ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Histoire du Moyen Âge >>> Le Xe siècle

La réforme de l'Eglise : Cluny
 
 

La culture que les rois et le clergé répandirent à l'époque othonienne est strictement limitée à l'Allemagne, tandis qu'en France beaucoup de circonstances diverses la combattirent et qu'en Italie régnait l'aridité spirituelle. Là où manqua une direction supérieure et la protection d'un bras puissant, l'Eglise fut livrée aux caprices d'une aristocratie égoïste et indisciplinée. Beaucoup d'évêques furent de bons vivants, d'autres, des ambitieux, qui aspiraient au pouvoir, aucun ne fut un conducteur d'âmes. Ils participaient à la vie civique, beaucoup plus développée en Italie que dans le Nord, et commandaient sans vergogne à l'abri des fortifications de leurs villes, comme des seigneurs civils ou justiciers. L'octroi qui avait été fait à l'Eglise de biens temporels et de droits politiques engendrait, avec le temps, des conséquences néfastes, parce que l'esprit sanctificateur des couvents, qui occupaient ailleurs la première place parmi les dispensateurs de culture, manquait; en France, comme en Italie, ils souffraient d'une discipline extrêmement relâchée. Plus d'un était sous la direction d'un abbé laïque.

 

Plusieurs monastères avaient été détruits par les incursions barbares, d'autres étaient tombés aux mains de seigneurs qui les avaient sécularisés. Les moines se dispersaient, rompaient leurs voeux, se livraient à la débauche. La simonie (trafic des biens de l'Eglise), l'abandon du célibat, la mondanité, la soumission à l'Etat, l'oubli du but supérieur de l'Eglise, étaient tout à la fois causes et conséquences de cette décadence.

Ce qui est vrai pour l'Italie n'est pas loin de l'être aussi pour la France. Les invasions des Sarrasins et des Normands, au IXe et au Xe siècles, eurent, dans l'un et l'autre pays, ainsi qu'en Angleterre, un effet dissolvant sur l'organisation de l'Eglise. Et, même à l'intérieur de l'Empire d'Allemagne, de graves dangers existaient qui, déjà à cette époque, ne se dissimulaient plus complètement. Sans doute, les services rendus par les premiers rois allemands à l'Eglise et à la civilisation ne peuvent être surestimés. Mais l'alliance intime de l'Eglise et de l'Etat, la fréquente intervention des évêques dans la politique devait, avec le temps, conduire le clergé à perdre de vue l'idéal essentiellement spirituel qui devait être le sien et, dans une certaine mesure, à se mondaniser. A ce fâcheux état de fait vint se mêler un élément plus malheureux encore; ce fut, à certaines époques, l'abandon total par l'autorité ecclésiastique supérieure, et toujours à cause de son intervention dans les affaires de l'Etat, de ce qui représentait son véritable rôle. L'Eglise, qui avait apporté aux peuples d'Occident une unité acceptable, comme aussi les débuts de l'instruction et de la civilisation, parut privée de l'esprit qui l'avait animée, et atteinte dans sa vigueur; tandis que l'édifice politique, en s'effondrant à la suite de la décadence de l'Empire franc, la menaçait d'une mort lente.

Dès lors, il est surprenant de constater comment, au Xe siècle, l'Eglise connut un renouveau et reprit, avec une vigueur nouvelle, l'oeuvre éducatrice qu'elle avait commencée naguère. Le renouveau partit des moines bénédictins, mais la première impulsion fut donnée par un laïque, le duc Guillaume d'Aquitaine qui, en 910, fit présent, à Cluny, près de Mâcon, des terrains nécessaires à la construction d'un monastère dont la direction fut confiée à l'abbé Berno, fils d'un comte bourguignon. La lettre de fondation contient une disposition de première importance; le couvent devait être placé sous la protection du pape et échapper à tout pouvoir temporel, en conséquence de quoi, tous les cinq ans, il devait faire parvenir une redevance au siège apostolique. La voie était ainsi tracée qui devait conduire à des faits fort importants: l'affranchissement des ordres religieux à l'égard de la tutelle d'une puissance temporelle et, tout à la fois, le renforcement de l'autorité pontificale.

