SOMMAIRE - Canton de Neuchâtel

En ce qui concerne l'histoire du canton de Neuchâtel, nous avons choisi dans ce dossier de la commencer aux alentours de l'an mil. Les documents écrits font défaut de 800 à 998 (date de la fondation du prieuré de Bevaix); on trouve pour la première fois mention de la ville de Neuchâtel dans un acte de Rodolphe III, roi de Bourgogne, en 1011. De la fondation de la ville de Neuchâtel au Traité de Paris signé par Frédéric-Guillaume IV en 1857... Un dossier en construction.

 

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 Le territoire neuchâtelois à la fin du Moyen age

 
 

Quiconque connaît un peu l'histoire du pays de Neuchâtel ne tarde pas à constater que, tôt déjà, il a eu des contacts avec les régions voisines de langue allemande ou de langue française. Relations sur le plan ecclésiastique tout d'abord, puisqu'il était englobé dans l'évêché de Lausanne et que le nom de Neuchâtel fut donné à l'un des décanats du diocèse. L'évêque disposait de certaines églises, ainsi celle de Saint-Aubin qu'il donna en 1180 à l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune.

Une question se pose immédiatement lorsqu'on veut chercher à se rendre compte de ce qu'était le territoire Neuchâtelois à la fin du moyen âge. Formait-il un tout homogène, tel que nous le concevons aujourd'hui ? Etait-il soumis à une seule autorité qui s'exerçait sans conteste à l’intérieur de limites bien définies ? Les quelques renseignements qui nous sont parvenus de cette époque ne nous permettent pas de donner des réponses affirmatives à ces deux questions. Le moyen âge, chez nous comme ailleurs, est caractérisé par un morcellement de droits et d'obligations, une superposition de pouvoirs qui constituaient la hiérarchie féodale et que détenait la noblesse. Issue de charges militaires ou administratives, cette noblesse formait l'échelon intermédiaire entre les grands dignitaires et la masse du peuple, à l'origine de condition servile et mainmortable.

Ce qui, dans notre territoire cantonal actuel, portait alors le nom de Neuchâtel se réduisait à un petit fief de peu d'importance, partie lui-même d'un ensemble plus vaste qui s'étendait au sud du lac de Bienne. Il avait à sa tête un seigneur du nom de Neuchâtel, dont la famille était issue sans doute de celle des comtes de Fenis (aujourd'hui Vinelz). On admet généralement, sans preuves, mais sans doute avec raison, que le premier comte de Fenis, favorisé par l'empereur Conrad II, aurait reçu de ce monarque un territoire qui, en totalité ou en partie, avait porté successivement les noms de Bümpliz (Pipinensis) et de Bargen. Il n'est pas possible d'assigner des limites à ces territoires.

Dès le douzième siècle, la maison comtale a porté le nom de Neuchâtel et non plus celui de Fenis. On a de la peine à s'expliquer ce changement, puisque le berceau de la famille et la plus grande partie de son fief étaient de langue allemande. Faut-il croire que Neuchâtel était la localité la plus importante du domaine, et que sa position à la tête d'un décanat lui valait un prestige que ne pouvaient revendiquer Fenis, Bargen ou autres lieux ? Les tenanciers du fief témoignèrent d'une manière tangible, en 1214, leur intérêt et leur considération pour la ville dont ils portaient le nom. Cette année-là, Ulrich, comte de Neuchâtel, et Berthold, son neveu, seigneur du même lieu, donnèrent à la ville de Neuchâtel une charte de franchise. C'était, autant qu'on peut en inférer, la codification de coutumes reconnues par chacun, mais non sanctionnées. Dès lors, les bourgeois prirent conscience de leur importance et du rôle qu'ils pouvaient être appelés à jouer. Ils veillèrent à se constituer en un corps organisé, avec ses propres autorités, et capable de défendre les intérêts de la collectivité. L'exemple d'autres localités, plus modestes ou plus opulentes, leur servait de modèle.

Mais au-dessus des bourgeois, le comte, dont personne ne contestait les prérogatives et l'autorité, restait le défenseur attitré du pays. Ce rôle fit de lui parfois, au cours des ans, l'adversaire de la bourgeoisie de Neuchâtel. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, par la suite, le terme de Neuchâtel eut deux significations. Il désignait tantôt le comte, tantôt les bourgeois de la ville.

