A la mort d'Henri
VII
(1313), les princes s'étant divisé en deux
factions, le pape
Jean XXII, entreprenant et autoritaire, crut sans doute
pouvoir profiter de cette situation comme jadis
Innocent III et, refusant de
choisir entre les deux élus, déclara l'Empire vacant et nomma
vicaire pour l'Italie le roi Robert de Naples.
Louis IV
de Bavière, vainqueur de son rival en 1322, ne l'entendit
pas ainsi. Il dépêcha une armée dans la péninsule, ce à quoi le
pontife, qui résidait en Avignon, réagit en lui mandant de
renoncer au trône que, selon lui, il avait saisi sans
l'approbation de l'Église romaine et donc usurpé (octobre 1323).
Le monarque répondit qu'il tenait l'Empire de Dieu seul grâce à
l'élection des princes, que sa désignation ne requérait aucune
confirmation et que
le pape
devait seulement le couronner. Jean XXII riposta en mars 1324 par
l'excommunication de Louis qui, de son côté, dans la chapelle
des Teutoniques de Sachsenhausen, lança un appel au concile
général pour juger le pape, accusé d'hérésie et d'usurpation de
bien d'autrui. Devant une telle entreprise, le chef de l'Église
prit la mesure extrême en déclarant le roi
déchu, c'est-à-dire en le déposant (juillet 1324).
Passée cette date, la lutte évolua suivant le rapport des
forces. Victorieux en Italie dès 1328, couronné à Rome par un
cardinal de son camp, Louis IV prononça la déposition de Jean
XXII et le fit remplacer par l'un des chefs de file du groupe
des Franciscains Spirituels, eux-mêmes condamnés par l'avignonais
et qu'il avait accueillis et soutenus. Le reste de la
Chrétienté, toutefois, demeura fidèle à Jean qui, à sa mort,
était parvenu à rétablir son autorité et avait obtenu la
soumission de l'antipape. Après une pause apparente sous le
pontificat de
Benoit
XII (1334-1342), le combat reprit sous
Clément
VI qui somma son adversaire d'abdiquer (1342) et
parvint à faire élire contre lui comme roi de Germanie
Charles
de Bohême. Cette intrusion dans les affaires allemandes
provoqua un soulèvement contre ce nouveau monarque. Louis IV
s'apprêtait à en profiter en reprenant les armes lorsqu'il
mourut subitement le 11 octobre 1347.
Développements
La papauté, qui s'était établie sur la lisière du
royaume de France, en Avignon,
justifiait cet exil, qu'elle
qualifiait de provisoire, en
affirmant qu'il lui fallait rétablir
l'ordre dans la péninsule avant de
retourner à Rome. Le légat
Bertrand du Pouget, chargé de la besogne, s'en acquittait depuis
deux ans avec une rudesse qui lui
valait de féroces inimitiés, lorsque
Louis de Bavière, enfin maître chez
lui, entreprit de faire valoir ses
droits en Italie ; ses envoyés
prirent langue avec les Milanais ;
ils se posèrent en vicaires du roi
des Romains et ne tardèrent pas à se
heurter aux représentants du pape.
Ce conflit soulevait une question de
principe : le pape prétendait que
c'était lui le vicaire de l'empire
en Italie pendant la vacance du
trône impérial. Or, aux yeux de
Jean XXII le trône était vacant puisque la désignation de
Louis de Bavière n'avait pas obtenu
l'approbation pontificale. Le 8
octobre 1323, le pape déclara que le
« Bavarois » avait usurpé les droits
dont il faisait usage ; s'il n'y
renonçait pas dans les trois mois,
il serait excommunié ; en attendant,
le vicariat d'empire en Italie
reviendrait au roi de Naples,
Robert d'Anjou. Cet ultimatum ouvrit une querelle qui devait
durer près d'un quart de siècle. Le
souverain pontife était d'autant
plus sourcilleux que Rome n'étant
plus dans Rome, il fallait faire
comprendre au monde chrétien que ce
changement de résidence n'affectait
aucunement l'autorité du successeur
de Pierre. Jean XXII avait un
caractère qui ne le prédisposait pas
aux accommodements ; excellent
juriste, il entendait faire
appliquer jusqu'au plus petit iota
les textes canoniques. Louis n'était
pas moins résolu que le pape à
défendre ce qui était à son sens
l'honneur de l'empire. Loin de se
soumettre, il riposta: trois «
appellations » furent publiées,
entre décembre 1323 et mai 1324 ;
destinées en principe au pape, elles
s'adressaient également à tous ceux
qui en Allemagne, dans les villes
surtout, étaient capables de
discerner les enjeux du débat. Le 14
juillet 1324, Jean XXII déposa Louis
de Bavière, préalablement excommunié
le 23 mars. Louis de Bavière résista
d'autant plus vigoureusement au pape
qu'il le savait vulnérable. La
politique autoritaire du Saint-Siège
lui suscitait des ennemis ; la
centralisation, pratiquée de plus en
plus systématiquement parce qu'elle
justifiait la levée des annates,
mécontentait les collateurs
ordinaires dont elle rognait les
prérogatives et poussait à bout les
contribuables impitoyablement
tondus. Le luxe de la cour, dont
l'installation en Avignon était
coûteuse, irritait les chrétiens qui
prenaient les conseils évangéliques
au sérieux et ils étaient nombreux
dans la mouvance des Mendiants. La
fraction de l'ordre franciscain qui
prônait une pauvreté radicale était
profondément scandalisée par la
richesse des dignitaires
ecclésiastiques ; certains de ces «
Spirituels » professèrent le
joachimisme qui annonçait
l'irruption d'une ère nouvelle.
