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Il est émouvant de constater à quel point l'esprit de la
réforme s'empara de la noblesse,
cette classe de la population à
laquelle il appartenait de fixer le
degré de la civilisation. Le
portrait qu'on en peut esquisser, au
IXe et au Xe siècle, n'a rien
d'édifiant. Ce n'était qu'une caste
de guerriers
sauvages, n'obéissant qu'à
leurs instincts, et qui ne faisaient
que peu de différence entre une
guerre et une lutte à coups de
poings. Les chevaliers étaient bien
souvent un
fléau pour le pays. Ils
tiraient vanité de leur force
physique, persécutaient les paysans,
dévalisaient les marchands qu'ils
rencontraient sur leur route et
pillaient les églises et les
couvents; en revanche, ils se
massacraient aussi réciproquement,
poussés par leur avidité, leur
humeur querelleuse, leur besoin de
domination ou, simplement, pour le
plaisir de se battre et de répandre
le sang. La vieille tradition
germanique du droit du plus fort et
du talion demeurait intacte et
aboutissait à un brutal déploiement
de forces. Le harcèlement
indispensable et constant des
Normands ou des Sarrasins engendrait
d'autres ruines encore. Et pourtant,
ces seigneurs étaient chrétiens; ils
possédaient une foi naïve; ils
respectaient les décrets de
l'Eglise, haïssaient les païens et,
à l'occasion, pour expier leurs
péchés, faisaient une donation
pieuse ou un pèlerinage. C'était une
chrétienté
primitive à laquelle manquait
l'esprit divin, mais chez qui
l'Eglise pouvait éveiller des
conceptions plus hautes. Elle y mit
tout son zèle et obtint qu'avec le
temps le droit du plus fort tombât
en discrédit, que l'humeur
batailleuse fut refrénée dans une
certaine mesure et que la
chevalerie, animée d'un idéal
religieux, s'ennoblît et affinât ses
moeurs. Cette amélioration partit de
France où, à côté de l'Italie, le
mal avait été le plus grand; elle
dépend étroitement de la
réforme
clunisienne, dont la
force attractive s'exerça même sur
la noblesse. Le goût des voyages et
l'esprit d'aventure des chevaliers
furent peu à peu orientés vers la
pratique toujours plus fréquente des
pèlerinages. On se rendait à Rome, à
Saint Jacques de Compostelle, en
Espagne, voire même à Jérusalem.
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Le goût toujours croissant des pèlerinages ne fut pas sans
influence sur l'origine des
Croisades.
Auparavant déjà, des troupes de
chevaliers français passaient les
Pyrénées, se rendant dans la vieille
Marche d'Espagne, en Aragon et
jusqu'au Portugal pour offrir leur
protection aux Espagnols chrétiens
en lutte contre les Maures. Ils y
étaient souvent appelés par les
papes qui leur représentaient la
misère du Midi dévasté et leur
promettaient la vie éternelle en
échange de leur combat pour la foi.
On en venait ainsi à la conception
de la « guerre
sainte ». Le métier des
armes, que pratiquaient les
chevaliers, pouvait donc servir
la cause de Dieu. Les Croisades
furent l'occasion qui offrit à
cet idéal sa pleine réalisation. Ce que
saint Bernard
dit du chevalier au XIIe siècle
exprime l'opinion généralement
répandue au siècle précédent déjà: «
Le chevalier
chrétien tue, la conscience
tranquille, et meurt en paix. Quand
il meurt, il a fait son salut; quand
il tue, il agit pour Christ.
». Ainsi, à partir du XIe siècle, la chevalerie s'éleva
peu à peu jusqu'à un certain
degré de noblesse et de grandeur
morales.
Sans doute, restait-elle encore
entachée de bien d'éléments
humains, comme devait le
révéler, trop souvent, la
conduite des chevaliers au temps
des Croisades. Le manque de
bonne foi, l'avidité, l'humeur
querelleuse, la sensualité,
l'adultère, la grossièreté ont
fréquemment déshonoré
l'aristocratie du haut moyen
âge.
Mais ce sont là faiblesses
humaines, et c'est déjà beaucoup
qu'un grand nombre de nobles
figures se dessinent au sein de
la chevalerie, qu'un grand idéal
animait dans son ensemble. |
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Oeuvres de
JACQUES
RIVIÈRE LE MAISTRE - |
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Le fait
qu'un grand nombre de seigneurs
subirent
l'attraction des Clunisiens et des
Cisterciens, au temps de leur
merveilleuse éclosion, prouve
combien ils étaient sensibles à
toute grandeur spirituelle. La
conception de l'honneur
chevaleresque se forma peu à peu. On
attendit du chevalier qu'il fût
courageux, loyal, prêt à épargner le
rival désarmé, comme à protéger les
faibles et à respecter les femmes.
Le mot «chevaleresque»
prit une
signification morale et un
nouvel idéal
d'éducation naquit. Dès lors,
tout en tenant compte des exigences
pratiques de la carrière militaire
et de la manipulation des armes, on
éleva le jeune noble conformément à
l'idéal de son milieu; on le prépara
à être un chevalier. Quand il avait
atteint l'âge de porter les armes,
il était introduit au sein de la
chevalerie par des cérémonies riches
de sens et qui sont révélatrices de
l'idée qu'on se faisait de la vie du
chevalier: il était «
sacré »
chevalier. L'essentiel en tout cela,
comme au temps des vieux Germains,
était la cérémonie solennelle au
cours de laquelle il ceignait
l'épée; mais, au moyen âge, surtout
sous l'influence des Croisades,
l'acte prit un
sens toujours plus religieux.