Ulrich et Berthold procédèrent, peu après l'octroi de la charte, au partage du patrimoine resté jusqu'alors indivis. Ulrich se réserva la plus grande partie du domaine, soit les terres de langue allemande, ainsi que le titre de comte de Neuchâtel. Ses fils y taillèrent les seigneuries de Nidau, d'Arberg et de Strasberg. Berthold dut se contenter de la partie française avec Neuchâtel comme résidence et le titre de seigneur. Le domaine qui échut à Berthold était bordé à l'est par les terres de l'évêque de Bâle, dans la région de La Neuveville. A l’ouest, l'Areuse formait la limite, de Boudry au lac. Au-delà de la rivière s'étendait la seigneurie de Bevaix, formée des terres données au prieuré de ce nom, puis l'on trouvait la seigneurie de Gorgier, et enfin celle de Vaumarcus. Tandis que Gorgier passait au treizième siècle sous l'autorité des sires d'Estavayer, la dernière fut acquise, en 1308, par le comte de Neuchâtel. Entre le Val-de-Travers, qui dépendait du comte de Bourgogne, et le Val-de-Ruz, une étroite bande de terre allant de Rochefort à la frontière de Franche-Comté, se rattachait également au comté de Neuchâtel. Enfin, à proximité de Boudry, la seigneurie de Colombier constituait un fief sous la suzeraineté des Neuchâtel. La partie supérieure du pays, composée du Val-de-Ruz et des vallées parallèles au cours du Doubs, eut très probablement ses propres seigneurs jusqu'au moment (début du treizième siècle) où elle passa sous l'autorité d'une branche de la famille de Neuchâtel-Arberg. Sur la plupart de ces terres, exception faite du Val-de-Travers avant 1237, et de Gorgier avant 1344, les comtes de Neuchâtel exerçaient certains droits de suzeraineté.

A la tête d'un domaine de peu d'étendue, aux ressources limitées, le sire de Neuchâtel avait tout à craindre de voisins ambitieux ou avides d'indépendance. Les seigneurs de Valangin lui devaient hommage, mais les faits nous apprennent qu'ils ont constamment cherché à s'en affranchir. L'adversaire le plus redoutable par sa puissance et sa proximité se trouvait être l’évêque de Bâle. Leurs terres se touchaient dans ce qu'on appelait alors la vallée de Nugerol. Une localité de ce nom (Nugerol, Neureux, Tour de Neureux) s'était constituée aux confins du territoire Neuchâtelois. Sa position exposée, proche de la frontière, lui valut une attention particulière de la part du comte. Il lui concéda, en 1260, une charte de franchise calquée sur celle de Neuchâtel. En face de Nugerol se dressait le château du Schlossberg, au pied duquel prit naissance une agglomération, créée par l'évêque de Bâle, La Neuveville. L'antagonisme qui opposait le comte et le prélat fut cause d'une hostilité constante dont Nugerol eut particulièrement à souffrir. On prétend que la localité fut complètement détruite au début du quatorzième siècle. Il fallut l'arbitrage du duc d'Autriche pour obtenir une trêve de quelques années. Les deux parties s'interdisaient de bâtir ville, château ou forteresse, ni dans leurs terres ni dans celles de l'adversaire. Les années ayant passé, le comte fit l'acquisition d'un pré appelé Le Landeron, proche de la Thielle, avec l'intention d'y construire un bourg fortifié capable de résister aux attaques éventuelles de l'évêque, et par là même de contribuer à maintenir ce qui restait de la Tour de Neureux groupé autour de l'église Saint-Maurice. On comprend que ce projet qui, à première vue, n'avait qu'un caractère défensif, n'était pas pour plaire à l'évêque. Il lui fallait, pendant qu'il en était temps encore, faire l'impossible pour ruiner le projet du comte. Il s'adressa à Berne ainsi qu'au comte de Kibourg afin d'obtenir le concours qui lui était indispensable. Les troupes des trois alliés vinrent mettre le siège devant la localité naissante en 1324. La campagne se solda par un échec. Une nouvelle tentative eut lieu l'hiver suivant, mais cette fois-ci l’armée bernoise avait amené un engin d'un nouveau genre, un « chat », soit un véhicule recouvert d'un toit sous lequel des soldats prenaient place. Le « chat », que l'on approchait le plus possible des remparts, devait permettre aux soldats d'escalader les murailles, puis de pénétrer dans la ville. Mais les Landeronnais, qui probablement connaissaient l'existence de ce « chat », s'étaient munis de longues perches armées de crochets. Du haut de leur muraille ils attirèrent à eux le véhicule des assaillants, démolirent sa toiture, ce qui contraignit les Bernois à prendre la fuite. Une troisième tentative fut amorcée, mais devant le refus du comte de Kibourg d'y participer, les Bernois et l'évêque ne persistèrent pas.