Condamnés par la papauté, persécutés
à l'intérieur de leur famille
religieuse, ils pouvaient penser
qu'ils étaient seuls à être
marginalisés ; or, en 1323, ils
eurent la surprise de voir la
majorité de leurs confrères,
ministre général en tête, les
rejoindre dans l'opposition au pape:
celui-ci venait de condamner une
opinion partagée par la plupart des
franciscains : la pauvreté
personnelle du Christ. En
promulguant ce texte Jean XXII
s'était fait des adversaires dans
toute la chrétienté ; des
théologiens de talent, tel
Guillaume d'Occam, étaient du nombre. Louis comprit qu'il avait à
portée de main une arme assez
tranchante pour blesser gravement le
pape. Il accueillit les franciscains
en rupture de ban auxquels se
joignit
Marsile de Padoue
dont l'oeuvre maîtresse, le Defensor pacis,
subordonnait le pouvoir spirituel au
temporel. Conseillé par cet
état-major, révolutionnaire à sa
façon, Louis se rendit à Rome; au
Capitole, il mit en scène un
couronnement inédit:
Sciarra Colonna, qui représentait le peuple romain, posa le
diadème sur le front du souverain et
un franciscain fut élu pape aux
acclamations de la foule ; le 17
janvier 1328, cet antipape,
Nicolas V, accomplit les rites du sacre à Saint-Pierre du
Vatican. Le triomphe de l'empereur
n'était qu'apparent: il ne put pas
mettre à la raison Robert d'Anjou ;
partout, les guelfes s'agitaient ;
Nicolas V lui-même, pris de peur,
s'en alla faire pénitence en Avignon
Louis de Bavière refranchit les Alpes en février
1330. L’heure de la révolution
victorieuse n'avait pas sonné ; la
cuirasse de la papauté restait
solide. Louis de Bavière se mit en
quête d'une solution négociée. Les
négociations furent engagées dès
1330 mais en 1337, elles restaient
infructueuses. Les points de vue
étaient trop éloignés : Louis
voulait bien reconnaître ses fautes,
mais il refusait catégoriquement de
faire dépendre l'exercice de son
pouvoir de l'approbation du
Saint-Siège ; or le Saint-Siège
maintenait cette exigence.
Benoît XII, qui succéda en 1334 à Jean XXII, ne se montra
pas moins intraitable que son
prédécesseur même si dans les formes
il était plus souple. Aux
divergences de fond venaient
s'ajouter les lenteurs d'une
procédure canonique extrêmement
complexe.
En 1338, Louis changea de ton ; il sentait que la
papauté devenait impopulaire dans le
pays. Le 17 mai 1338, Louis lança la
manifeste Fidem catholicam:
il y proclamait que l'empereur
occupait un rang aussi élevé que le
pape, qu'il tenait son mandat de ses
électeurs et qu'il n'avait nul
besoin de l'approbation pontificale
pour remplir sa mission ; enfin, il
soutenait qu'un vrai concile
représentant l'Église universelle
était supérieur aux assemblées que
le pape faisait et défaisait à son
gré. Le 16 juillet, les électeurs
réunis à Rhense accomplirent un
geste d'une portée considérable :
pour la première fois, ils
agissaient en corps, non pas pour
élire ou déposer un souverain, mais
pour préserver les intérêts de
l'empire, dont ils se prétendaient
les représentants. Or, en
l'occurrence, ils adoptèrent le
point de vue de Louis et déclarèrent
que l'élection suffisait pour faire
le souverain légitime de celui que
leur vote avait désigné. Le 4 août
la constitution Licet juris affirma
la même chose, au nom de l'empereur
cette fois. Enfin, le 5 septembre à
Coblence, au cours d'une diète
solennelle, Louis fit d'Édouard VII
avec lequel il venait de s'allier
contre la France et qui était
présent à ses côtés son vicaire pour
l'empire. Jamais sans doute les
positions de l'empereur n'avaient
été aussi fortes qu'à ce moment-là.
Du conflit, qui depuis quinze ans
l'opposait au Saint-Siège,
n'avait-il pas fait en quelque sorte
une cause nationale dont il était le
champion ?
Pour
Alvaro Pelagio, Vicaire du Christ, « quasi Deus », le pontife
reçoit son pouvoir directement de
Dieu, d'où découle que ce qu'il
fait, c'est Dieu qui est censé le
faire, et ce par quoi est établie
une autorité absolument illimitée,
sans l'intervention de laquelle
aucune autre juridiction ne peut
exister, même dans l'ordre séculier.
Le conflit entre Boniface VIII et
Philippe le Bel a eu comme
originalité majeure de faire
apparaître l'attachement d'une
partie importante de l'opinion
politique au pouvoir monarchique et
aux thèses qu'il présentait pour
justifier son droit. Dès lors, très
rapidement, surgit ou ressurgit une
réflexion qui ne cherche plus à
marginaliser ou à laisser en état de
sujétion le pouvoir temporel. Elle
commence à prendre forme à l'époque
même du différend et se développe
considérablement dans les années
postérieures, à l'occasion de la
lutte entre la Papauté et Louis IV
de Bavière. Elle ne cesse de
s'affirmer et de s'affermir ensuite,
alors qu'il n'y a plus de vive
querelle, et rejette la théocratie
comme une doctrine du passé, encore
que ceux qui l'élaborent et la
diffusent, intellectuels et hommes
politiques, ne parviennent guère à
se soustraire tout à fait à une
certaine tradition culturelle selon
laquelle l'État coopère à une
mission religieuse.