Quelle
existence que celle de Napoléon III, le souverain au destin
incroyablement fertile en rebondissements. Neveu de Napoléon,
petit-fils de l’impératrice Joséphine,
fils du roi et de la reine de Hollande, altesse impériale sous
le premier Empire, collégien bavarois et prince Louis-Napoléon
Bonaparte en exil, patriote italien faisant le coup de feu avec
les carbonari
contre les troupes papales, inventeur d’une machine
lance-pierres, capitaine de cavalerie de la garde nationale de
Bologne, rebelle ayant manqué d’être fusillé par les
Autrichiens, capitaine artilleur suisse, commandant le corps des
pompiers de Sallenstein, prétendant au trône, aventurier pris
deux fois en France les armes à la main, ouvrier maçon pour
s’évader, héros d’un drame romantique, comte
d’Arenenberg circulant sous de nombreux noms d’emprunt, député
français élu à la fois par plusieurs départements, empereur
des Français, général en chef vaicu, prisonnier de guerre en
Allemagne et souverain exilé en Angleterre.
A
première vue, il n’existe que peu de points communs entre
l’adolescent exilé, le conspirateur parfois ridicule, le
politicien habile et le souverain tout-puissant, sans parler de
l’officer de l’armée suisse, du rebelle de Forli ou encore
du prisonnier de Ham.
Cependant, il s’agit bien du même homme, un homme au destin
bien tracé, ou plutôt un homme qui sait exactement quel est
son but et qui va tenter de ne jamais en dévier.
Persuadé
que la France n’attendait que l’apparition d’un Bonaparte
pour chasser Louis-Philippe
et se ranger sous la bannière à aigle impériale, Louis-Napoléon
consacra quinze ans de sa vie à comploter, à tenter des coups
d’Etat et à en payer le prix en exil ou en prison. Il
complote, à Rome et en Romagne, contre le pape et contre les
troupes autrichiennes. Luigi
Napoleone, conspiratore, écrit-il lui-même sur sa fiche
d’entrée d’une auberge italienne. Il complote, pistolet au
poing, en France, contre Louis-Philippe; il complote, enfin,
contre ses propres fonctions, c’est-à-dire contre la deuxième
République, dont il est le président.
La
décennie 1835-1845 lui permit de se faire connaître et, de façon
difficile à évaluer, de se faire apprécier des masses. A
l’issue de ces aventures variées, de ces années
d’exaltation, d’activisme et de formation, il devint
l’incontestable héritier de la famille Bonaparte. Pourtant,
après ses deux conspirations manquées de Strasbourg en 1836 et
de Boulogne en 1840, qui aurait pensé qu’il puisse arriver à
ses fins?
Sa
première tentative de coup d’état manqué lui vaut la déportation
aux Etats-Unis, où il restera moins d’un an; sa seconde
tentative est prise plus au sérieux et le gouvernement le
condamne à perpétuité. Il est envoyé au fort de Ham et y
demeurera jusqu’en 1846. Certes le régime qui lui fut appliqué
était celui (sévère au début, puis en se relachânt) d’un
prisonnier de haut rang. Il disposait de plusieurs pièces,
d’une bibliothèque et pouvait même recevoir des visites.
Mais l’héritier des Bonaparte était bel et bien reclus. Il
choisit donc de profiter de son malheur pour faire le point sur
sa vie et ses ambitions. Jamais il n’abandonna son objectif
qui était la conquête du pouvoir. Par l’écriture, il réussit
à ne pas se faire oublier, à revigorer son corps de doctrine
et à transformer le bonapartisme, sutout fonfé alors sur la légende
napoléonienne, en véritable courant politique. Son évasion
rocambolesque fut le véritable signal de la conquête du
pouvoir.
Il
s’établit en Angleterre où il attend le moment propice pour
agir.
En
1848, les événements vont
se précipiter; la révolution de février met fin à la monarchie
de Juillet. Napoléon peut enfin revenir en France, mais
il est prié par le gouvernement de ne pas se présenter aux élections
d’avril. Napoléon sait se montrer patient et attend son
heure; lors des élections en juin il est élu sans s’être présenté
mais suite à des réticences de l’Assemblée, il se retire
momentanément. C’est en septembre qu’il se porte candidat
et est élu à l’Assemblée Nationale.
Son
prochain but est l’élection à la Présidence; trois éléments
principaux vont l’aider à y parvenir:
-
le fait qu’il soit resté en dehors des événements précédents
et quîl ne se soit pas compromis
-
il reste très prudent dans ses promesses et essaie de rallier
le plus de personnes à lui.