Les Neuchâtelois avaient eu déjà à en découdre avec l'évêque de Bâle. N'avait-il pas brûlé leur ville en 1249 ? Puis, ainsi que nous le verrons plus loin, il avait prêté une oreille complaisante, non dénuée d'intérêt personnel, aux doléances des sires de Valangin et, le moment venu, il n'hésitera pas à prendre leur défense. L'isolationnisme que pratiquait, sans doute malgré lui, Rodolphe de Neuchâtel devait l'engager à rechercher en dehors de ses voisins immédiats des appuis et des alliances, à l'aide desquels il pourrait conjurer les dangers qui s'annonçaient à plus ou moins brève échéance. La première démarche, à notre connaissance, faite dans ce sens, le conduisit à Fribourg. Le 5 août 1290, il parvint à conclure un traité d'alliance avec le conseil et la bourgeoisie de cette ville, dont la durée était fixée à cinq ans. Son objet était d'obtenir des Fribourgeois qu'ils vinssent au secours des Neuchâtelois dans le cas d'une guerre éventuelle provoquée par Guillaume d'Arberg et Jean de Valangin. La guerre a-t-elle eu lieu, rien ne permet de l'affirmer, mais que les sires de Valangin aient été en conflit avec Fribourg, le fait est attesté par la paix conclue entre eux et cette ville en 1293.

En revanche, Valanginois et Neuchâtelois ne s'entendirent pas pour apaiser leurs différends. Les premiers cherchèrent un appui au-dehors et firent des ouvertures à l'évêque de Bâle, qui entra naturellement dans leurs vues. En janvier 1296, ils lui remirent le Val-de-Ruz avec Valangin et La Bonneville, ou Villeneuve, pour trois ans. Sur ce, le comte leva des troupes et monta au Val-de-Ruz. A Coffrane, le 28 février, eut lieu une bataille dont les Neuchâtelois sortirent vainqueurs malgré les renforts envoyés par l'évêque. Quelques années plus tard, soit en 1301, le comte mit le point final à la lutte en détruisant La Bonneville. La cession de 1296 nous apprend que le comte n'exerçait pas des droits de suzeraineté sur l'ensemble du Val-de-Ruz, et que les Arberg-Valangin étaient en droit d'aliéner une partie de ce territoire, qu'ils détenaient à titre d'alleu. Devenus vassaux de l'évêque, ils lui devaient l'hommage; sur réquisition du suzerain, ils devaient manifester qu'une partie de leur terre dépendait de ce dernier. Dans les premières années, et sans doute dans les moments critiques, ils se soumirent volontiers à leurs obligations, puis, avec le temps, l’oubli vint malgré les rappels de Bâle. Cependant, les droits de l’évêque ne se prescrivaient pas, et lorsque les douze cantons, au début du seizième siècle, occupèrent le comté, l'évêque saisit l'occasion pour faire valoir ses prétentions sur le Val-de-Ruz. Sa requête fut admise, et une décision arbitrale de 1520 prononça qu'une moitié de la vallée relevait du fief de Neuchâtel et l'autre de celui de l'évêque de Bâle.