Ainsi fut établie une nouvelle situation qui se justifiait bien mieux que la précédente. Mais, ce qui compte surtout, c'est qu'à Cluny on s'efforça avec ardeur de donner essor à un esprit nouveau, à une nouvelle culture de l'âme. C'est de là que devait procéder tout ce qui vint ensuite. La règle bénédictine fut parfaitement remise en honneur. L'observance des anciens voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance fut rigoureusement exigée des moines dont la vie était réglée selon un horaire quotidien. On leur fit un devoir de l'ordre et de la propreté. Un certain nombre d'ascèses, le respect presque absolu du silence, favorisaient les moments de recueillement en commun. La nourriture consistait en légumes et farineux. La pratique d'un métier n'était pas autorisée et, même au début, les études savantes et les écoles furent interdites. Le service divin était, à peu de choses près, l'unique occupation des religieux, dont le principal effort consistait à honorer Dieu et à chanter ses louanges d'une façon aussi digne de Lui que possible. C'est pourquoi ils ajoutaient une grande importance à la forme impeccable dans laquelle le service divin était célébré, comme à la magnificence du sanctuaire. Ainsi toutes les forces se concentraient sur un seul but.

La nouvelle fondation devint célèbre dès que son deuxième abbé, saint Odo, eut, en 931, reçu du pape l'autorisation de placer d'autres couvents sous la dépendance du sien, afin de les réformer sur le modèle de Cluny. Ainsi fut établi, dans le monde monacal, un nouvel ordre hiérarchique. Plusieurs couvents se rattachèrent à l'abbaye de Cluny, dans l'intention de se réformer à leur tour; d'autres furent placés sous sa dépendance par des évêques ou même par des seigneurs laïques. Ainsi Cluny devint la maison-mère d'un ordre très nombreux; et plus il se ramifiait au loin, plus la réputation de la conduite modèle des moines clunisiens s'élevait. En quelques dizaines d'années, presque tous les couvents de France furent rattachés à Cluny qui déléguait parfois aussi un de ses religieux à un autre monastère, avec mission de le réformer. Dans plusieurs contrées, notamment en Lorraine, en Normandie, en Bourgogne, on vit naître de nouveaux centres de réforme, influencés par Cluny, sinon toujours sous sa dépendance. Le couvent d'Einsiedeln, fondé en 934, développa une spiritualité intense qu'il communiqua à divers monastères du sud de l'Allemagne, surtout grâce à Wolfgang qui, après un temps de monacat à Einsiedeln, devint évêque de Ratisbonne. C'est du monastère de Saint-Vennes, en Lorraine, que l'esprit d'ascétisme se répandit en Allemagne. L'un de ses religieux, Poppo de Stablo, fut chargé par l'empereur Henri II du renouvellement spirituel de plusieurs couvents.

De leur nombre était l'abbaye de Saint-Gall, qui paraît n'avoir adopté qu'avec répugnance l'austérité clunisienne et s'être trouvée entravée dans son travail savant par la réforme qui lui fut imposée. Dans la seconde moitié du XIe siècle, l'abbé Guillaume imposa la règle clunisienne à son couvent de Hirsau, dans la Forêt Noire. Un nouveau germe fut ainsi planté qui porta des fruits excellents dans toute l'Allemagne. Avec le temps, l'ordre de Hirsau compta cent cinquante couvents dont les moines furent, tant que dura la querelle des Investitures, les plus fidèles soutiens de Grégoire VII et les plus dangereux adversaires de Henri IV. En Angleterre, l'esprit conventuel fut réveillé grâce à Dunstan et à son disciple Ethelwulf tandis qu'un troisième collaborateur, Oswald, provoquait le rattachement au mouvement clunisien de France.

L'influence de Cluny se fit également sentir en Espagne, et c'est même par la réforme de ses couvents que s'établit le lien qui devait, plus tard, rattacher l'Espagne au reste de l'Europe. Ce qui est vrai pour elle, sur ce plan-là, l'est aussi, d'ailleurs, pour tous les peuples de l'Occident. En effet, alors que d'une part les nations, en s'individualisant, se séparaient les unes des autres, l'Eglise, grâce à l'action et à l'influence spirituelle et profonde des couvents, tissait peu à peu le lien qui devait unir à nouveau les peuples chrétiens. A côté de la réforme religieuse fondée sur la règle de Saint-Benoît se manifesta, à la même époque, un mouvement d'ascétisme, autrement plus austère. Il vint du Sud, voire même d'Orient, et se répandit surtout en Italie. C'est dans ce pays où la décadence des moeurs avait atteint le plus haut degré, où, dans tous les domaines, l'indiscipline était à son comble, que se présentèrent les héros de la mortification et de la mort à soi-même. Leur idéal n'était pas la vie communautaire des couvents, mais la solitude dans le désert. Ils tourmentaient leurs corps par des jeûnes répétés et des mortifications inouïes. Leur prophète, Romuald, était issu d'une famille distinguée. Il rêvait d'imposer aux ermites la conduite des premiers ascètes de l'Orient. Il installa des retraites dans les marais de la plaine du Pô et les gorges des Apennins. Il ne put exercer aucune influence sur le jeune Othon III, ni sur Adalbert de Prague, mais, par le fait que les ascètes s'élevaient sévèrement contre la simonie et le mariage des prêtres, ils prirent, dans le désordre de leur époque, une importance historique. Leur activité mit en danger celle des moines bénédictins; mais elle prit fin peu à peu. Ce n'était pas l'austérité orientale qui était appelée à inoculer une sève nouvelle à l'Occident, mais la douceur de saint Benoît avec sa discipline mesurée et son christianisme humain.

