La
papauté, qui s'était établie sur la lisière du royaume de
France, en Avignon, justifiait cet exil, qu'elle qualifiait de
provisoire, en affirmant qu'il lui fallait rétablir l'ordre dans
la péninsule avant de retourner à Rome. Le légat
Bertrand du Pouget,
chargé de la besogne, s'en acquittait depuis deux ans avec une
rudesse qui lui valait de féroces inimitiés, lorsque Louis de
Bavière, enfin maître chez lui, entreprit de faire valoir ses
droits en Italie ; ses envoyés prirent langue avec les Milanais
; ils se posèrent en vicaires du roi des Romains et ne tardèrent
pas à se heurter aux représentants du pape. Ce conflit soulevait
une question de principe : le pape prétendait que c'était lui le
vicaire de l'empire
en Italie pendant la vacance du trône impérial. Or, aux yeux de
Jean XXII
le trône était vacant puisque la désignation de Louis de Bavière
n'avait pas obtenu l'approbation pontificale. Le 8 octobre
1323,
le pape déclara que le « Bavarois » avait usurpé les droits dont
il faisait usage ; s'il n'y renonçait pas dans les trois mois,
il serait excommunié ; en attendant, le vicariat d'empire en
Italie reviendrait au roi de Naples, Robert d'Anjou. Cet
ultimatum ouvrit une querelle qui devait durer près d'un quart
de siècle. Le souverain pontife était d'autant plus sourcilleux
que Rome n'étant plus dans Rome, il fallait faire comprendre au
monde chrétien que ce changement de résidence n'affectait
aucunement l'autorité du successeur de Pierre. Jean XXII avait
un caractère qui ne le prédisposait pas aux accommodements ;
excellent juriste, il entendait faire appliquer jusqu'au plus
petit iota les textes canoniques. Louis n'était pas moins résolu
que le pape à défendre ce qui était à son sens l'honneur de
l'empire. Loin de se soumettre, il riposta: trois «
appellations
» furent publiées, entre décembre 1323 et mai 1324 ; destinées
en principe au pape, elles s'adressaient également à tous ceux
qui en Allemagne, dans les villes surtout, étaient capables de
discerner les enjeux du débat. Le 14 juillet
1324,
Jean XXII déposa Louis de Bavière, préalablement excommunié le
23 mars. Louis de Bavière résista d'autant plus vigoureusement
au pape qu'il le savait vulnérable. La politique autoritaire du
Saint-Siège lui suscitait des ennemis ; la centralisation,
pratiquée de plus en plus systématiquement parce qu'elle
justifiait la levée des annates, mécontentait les collateurs
ordinaires dont elle rognait les prérogatives et poussait à bout
les contribuables impitoyablement tondus. Le luxe de la cour,
dont l'installation en Avignon était coûteuse, irritait les
chrétiens qui prenaient les conseils évangéliques au sérieux et
ils étaient nombreux dans la mouvance des Mendiants. La fraction
de l'ordre franciscain qui prônait une pauvreté radicale était
profondément scandalisée par la richesse des dignitaires
ecclésiastiques ; certains de ces «Spirituels» professèrent le
joachimisme qui annonçait l'irruption d'une ère nouvelle.
Condamnés par la papauté, persécutés à l'intérieur de leur
famille religieuse, ils pouvaient penser qu'ils étaient seuls à
être marginalisés ; or, en 1323, ils eurent la surprise de voir
la majorité de leurs confrères, ministre général en tête, les
rejoindre dans l'opposition au pape: celui-ci venait de
condamner une opinion partagée par la plupart des franciscains :
la pauvreté personnelle du Christ. En promulguant ce texte Jean
XXII s'était fait des adversaires dans toute la chrétienté ; des
théologiens de talent, tel
Guillaume d'Occam,
étaient du nombre. Louis comprit qu'il avait à portée de main
une arme assez tranchante pour blesser gravement le pape. Il
accueillit les franciscains en rupture de ban auxquels se
joignit
Marsile de Padoue
dont l'oeuvre maîtresse, le
Defensor pacis,
subordonnait le pouvoir spirituel au temporel. Conseillé par cet
état-major, révolutionnaire à sa façon, Louis se rendit à Rome;
au Capitole, il mit en scène un couronnement inédit: Sciarra
Colonna, qui représentait le peuple romain, posa le diadème sur
le front du souverain et un franciscain fut élu pape aux
acclamations de la foule ; le 17 janvier 1328, cet antipape,
Nicolas V, accomplit les rites du sacre à Saint-Pierre du
Vatican. Le triomphe de l'empereur n'était qu'apparent: il ne
put pas mettre à la raison Robert d'Anjou ; partout, les guelfes
s'agitaient ; Nicolas V lui-même, pris de peur, s'en alla faire
pénitence en Avignon. Louis de Bavière refranchit les Alpes en
février 1330. L’heure de la révolution victorieuse n'avait pas
sonné ; la cuirasse de la papauté restait solide. Louis de
Bavière se mit en quête d'une solution négociée. Les
négociations furent engagées dès 1330 mais en 1337, elles
restaient infructueuses. Les points de vue étaient trop éloignés
: Louis voulait bien reconnaître ses fautes, mais il refusait
catégoriquement de faire dépendre l'exercice de son pouvoir de
l'approbation du Saint-Siège ; or le Saint-Siège maintenait
cette exigence.
Benoît XII,
qui succéda en 1334 à Jean XXII, ne se montra pas moins
intraitable que son prédécesseur même si dans les formes il
était plus souple. Aux divergences de fond venaient s'ajouter
les lenteurs d'une procédure canonique extrêmement complexe.
En 1338, Louis changea de ton ; il
sentait que la papauté devenait
impopulaire dans le pays. Le 17 mai
1338, Louis lança la manifeste
Fidem catholicam:
il y proclamait que l'empereur
occupait un rang aussi élevé que le
pape, qu'il tenait son mandat de ses
électeurs et qu'il n'avait nul
besoin de l'approbation pontificale
pour remplir sa mission ; enfin, il
soutenait qu'un vrai concile
représentant l'Église universelle
était supérieur aux assemblées que
le pape faisait et défaisait à son
gré. Le 16 juillet, les électeurs
réunis à
Rhense
accomplirent un geste d'une portée
considérable : pour la première
fois, ils agissaient en corps, non
pas pour élire ou déposer un
souverain, mais pour préserver les
intérêts de l'empire, dont ils se
prétendaient les représentants. Or,
en l'occurrence, ils adoptèrent le
point de vue de Louis et déclarèrent
que l'élection suffisait pour faire
le souverain légitime de celui que
leur vote avait désigné. Le 4 août
la constitution
Licet juris
affirma la même chose, au nom de
l'empereur cette fois. Enfin, le 5
septembre à Coblence, au cours d'une
diète solennelle, Louis fit
d'Édouard VII avec lequel il venait
de s'allier contre la France et qui
était présent à ses côtés son
vicaire pour l'empire. Jamais sans
doute les positions de l'empereur
n'avaient été aussi fortes qu'à ce
moment-là.