Lorsque Louis XIV commença son règne personnel le
9 mars 1661,
à la mort du cardinal
Mazarin,
une série de circonstances heureuses
avait fait de la France la première
des puissances européennes.
L'avant-veille, le cardinal
agonisant encore, le jeune roi avait
fait savoir ses volontés. «
On vit,
dit un témoin,
le vivant prendre la place du
mourant. » Il garderait les
ministres. Mais «ils
étaient destinés non pour gouverner,
mais pour servir le roi». - «
je vous prie et je vous ordonne de
ne rien sceller que par mes ordres,
de ne rien signer sans mon
consentement. » Il avait 23
ans. C'était le moment qu'il avait
attendu dans une sorte d'angoisse: «
Ce que je souhaitais et ce que je
craignais tout ensemble depuis si
longtemps ». A ces mots, on
sent quelle solennité avait, à ses
yeux, son entrée en scène: «il
prenait seul, dit encore un
témoin, le
timon de I'Etat».
Dans toute la force du terme, il allait être le
roi,
c'est-à-dire celui qui gouverne. Il
devait mourir à
77 ans
(1er septembre 1715). Pendant ces
55 ans,
la volonté qu'il avait manifestée au
premier jour et que la nation connut
avec joie, parce qu'elle était lasse
du gouvernement du premier ministre,
cette volonté ne se démentit pas un
seul instant; il fut constamment le
roi.
« Le Ciel semblait lui-même me
promettre son secours en disposant
toute chose au même dessein qu'il
m'inspirait. Tout était calme en
tout lieu », écrira Louis XIV
dans ses «Mémoires». Tout était
calme, mais tout venait d'être
violemment agité, et le roi lui-même
a dépeint, avec une sorte d'orgueil
satisfait, les troubles dont à peine
on sortait, qu'il ne devait jamais
oublier, et auxquels succédait ce
grand calme. La France, qui se
rappelait la
Ligue,
détestait maintenant la
Fronde.
Dans ce roi jeune et beau, la nation
se reconnaissait, s'admirait, et le
siècle qui, dans sa jeunesse, avait
acclamé
Corneille, adopté
Descartes,
revenait, après les crises, à la
raison. Déjà,
Richelieu
avait « réalisé » son temps et posé
les fondements de la
monarchie
absolue. Sous Mazarin, les
deux Frondes, nées de la misère du
temps, de l'audace politique du
Parlement de Paris, de l'ambition
d'un prince du sang,
Condé,
avaient, en fomentant les troubles,
détruit en fin de compte dans les
esprits, les derniers obstacles que
rencontrait la monarchie absolue. La
génération de Mazarin, comme celle
de Richelieu, avait la haine des
grands désordres dont la France
avait failli mourir. Les esprits les
plus indépendants acceptaient ou
subissaient la loi de la raison.
Elle était, la raison, pour les
classiques qui donnent au siècle
l'empreinte de leur génie, un
principe régulateur de synthèse et
de mesure, maintenu dans la
subordination de la foi et de
l'inspiration, «
à la secrète
influence du Ciel », écrira
Boileau.
Ce n'est que vers la fin du siècle,
et au suivant, qu'elle changera de
sens, deviendra une faculté
analytique et critique, et
s'opposera avec une violence
nouvelle, à la foi, au mystère.
Le siècle de Louis XIV a eu le goût de
l'autorité, de toutes les
autorités: Dieu, le Roi, la
Tradition, la Loi, les « Règles »
auxquelles l'a formé l'éducation
dont les jésuites sont les maîtres
enseignent l'antiquité grecque et
latine qui, elle aussi, enseigne la
règle. Ainsi, l'hégémonie française
a coïncidé avec une période où
l'élite de ce pays, nourrie aux deux
sources de discipline - la
chrétienne et l'antique était
pleinement reconnue, alors que la
France puissante proposait à
l'Europe ce que son esprit avait
engendré de meilleur, une nette
définition des conceptions morales
et des relations entre les hommes,
un art de vivre fondé d'abord sur le
sens de la dignité humaine et de la
valeur des personnes, soumises aux
règles éternelles.
« L'Etat, c'est moi ! »
Que le mot ait été, ou non,
prononcé, il n'importe, car il revêt
une importance qui dépasse
l'anecdote.
Tout repose sur la personne du
monarque. Sera-t-il, suivant
la conception qui prévaudra en
Prusse au XVIIIe siècle, le premier
serviteur de l'Etat, ou bien
identifiera-t-il l'Etat à sa propre
personne ? Louis XIV adopte la
seconde position. Elle présente
l'avantage de mettre au service de
l'Etat toute l'énorme réserve de
dévouement qu'une longue tradition
attache à la personne du monarque.
Mais elle offre le risque très grave
de subordonner
au jugement et aux passions d'un
homme le bien commun de la nation.
C'est de là que viendra finalement
le mal, la destruction de
l'équilibre si rare qui avait marqué
l'entrée du roi.
Louis XIV avait, en toutes choses, un air de majesté et de
noblesse qui le faisait paraître «
le maître du monde ». Point
de brillantes qualités d'esprit,
mais une intelligence ordinaire, un
solide bon sens. Il était réfléchi
et tenait à ne rien décider qu'après
s'être bien renseigné auprès de ceux
qui savaient. De l'aveu même du duc
de Saint-Simon, qui ne l'aimait
guère, «il
aimait la vérité, l'équité, l'ordre,
la raison, il aimait même à s'en
laisser vaincre». Il avait
beaucoup de courage moral et une
fermeté de coeur qui parut surtout
dans les dernières années de sa vie,
au temps désastreux de la
guerre de
succession d'Espagne.
Tant de malheurs qui le frappèrent
alors ne purent l'abattre; «
il se montra inaltérable, supérieur
à tout, sans la plus petite
affectation »; et cette noble
fermeté lui valut l'admiration de
ses ennemis eux-mêmes. Pour le juger
sans passion, on ne doit pas oublier
que s'il était le petit-fils d'Henri
IV, il était aussi
le petit-fils de
Philippe III
d'Espagne et que
l'influence de sa mère,
Anne
d'Autriche, a été sur lui
prépondérante. C'est elle qui avait
restauré la cour de France. Cette
cour, qui deviendra celle de Louis
XIV et le modèle de toutes les cours
européennes, c'est l'Espagne qui,
pour une grande part, en inspire
l'ordre et l'étiquette, et de la
monarchie administrative le premier
modèle a été offert par
Philippe II,
son aïeul. Il n'est pas jusqu'à la
religion de Louis XIV qui ne doive
certains caractères à l'influence
espagnole. Le fils d'Anne
d'Autriche, qui fut sincèrement
croyant, même au temps de ses
désordres et sincèrement dévot à la
fin de son règne, ignorait certaines
réalités profondes de la religion;
cette origine et cette ignorance
expliquent peut-être en partie les
brutalités de la
Révocation.