En 1125,
Henri V mourut à 44 ans, rongé
par un cancer. Il n'avait pas d'enfant. Sa succession n'allait
donc pas de soi. Au problème qu'elle posait, il appartenait aux
« grands » du royaume de trouver une solution. Il y eut trois
candidats :
Frédéric
de Souabe, son demi-frère
Léopold
de Babenberg, lui aussi petit-fils de
Henri IV, et le duc de Saxe,
Lothaire
de Supplinbourg. Frédéric, sûr des droits que lui conférait
l'hérédité, refusa de devoir le trône au vote des électeurs.
Ceux-ci ne se prononcèrent que plus facilement en faveur de
Lothaire. Il était âgé, il avait entre cinquante et soixante
ans. Il n'avait pas de fils et il n'en aurait très probablement
plus. Ainsi, dans un avenir relativement proche, l'occasion de
désigner son successeur se présenterait à nouveau, ce qui
n'était pas pour déplaire aux princes.
Comme la plupart de ses
prédécesseurs,
Lothaire
(1125 -1137) eut à lutter au début
contre de fortes oppositions. Il
pouvait compter, il est vrai, sur
l'appui précieux de la famille des
Guelfes,
dont le chef était alors le duc de
Bavière,
Henri le
Fier. En revanche, il dut
combattre pour s'assurer l'amitié du
duc de Bohême. La Bourgogne ne lui
rendit hommage qu'après plusieurs
années. Son dangereux rival,
Albert
de Ballenstedt, surnommé
l'« ours », ne devint son ami
qu'après avoir reçu en fief la
Marche du Nord. Quant aux
Hohenstaufen, Frédéric et Conrad,
ils restèrent ses ennemis
irréconciliables. Enfin, très
tôt, Lothaire se mêla aux intrigues
romano-italiennes.
Le décret de
Nicolas II, relatif à
l'élection du pape, ne protégeait
pas encore de façon parfaite le
trône pontifical. En
1130,
un différend s'éleva au sein du
collège des cardinaux qui eut pour
conséquence la
nomination, le même jour, de deux
papes Innocent Il et
Anaclet II. Celui-ci
était le fils d'un juif converti et
jouissait d'une fort mauvaise
réputation. Innocent, au contraire,
était un prêtre digne, d'une
conduite irréprochable, et il semble
bien que, en dépit de quelques
irrégularités, son élection avait
été plus régulièrement faite que
celle d'Anaclet. Mais Anaclet avait
pour lui l'argent et la force. Avec
l'aide de ses partisans et du
Normand
Roger de Sicile, il s'empara
de Rome. Innocent dut fuir en
France. Dès lors, la chance tourna
de son côté, grâce à la protection
de l'abbé de Clairvaux. Sans peine,
Bernard lui assura la sympathie de
tous les Français, puis le roi
Lothaire, le clergé d'Allemagne,
l'Angleterre, prirent son parti; sa
cause était gagnée. Lothaire le
rencontra à Liège et lui promit de
le
ramener à Rome où il rentra au
printemps 1133, sous la
protection d'une armée allemande.
Cependant, Anaclet avait trouvé
moyen de se retrancher dans la «
Cité de Léon », Lothaire ne put être
couronné à Saint-Pierre; la
cérémonie eut lieu hors des murs, au
Latran. Il chercha vainement à
obtenir, pour sa récompense, que le
pape révoquât le Concordat de Worms
et lui rendît le droit
d'Investiture. Innocent préféra lui
abandonner en fief le duché de
Toscane, ce qui, par la suite,
permit à sa curie d'affirmer que
l'empereur était vassal du pape.
En 1133,
Innocent Il ne confirma pas seulement ce qu'avait institué
l'accord de Worms, il en précisa le
contenu dans un sens favorable à
l'empereur ; à l'avenir, les prélats
prêteraient hommage au suzerain pour
les biens qu'il leur avait donnés en
fief, ce que le texte de 1122 ne
disait pas explicitement. Avec ce
pape, Lothaire entretint des
relations qui ne furent pas sans
nuage, mais qui marquèrent
néanmoins, après les durs conflits
de naguère, une étape de
collaboration paisible entre le
sacerdoce et l'empire. Les avantages
qu'en retira l'empereur ne furent
pas négligeables ; d'une part,
Innocent II le couronna, le 4 juin
1133, d'autre part, nous avons vu
que Lothaire obtint la confirmation
des droits reconnus au souverain en
1122 ; les légats et
Bernard de Clairvaux contribuèrent efficacement à la soumission de
Conrad l’antiroi ; enfin, les biens
de la comtesse Mathilde, dont le
Saint-Siège avait hérité, furent
concédés à l'empire. Mais l'empereur
avait aussi manifesté, à l'occasion
de la campagne contre
Roger II en Sicile, qu'il prétendait à la suzeraineté sur
l'Italie du Sud. Lothaire ne fut
donc pas la créature docile des
clercs. C'est pourtant l'image qu'a
conservée l'histoire de cet homme,
souple sans doute, mais parce qu'il
fallait l'être pour manoeuvrer. Deux
gestes qui dans l'esprit de
l'empereur n'étaient que des gestes
de déférence furent interprétés plus
tard comme des rites exprimant une
entière soumission : à Liège, en
1131,
Lothaire prit le cheval du pape par
la bride et, en
1133, il se fit
remettre un anneau pour signifier
qu'il tenait les biens de Mathilde
du Saint-Siège. Par la suite, on dit à Rome que Lothaire avait
été
l'écuyer du Saint-Père et une fresque au Latran le représente à genoux
recevant des mains d'Innocent II la
couronne,
humble comme un vassal doit l'être en présence de son suzerain. Dans le
premier cas, il s'agissait de
l'interprétation abusive de ce qui
était au pire une imprudence ; dans
le second, la réalité des faits
avait été intentionnellement
déformée.