Souvent les armes étaient déposées
sur l'autel et touchaient des
reliques. Le candidat se purifiait
par un bain symbolique. Vêtu de
blanc, il passait la dernière nuit à
prier dans l'église; le matin même,
il entendait la messe et recevait la
communion. Son père, ou son
suzerain, parfois aussi un prêtre ou
un évêque, lui remettait une épée,
qui était bénie et consacrée à la
défense des églises, des veuves, des
orphelins et de tous les serviteurs
de Dieu, et à la lutte contre les
païens. Au moyen de ces solennités,
l'Eglise cherchait à déraciner le
vieil esprit querelleur et
indiscipliné qui reprenait toujours
ses droits. Par ses exhortations et
sa prédication, le clergé séculier
et régulier s'élevait, depuis le
temps de la réforme ecclésiastique,
contre l'habitude criminelle de
répandre le sang. Il demandait, au
nom du Christ, que les chevaliers
renoncent à l'usage injuste des
armes, que, tout au moins, ils
épargnent ceux qui étaient désarmés
et les femmes, les moines et les
nonnes, les paysans et les
marchands, ainsi que leurs biens;
qu'ils respectent les sanctuaires.
Tout cela était conforme à l'esprit
de la Trêve
de Dieu. C'est au
synode de
Charroux, près de Poitiers,
en 989,
que, pour la première fois, la paix
fut ordonnée en ces termes: «Celui
qui, par la force, nuit aux églises
ou à leurs biens, ou attaque des
paysans ou des personnes sans arme,
sera excommunié.» jusqu'au
milieu du XIe siècle, de nombreuses
assemblées d'Eglise fortifièrent
encore ces dispositions pacifiques.
On en vint enfin à une sorte de
ligue de paix dont les membres
s'engageaient, par un serment
solennel, à renoncer à tout acte de
violence. Les évêques menaçaient les
contrevenants d'excommunication et
d'interdit, châtiments qu'il n'était
pas aisé de braver.
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On chercha à faire mieux encore en limitant à certaines
époques le droit de poursuivre un
ennemi. Cette institution prit en
France le nom de «
Treuga Dei
», Trêve de Dieu. L'allemand
disait « Paix de Dieu », quoique le
mot « treuga » ait certainement pour
étymologie le vieil allemand «
triuwa » qui a donné «Treue»
(fidélité, loyauté). Nous
connaissons, par exemple, la
résolution prise en
1027
par une assemblée d'ecclésiastiques
français et qui stipule, en plus des
ordinaires dispositions de paix,
qu'il est interdit aux habitants,
dans tout le territoire du comté ou
du diocèse, d'attaquer un ennemi
entre la
neuvième heure (15 heures) du samedi
et la première heure (6 heures)
du lundi,
de manière que chacun puisse, le
dimanche, remplir ses devoirs envers
Dieu. Par la suite, le temps de la
suspension des armes fut encore
prolongé. D'une façon générale, on
considérait qu'il allait du
mercredi soir
au lundi matin, parce que les
jours ainsi respectés ont été
consacrés par les souffrances, la
mort et la résurrection du Sauveur.
Enfin, l'époque de l'Avent, celle de
Noël et du Carême, puis un grand
nombre de jours fériés furent
définitivement voués à être des
périodes de paix.
Les moines de Cluny prirent une part active à ce mouvement en
faveur de la paix. L'abbé
Odilo,
entre autres, travailla avec ardeur
à son développement. Du Midi de la
France, la nouvelle institution
gagna l'Italie, puis le nord de la
France et enfin l'Allemagne, dans la
seconde moitié du XIe siècle.
Henri II,
Henri III
et, dans une beaucoup plus large
mesure encore,
Henri IV,
se sont signalés par les efforts
qu'ils firent en faveur de
l'établissement de la paix dans leur
royaume. |
En Angleterre et en
Espagne, on travailla aussi dans le
même but. Le mouvement de la paix
atteignit son apogée, en
1095,
lorsque le pape
Urbain II,
alors qu'il prêchait la Croisade,
ordonna par décret que la Trêve de
Dieu fût désormais observée par
toute la chrétienté. Elle devint
enfin un article du droit
ecclésiastique.
Il est difficile d'évaluer le succès de tant d'efforts
dépensés en faveur de la Trêve de
Dieu. Une chose est certaine,
l'humeur batailleuse n'était pas
éteinte; elle reprenait ses droits
avec plus ou moins de violence
suivant les circonstances. Il faut
admettre pourtant que l'Eglise
empêcha souvent le sang de couler.
Et, en tout cas, grâce à l'influence
de la réforme religieuse, la
chevalerie s'éleva peu à peu à un
plus haut degré de valeur morale et
adopta un idéal chrétien. Ainsi fut
préparée la grande entreprise
commune des peuples chrétiens de
l'Occident: les Croisades. |
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