Cluny eut la chance d'avoir à sa tête, pendant deux cents ans, des hommes remarquables, dont la direction fut, chaque fois, de longue durée. Le deuxième successeur d'Odo fut un Français du Midi, Majolus (954-994), personnalité attrayante, d'une piété profonde et pourtant d'un esprit ouvert aux choses du monde. Il fut encore surpassé par ses deux successeurs. L'abbé Odilo (994-1048), remarquable par sa grande charité et sa piété, fut un voyageur infatigable. Il gagna ainsi les cours à la cause du monachisme régénéré et assura à Cluny le pouvoir spirituel. C'est sous la direction de l'abbé Hugo que le mouvement atteignit son apogée. Hugo remplit sa charge durant soixante ans (1049- 1109). Il était le fils d'un comte bourguignon; en lui s'unissaient l'aristocrate mondain et l'humble moine. Il exerça une grande influence sur l'Etat et sur l'Eglise et fut ambassadeur de l'empereur et légat du pape. Pendant un demi-siècle, l'Occident ne connut guère d'événement important auquel il n'eût été mêlé d'une façon ou d'une autre. Sous sa direction, l'ordre de Cluny devait réunir dix mille moines.

Une remarque de Pierre Damiani qui, pour sa part, fut un protagoniste de la réforme de l'Eglise, permet de mesurer l'impression que la communauté de Cluny fit sur ses contemporains: « je pourrais me séparer de vous matériellement, que mon coeur vous resterait attaché. L'amour que j'éprouve pour votre conduite si digne me retient si étroitement dans ses liens, votre vie angélique m'enchaîne si complètement à vous, une affection légitime m'attache si fortement à vous, que je m'oublierais moi-même plus facilement que votre souvenir ne serait arraché de mon coeur. Chez vous, j'ai entrevu le paradis, inondé par le torrent qui prend sa source dans les quatre Evangiles, fertilisé par les ruisseaux qui naissent de la vertu de l'esprit; j'ai vu le jardin de la joie, plein de roses et de lys, plein de suaves senteurs. Qu'est-ce que Cluny, sinon un champ bien cultivé, dans lequel, telle une riche semence céleste, sont rassemblés des moines vivant dans l'amour. »

Le renouvellement et l'approfondissement de la vie religieuse ne restèrent pas le monopole des monastères, mais se manifestèrent aussi puissamment dans tous les milieux de la population. Par les écrits et par l'enseignement dispensé dans les écoles des couvents et des chapitres, l'esprit d'ascèse et la piété pénétrèrent dans les masses.

 Les évêques mondains furent remplacés peu à peu par d'autres qui prirent très à coeur leur rôle de bergers des âmes. Nombreux furent ceux qui sortirent des rangs des moines. Dans tous les pays, on travailla donc systématiquement à améliorer le clergé séculier, souvent les princes et les évêques y collaborèrent d'un commun accord. Ainsi, Bruno de Cologne avait déjà soumis les prêtres à une vie communautaire dans les collèges des chapitres. La lutte contre la simonie et le mariage des prêtres occupa le premier plan. Jusqu'à Henri III, les rois allemands s'y associèrent avec ardeur, quoique, pour eux, vu la tournure que prenait la question de l'investiture des prélats, elle dût dégénérer en querelle.

Finalement, dès le milieu du XIe siècle, la papauté elle-même fut atteinte par la réforme. Clément Il (1046- 1047) et Léon IX (1049-1054) se déclarèrent en sa faveur de la façon la plus formelle, comme aussi pour l'amélioration du clergé séculier et l'approfondissement de la vie religieuse. Les papes suivants partagèrent cette manière de voir et exigèrent impérieusement l'indépendance de la papauté à l'égard du pouvoir temporel, de la puissance impériale avant tout. La grave lutte entre pape et empereur qui allait remplir la seconde moitié du XIe siècle s'annonçait car l'Eglise d'Etat ne pouvait plus être tolérée par le nouvel idéal chrétien.

 
 
 

Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 

 
Copyright © Yannick RUB