Naissance du royaume normand de
Sicile
Désormais, les Normands d'Italie
joueront un grand rôle dans la suite
des événements. Leur développement
avait pris un essor considérable
depuis l'époque de
Robert
Guiscard, si bien qu'au
temps de Lothaire, leur Etat était
sur le point non seulement de
devenir puissant, mais encore de
revêtir une forme toute nouvelle. Le
centre en fut la Sicile, dont Robert
et son fils Roger firent la conquête
après celles des Pouilles et de la
Calabre. Robert s'était emparé de
Palerme et de Messine, puis, après
sa mort (1085), son fils
Roger
Ier avait achevé de soumettre
l'île, si bien que, sous son règne,
la Sicile devint le centre du
Royaume normand d'Italie, qu'il
gouverna avec équité, après y avoir
établi l'ordre; il se montra
tolérant à l'égard des Arabes
vaincus, auxquels il laissa leur
religion et leurs lois. Son fils,
Roger II,
fit mieux encore; il sut utiliser en
sa faveur le schisme pontifical;
après avoir soutenu Anaclet, il lui
demanda de reconnaître ses droits
sur les fiefs de Calabre et des
Pouilles (1130)
et prit le titre de roi. La fête du
couronnement eut lieu à Palerme qui
devint sa capitale. Il donna à son
Etat une organisation qui le
distingua de tous les royaumes
d'Europe. Il créa une
monarchie absolue, unifiée et
centralisée, servie par des
fonctionnaires instruits. Des
soldats sarrasins renforcèrent
l'armée normande. Une flotte
puissante, héritière de la flotte
grecque, fut organisée.
Ainsi
s'instaura en Sicile le premier
Etat moderne. Le droit
fut basé sur les coutumes
franco-normandes et s'inspira, dans
une certaine mesure, des lois
romaines et du droit canon. A côté
des mosquées aux minarets pointus,
des églises chrétiennes surgirent,
dont le style composite révèle
l'interpénétration des deux
cultures.
Après le départ de Lothaire et de
l'armée allemande (1133), Roger
s'était rapidement emparé de nouveau
de toute l'Italie méridionale;
seule, Naples tenta de résister et
ses expéditions de piraterie la
firent redouter de tous les ports
méditerranéens. De Venise, de
Constantinople, de l'Italie
méridionale même, on sollicita
l'aide de l'empereur Lothaire.
Celui-ci avait maîtrisé ses
difficultés à l'intérieur de
l'Allemagne; il avait même conclu un
accord avec les Hohenstaufen et
faisait figure de grand monarque. Le
schisme, lui aussi, rendait
nécessaire son intervention, car le
pape Innocent avait dû reprendre le
chemin de l'exil. Dans l'automne
1136,
les Allemands reparurent en Italie;
les villes firent leur soumission,
les unes librement, d'autres sous la
contrainte. Tandis que l'empereur
marchait vers le sud en suivant la
côte de l'Adriatique,
Henri de
Bavière traversait la
Campanie, mais il n'osa pas attaquer
Rome. Roger se retira, plus
intimidé, il est vrai, par les
flottes conjuguées des Pisans, des
Génois et des Grecs que par les
Allemands. Alors se glissèrent entre
le pape et l'empereur
des
malentendus qui devaient dégénérer
en querelle. Il s'agissait de
la
suzeraineté sur les territoires
normands. Le pape la
réclamait comme un privilège ancien;
l'empereur, en se basant sur la
coutume de ses prédécesseurs. Enfin,
ils s'entendirent pour exercer en
commun la suzeraineté sur les
Pouilles. Le vassal était
Rainoulf d'Aversa, un rival
de Roger II. Mais, à peine l'armée
allemande se fut-elle retirée que
Roger reprit le territoire perdu et
répandit à nouveau la terreur dans
l'Italie méridionale. Ce fut en vain
qu'on lui proposa la médiation de
Bernard de Clairvaux, en vain que
Bernard chercha à lui faire
reconnaître les droits d'Innocent
II.
Seule la mort devait mettre fin au
schisme. Anaclet expira en
1138
Quelques semaines auparavant, sur le
chemin du retour en Allemagne,
Lothaire était décédé.