Figure
marquante de l'histoire suisse,
Frédéric-César de La Harpe est
intervenu de manière fort importante
en deux occasions: en 1797-1798,
pour inciter les Vaudois à
proclamer leur indépendance,
et en 1814, pour
sauvegarder la souveraineté du
canton de Vaud.
Avant de revenir sur ces deux
moments-clés, rappelons brièvement
les autres aspects de sa biographie.
Frédéric-César de La Harpe est né à
Rolle le 6 avril 1754. A l'âge de 20
ans, il obtient un doctorat en droit
à Tubingue (Allemagne). De 1783 à
1795, il est précepteur des deux
petits-fils de
Catherine Il
de Russie, Alexandre (futur tsar) et
Constantin. De juin 1798 à janvier
1800, La Harpe est membre du
Directoire de la
République
helvétique, poste dont il
est finalement chassé par un coup
d'Etat. Après des séjours en France
et en Russie, il revient s'établir à
Lausanne en 1816. Il siège au
Grand Conseil
vaudois de 1817 à 1828. Il meurt à
Lausanne le 30 mars 1838, à l'âge
respectable de 84 ans. En 1844, une
île artificielle est inaugurée au
large de Rolle à la mémoire de La
Harpe.
La Harpe et l'indépendance vaudoise
De retour de Russie en 1795,
Frédéric-César de La Harpe est
proscrit par Leurs Excellences de
Berne et il s'installe à Paris. De
là, il va jouer un rôle de
détonateur dans le processus de
l'indépendance vaudoise. Le
9 décembre 1797,
il remet au Directoire français une
pétition
réclamant la garantie de la France,
en application du Traité de Lausanne
de 1564. Par ailleurs, il appelle
les Vaudois à envoyer des libelles
analogues au même destinataire. Ces
pétitions correspondent aux
intentions de Bonaparte et, par
arrêté du 8 nivôse, an VI (28
décembre 1797), le Directoire
exécutif de France déclare aux
membres des gouvernements de Berne
et de Fribourg qu'ils «
répondront personnellement de la
sûreté individuelle et des
propriétés des habitants du Pays de
Vaud
» qui pourraient s'adresser à la
France. Le 23 janvier 1798, le
général
Ménard
confirme la protection de la France
au Comité de la ville de Nyon. La
Harpe s'adresse à nouveau à ses
concitoyens du Pays de Vaud: «
Vous devez, à l'instant, proclamer
votre indépendance
». C'est chose faite le lendemain,
24 janvier 1798.
L'indépendance ne dure pas, puisque
les troupes françaises pénètrent en
Suisse le 28 janvier, à la suite du
fameux
incident de Thierrens.
Le 30 mars 1798, l'Assemblée
provisoire du Pays de Vaud fait
frapper une médaille en l'honneur de
Frédéric-César de La Harpe,
reconnaissant ainsi son rôle dans la
proclamation de l'indépendance
vaudoise.
La Harpe et l'Acte de Médiation
En été 1800, Frédéric-César de La
Harpe est reçu par Bonaparte à la
Malmaison. Après un entretien
houleux, il promet au futur empereur
de ne plus se mêler de politique. De
fait, durant la période de la
Médiation, La Harpe ne quitte guère
la propriété qu'il a acquise au
Plessis-Piquet, non loin de Paris.
Bien que plusieurs cantons l'aient
choisi pour les représenter à la
Consulta, il
refuse d'y participer. Malgré
sa position en retrait, La Harpe
suit de près les travaux
préparatoires de l'Acte
de Médiation. Dans une
lettre du 1er février 1803 au tsar
Alexandre Ier, il ne cache pas sa
méfiance à l'égard du régime
fédéraliste et sa préférence pour le
système unitaire: «
Que de peines
on s'est données pour faire une
détestable besogne, tandis que huit
jours eussent suffi pour suppléer
tout ce que requerrait un
gouvernement unique et central !
» Dans ces circonstances, on
comprend que La Harpe n'ait pas été
candidat à l'élection au Petit
Conseil à partir du 14 avril 1803.
Malgré son hostilité envers le
régime de la Médiation, La Harpe
reconnaît les mérites des hommes qui
sont alors à la tête du canton de
Vaud. Ainsi écrit-il au tsar le 7
août 1803:
«
Le canton de
Vaud jouit, dans ces circonstances,
de la plus grande dose de bonheur.
Son Petit Conseil, à la tête duquel
se trouve pour le moment mon ami
Monod, est composé d'hommes voulant
le bien, et jouissant d'une bonne
réputation auprès de ceux qui ne
sont pas les créatures ou les agents
du patriciat bernois ».
