'unissaient
l'aristocrate mondain et l'humble
moine. Il exerça une grande
influence sur l'Etat et sur l'Eglise
et fut ambassadeur de l'empereur et
légat du pape. Pendant un
demi-siècle, l'Occident ne connut
guère d'événement important auquel
il n'eût été mêlé d'une façon ou
d'une autre. Sous sa direction,
l'ordre de Cluny devait réunir dix
mille moines.
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Une remarque de
Pierre Damiani
qui, pour sa part, fut un
protagoniste de la réforme de
l'Eglise, permet de mesurer
l'impression que la communauté de
Cluny fit sur ses contemporains: «
je pourrais me
séparer de vous matériellement, que
mon coeur vous resterait attaché.
L'amour que j'éprouve pour votre
conduite si digne me retient si
étroitement dans ses liens, votre
vie angélique m'enchaîne si
complètement à vous, une affection
légitime m'attache si fortement à
vous, que je m'oublierais moi-même
plus facilement que votre souvenir
ne serait arraché de mon coeur. Chez
vous, j'ai entrevu le paradis,
inondé par le torrent qui prend sa
source dans les quatre Evangiles,
fertilisé par les ruisseaux qui
naissent de la vertu de l'esprit;
j'ai vu le jardin de la joie, plein
de roses et de lys, plein de suaves
senteurs. Qu'est-ce que Cluny, sinon
un champ bien cultivé, dans lequel,
telle une riche semence céleste,
sont rassemblés des moines vivant
dans l'amour. ».
Le renouvellement et
l'approfondissement de la vie
religieuse ne restèrent pas le
monopole des monastères, mais se
manifestèrent aussi puissamment dans
tous les milieux de la population.
Par les écrits et par l'enseignement
dispensé dans les écoles des
couvents et des chapitres,
l'esprit
d'ascèse et la piété pénétrèrent
dans les masses. |
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Les évêques
mondains furent remplacés peu à peu
par d'autres qui prirent très à
coeur leur rôle de bergers des âmes.
Nombreux furent ceux qui sortirent
des rangs des moines. Dans tous les
pays, on travailla donc
systématiquement à améliorer le
clergé séculier, souvent les princes
et les évêques y collaborèrent d'un
commun accord. Ainsi, Bruno de
Cologne avait déjà soumis les
prêtres à une vie communautaire dans
les collèges des chapitres. La lutte
contre la simonie et le mariage des
prêtres occupa le premier plan.
Jusqu'à
Henri III, les rois
allemands s'y associèrent avec
ardeur, quoique, pour eux, vu la
tournure que prenait la question de
l'investiture des prélats, elle dût
dégénérer en querelle.
Finalement, dès le milieu du XIe
siècle, la papauté elle-même fut
atteinte par la réforme.
Clément Il
(1046- 1047) et
Léon IX
(1049-1054) se déclarèrent en sa
faveur de la façon la plus formelle,
comme aussi pour l'amélioration du
clergé séculier et
l'approfondissement de la vie
religieuse. Les papes suivants
partagèrent cette manière de voir et
exigèrent impérieusement
l'indépendance de la papauté à
l'égard du pouvoir temporel, de la
puissance impériale avant tout. La
grave lutte entre pape et empereur
qui allait remplir la seconde moitié
du XIe siècle s'annonçait car
l'Eglise d'Etat ne pouvait plus être
tolérée par le nouvel idéal
chrétien. |
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