L’empereur
n'était plus seulement pour le pape un voisin inquiétant ; il
encerclait Rome ; un jour, peut-être, il tenterait d'en faire
vraiment sa capitale ; l'abattre était une nécessité vitale. Le
souverain pontife avait affûté son glaive : la doctrine
théocratique était formulée sans détours, subordonnant César au
Christ, dont le successeur de Pierre était le représentant
ici-bas. Ses coups portaient plus loin depuis que les ordres
mendiants lui fournissaient une milice, bien entraînée et
disciplinée, de prédicateurs capables de remuer les foules ;
itinérants par vocation, ces religieux allaient partout où le
pape avait besoin d'eux ; en Allemagne aussi. Pour rappeler son
droit et faire comprendre à l'empereur qu'il pourrait le
condamner, Innocent IV invoque de façon très claire la
Donation de Constantin
ainsi que le transfert de l'Empire et rappelle que c'est le pape
qui, par le sacre, concède le pouvoir impérial et juge de la «
justice » de celui-ci. La formulation va donc cette fois un peu
plus loin et laisse entendre que l'Empire relève du Saint-Siège
par
essence
et non pas seulement casualiter et causa urgente. En déposant
l'empereur qui porte atteinte à la liberté du Saint-Siège et de
l'Église, Innocent IV semble intervenir comme naguère Alexandre
III menaçait de le faire à l'encontre des villes qui, en
abandonnant la Ligue lombarde, pouvaient nuire à la Papauté.
Toutefois, l'adversaire de Barberousse en avait logiquement
déduit que la rupture de l'alliance devait être sanctionnée par
l'excommunication, alors que, contre
Frédéric II, c'est la
déposition qui est prononcée, c'est-à-dire une sanction
éminemment politique.
A cette différence de degré et de nature
de la peine s'ajoute qu'il n'est fait aucune allusion à la
nécessaire consultation et délibération des princes électeurs,
ce qui est en contradiction avec les thèses des canonistes de la
fin du XIle siècle et avec Innocent III. Par ailleurs, la
sanction politique ne vise pas tant les interventions excessives
de l'empereur dans les affaires ecclésiastiques que toute sa
politique condamnée parce qu'elle s'oppose à celle du
Saint-Siège en Italie. C'est cela qui oblige à un nouvel exposé.
Celui-ci proclame avant tout la plénitude du pouvoir (plenitudo
potestatis) du pape qui est d'essence religieuse et concerne
d'abord la juridiction spirituelle, mais qui, liée à
l'argumentation selon laquelle le pontife est le vicaire du
Christ, lui confère la souveraineté en tous domaines, grâce à
laquelle il peut intervenir partout et à chaque instant et au
nom de laquelle il exerce directement son autorité sur
l'empereur, chef de l'administration temporelle, qui tient de
lui son glaive et peut en être privé.
Cela aboutit finalement à la
rénovation des thèmes traditionnels du XIe siècle sur la
nécessité pour l'empereur d'être chrétien et sur la dépendance
de l'Empire par rapport au Saint-Siège. Toutefois la mission de
l'État intéresse moins Innocent IV qu'on ne le croit. Sa vraie
pensée, qui ne contredit pas cette notion, est qu'ici-bas la
souveraineté est indivisible, qu'il ne peut y avoir une
souveraineté spirituelle et une souveraineté temporelle et que
le pape est donc le seul à détenir cette unique autorité
absolue. Une telle doctrine, on le voit, renoue avec la
théocratie grégorienne dans cette ultime conclusion; mais elle
ne s'agence pas selon la même argumentation et ne se fonde pas
sur la même « philosophie » de l'autorité et elle reste dans la
tradition d'Innocent III, peut-être quelque peu gauchie. Elle
affirme, en effet, que l'Empire relève de la Papauté dans son
essence parce que la gestion temporelle de la Chrétienté, qui
répond à la nature même du pouvoir impérial, appartient aussi
souverainement au pontife romain qui intervient non pas
seulement en vertu de son office spirituel, mais aussi dans
l'exercice de sa souveraineté politique.