Dans les années suivantes, La Harpe
relève notamment la volonté continue
de Berne de chercher à récupérer ses
anciens sujets d'Argovie et de Vaud,
ainsi que l'importance de la
question du rachat des droits
féodaux.
La Harpe et la fin de la Médiation
Le 21 décembre
1813, les armées des Alliés
entrent en Suisse et mettent fin au
régime de la Médiation, dans le but
de rétablir l'ancien ordre des
choses. L'existence même du canton
de Vaud est menacée. Frédéric-César
de La Harpe ne peut pas se rendre
immédiatement auprès du tsar
Alexandre ler pour plaider la cause
de l'indépendance vaudoise, mais
Henri Monod
le fait à sa place. La Harpe avait
au préalable envoyé au tsar
plusieurs lettres de recommandations
en faveur de son ami Monod. Voici
par exemple un court billet écrit de
Paris le 15 novembre 1813: «
Si mon ami
Monod se présente, veuillez
l'accueillir avec la bienveillance
que vous eûtes toujours pour moi.
Son nom vous est connu. Tendez à ma
pauvre patrie une main secourable;
elle mérite d'intéresser votre grand
coeur; protégez auprès de vos amis
un peuple qui durant deux cent
cinquante ans fut en paix avec tous
ses voisins, qui ne veut que
conserver ses limites, être
indépendant et libre ».
Le 28 décembre 1813, Alexandre Ier
accorde audience à Henri Monod à
Fribourg-en-Brisgau et l'assure de
son plein soutien. Une lettre
émouvante du tsar à La Harpe, datée
du 3 janvier 1814, le confirme: «
On ne
souffrira pas que l'existence des
cantons de Vaud et d'Argovie soit
compromise ou inquiétée par celui de
Berne. La Diète va être rassemblée
et c'est elle seule qui réglera
constitutionnellement les
changements qu'elle jugera
nécessaire d'apporter à l'Acte de
Médiation ». La même lettre
précise qu'Alexandre ler a désigné
le comte
Jean-Antoine de Capo d'Istria
comme ministre plénipotentiaire en
Suisse, auprès du landammann et de
la Diète. La Harpe rejoint le tsar à
Langres à fin janvier 1814. Le 2
mars 1814, à Chaumont, Alexandre Ier
parvient à faire admettre aux Alliés
l'existence des dix-neuf cantons de
1803. Le Pays
de Vaud est sauvé et son
existence ne sera plus remise en
cause. En juin 1814, La Harpe
intervient encore auprès du tsar à
propos du canton d'Argovie, dont le
sort est toujours menacé par Berne.
Finalement, le
Congrès de
Vienne conduit à
l'adoption du
Pacte fédéral
du
7 août 1815, qui consacre la
Suisse des vingt-deux cantons et le
régime de la Restauration. Fidèle à
ses idées, La Harpe regrette cette
évolution: «
Le Pacte fédéral est, en effet, une
production honteuse qui renferme
tous les éléments de la guerre
civile. La même Diète qui l'a
décrété est là pour le défendre, et
pour faire pis. »
En conclusion, nous pouvons
constater que Frédéric-César de La
Harpe n'a pas joué un rôle en vue
dans l'histoire vaudoise durant la
période de l'Acte de Médiation, au
contraire des Pères de la patrie.
Toutefois, il faut se souvenir des
interventions décisives de La Harpe
en 1797-1798 et en 1814, pour
susciter puis sauvegarder
l'indépendance du Pays de Vaud.
Faut-il en déduire que La Harpe fut
un grand homme d'Etat, comme le dit
Marie-Claude Jequier ? Nous
partageons à cet égard les
réticences de Philippe Conod: «Laharpe,
tribun par trop impétueux, homme
d'idées et d'idéaux plus qu'homme
d'Etat». Rappelons à cet
égard que la seule expérience de La
Harpe dans l'exercice du pouvoir
politique se résume à une période de
dix-huit mois au sein du Directoire
helvétique; et que Bonaparte comme
auparavant Catherine Il l'ont prié
de ne pas se mêler de politique.
N'est-ce pas paradoxal pour un homme
qui a côtoyé le tsar Alexandre Ier
de Russie pendant de longues années
et qui n'a cessé sa vie durant de
suivre la vie publique avec une
extrême attention ? Finalement, il
vaut peut-être mieux caractériser la
vie de La Harpe par son attachement
à la liberté. A cet égard, le titre
du dernier article de Mme Jequier
sur La Harpe résume bien les choses:
«Frédéric-César
de La Harpe: une vie au service de
la liberté».