-
son nom qui est connu de tous et les souvenirs qu’il évoque
le rendent très populaire.
Il
est élu le 10 décembre 1848 avec plus de cinq millions de
voix.
Napoléon
essaie d’étendre sa popularité avec déjà l’idée du coup
d’état ou au moins celle de conserver son pouvoir à la fin
de son mandat en mai 1852; en effet la loi interdit aux
présidents de se représenter immédiatement. Après l’avoir
retardé plusieurs fois, la prise du pouvoir est fixée au 2 décembre
1851. Le
21 et 22 décembre 1851 le peuple est appelé à se prononcer
sur la légitimation de Napoléon au pouvoir et le droit d’établir
une constitution. Le projet est accepté avec plus de 7 millions
de voix. Napoléon a atteint alors le but qu’il s’était fixé,
et il est élu pour dix ans. En 1852 aura lieu un deuxième plébiscite
et le peuple le nommera Empereur.
« L’Empire,
c’est la paix » avait déclaré le futur empereur à
Bordeaux, le 9 octobre 1852. Cette phrase, sortie de son
contexte d’un discours plus vaste, lui a été beaucoup
reproché. S’il est vrai que les armées du Second Empire ont
combattu un peu partout dans le monde sous le règne de Napoléon
III, cela ne signifie pas que le neveu a voulu singer l’oncle
et faire moisson de gloire militaire. Le plus souvent, la guerre
fut vraiment pour lui un moyen de
politique étrangère. Derrière les campagnes et les
batailles, il y avait des projets qui n’étaient pas, en
principe, de conquêtes. Napoléon III ne rêva jamais de
dominer l’Europe par la force et d’y chevaucher à la tête
de ses régiments. Ne se considérant pas comme un chef de
guerre, il ne prit la tête des armées que sa conception du métier
d’empereur et son nom le lui imposaient. Les principes de sa
politique extérieure furent en revanche contradictoires. Dans
ce domaine aussi, faute d’une vrai synthèse de ses
aspirations, Napoléon connut l’échec. Généreux et
visionnaire dans les principes, il se préoccupe peu des
instruments classiques de la politique étrangère. Il ne fit
pas confiance au personnel spécialisé pour la mise en oeuvre
de sa politique. Enfin, il ne dote pas son Empire d’une armée
assez forte pour faire face aux circonstances.
Le
Second Empire fut englouti par la défaite militaire de 1870.
Le désastre aboutit au déchirement de la nation, avec la Commune
et l’annexion de l’Alsace-Moselle. Mais aujourd’hui, la République
n’a plus besoin de charger du poids de la propagande
l’analyse de la responsabilité impériale dans le conflit
franco-prussien. Les historiens sont donc moins sévère avec
l’Empereur et tentent de mieux comprendre ce qui l’a conduit
à accepter d’en découdre avec la puissance européenne
montante. Inscrite à son passif, la guerre de 1870 illustre
l’incapacité de Napoléon III à rester maître du pouvoir et
de ses décisions au milieu des luttes intestines au sein de son
gouvernement et face à l’habileté manoeuvrière de Bismarck.
Après
sa reddition de Sedan, Napoléon III fut détenu pendant
six mois, avec tous les égards dus à un souverain, au château
de Wilhemshöhe, près de Catelle. Il crut longtemps que le
peuple de France lui gardait son affection et que, une fois la
paix revenue, il accepterait son retour aux affaires. La débâcle,
la paix de Francfort et la Commune
lui enlevèrent ses dernières illusions. En mars 1871, Napoléon
III prit la route de l’Angleterre, son exil habituel,
serait-on tenté de d’écrire. Quittant Cassel, il apprit les
débuts de la Commune et fut renforcé dans sa conviction que
l’anarchie menaçait la France et qu’il serait, le moment
venu, le recours vers lequel le pays se tournerait.
En
1872, on échafauda encore des plans de retour à Paris. Depuis
Prangins, propriété suisse de Napoléon-Jérôme, Napoléon
pourrait prendre la tête d’un régiment de dragons et, comme
son oncle au retour de l’île d’Elbe, remonter vers Paris,
entraînant les garnisons sur son passage. Il semble que l’opération
ait été prévue pour mars 1873 mais avant tout autre projet,
l’Empereur devait penser à sa santé. Il subit deux opérations
pour tenter d’extraire une pierre située dans sa vessie. Le 9
janvier, alors qu’une troisième intervention devait avoir
lieu, Napoléon III sombra dans le coma et mourut.