Après s'être adressé à Fribourg, le seigneur de Neuchâtel se tourna du côté de Bienne. Les relations avec cette ville remontaient à une époque plus ancienne. Au début du treizième siècle, Berthold de Neuchâtel exerçait, à titre de fief, les droits d'avouerie pour l'évêque de Bâle sur la région qui s'étend de Gléresse à Boujean. Il les engagea en 1234, pour la somme de 52 marcs d'argent. On peut conclure de cette opération que le prélat et le seigneur vivaient en bons termes et que, sans doute, les autorités de Bienne et de Neuchâtel entretenaient alors des relations de bon voisinage. Aussi n'est-il pas surprenant de voir, en 1295, les deux villes signer un accord pour la protection réciproque de leurs bourgeois. Puis, onze ans plus tard, c'est le comte qui traite avec le maire, le conseil et la communauté des bourgeois de Bienne. Les deux parties s'engagent pour cinq ans à se secourir mutuellement en cas de danger. Les ennemis éventuels contre lesquels ils estimaient nécessaire d'unir leurs forces se trouvaient être le château, la châtellenie et les bourgeois de Cudrefin, les seigneurs et les bourgeois d'Estavayer, avec lesquels Bienne était en difficultés. Le traité fut renouvelé en 1332, pour dix ans, puis une nouvelle fois à l'expiration de cette période, soit en 1342. Mais alors la ville de Bienne n'était plus seule contractante, La Neuveville était comprise dans l'alliance. Peut-on conclure de cette prise de contact avec Bienne, comme aussi de celles qui suivirent avec Payerne en 1356, puis avec Laupen en 1377, que le comte de Neuchâtel s'était acquis une grande considération dans la noblesse de la Suisse occidentale ? L'extension de son domaine jusqu'aux confins des Verrières, le succès de la résistance victorieuse opposée aux entreprises de l'évêque de Bâle et des Bernois dans la région du Landeron y auront certainement contribué. Certes, il avait dû accepter de se placer sous la suzeraineté de Jean de Chalon-Arlay et de n'être plus vassal direct de l'empire, mais il n'est pas téméraire de penser que la puissance même et l'autorité dont jouissait le grand seigneur franc-comtois ne pouvaient que lui être profitables.

Lorsque, en 1308, Rodolphe prend contact avec Berne et devient bourgeois de cette ville, il traite d'égal à égal. Il est entendu, certes, que le sire de Neuchâtel promet de porter secours aux Bernois en temps de guerre, lorsqu'il en sera requis, mais ces derniers prennent un engagement semblable à son égard. D'autre part, et ceci mérite d'être signalé, Rodolphe n'a ni impôt ni taille à payer à son partenaire. La seule concession qu'il accepte est de renoncer à la bourgeoisie de Fribourg si les Bernois l'en requièrent. Ce traité, qui n'a rien que d'honorable, clôt pour une certaine période les relations de Neuchâtel avec Berne. Il ne faudrait pas en conclure que la bonne harmonie régna constamment entre eux. Au contraire, quelques années ne s'étaient pas écoulées que des conflits armés les opposaient ainsi que nous l'avons vu, notamment dans la région du Landeron. Puis, lors de la guerre de Laupen, s'il n'est pas certain que le comte se rangea aux côtés de la noblesse, on peut bien penser que ses voeux de succès et ses sympathies étaient acquis à celle-ci. Cet antagonisme larvé ou avoué se manifesta par des querelles incessantes auxquelles le comte Louis mit fin au moment de son avènement à la souveraineté par la paix conclue avec Berne en 1343. Dès lors, il ne semble pas qu'aucune tentative de rapprochement ait été entreprise entre les deux Etats avant les premières années du quinzième siècle.

Dans l'intervalle, le comte s'était rapproché de Soleure. A une époque que nous ne pouvons préciser, il avait été reçu bourgeois de cette ville. Les Soleurois, en souvenir du père, accueillirent également son fils Louis, en 1369. On signa un traité d'alliance avec promesse de défense en cas de besoin, et, à la demande des Soleurois, on y inséra des clauses économiques. C'étaient des gens de commerce; aussi songèrent-ils à leurs négociants qui utilisaient lacs et cours d'eau pour le transport des marchandises. Il fut stipulé dans le traité que leurs marchands pourraient faire escale à Neuchâtel et y acquitter les péages. Si les intempéries ne permettaient pas aux bateaux soleurois de poursuivre leur course jusqu'à Neuchâtel, ils auraient la faculté de s'arrêter au Pont de Thielle, où les péages pourraient être acquittés. Ce traité coûta 10 marcs d'argent au comte, chaque marc estimé à la valeur de 5 florins. L'alliance fut renouvelée par la comtesse Isabelle en 1373 et, en 1396, par son neveu Conrad de Fribourg qui lui avait succédé à la tête du pays.

On a vu précédemment que les sires de Valangin avaient recherché la protection de l'évêque de Bâle pour tenir tête au comte, et que celui-ci avait fait alliance avec Fribourg dans la crainte des Valanginois. Ces derniers ne tardèrent pas à traiter avec cette ville, puis à se rapprocher des Neuchâtel auxquels ils envoyèrent des renforts pour la défense de Nugerol et du Landeron. Cette bonne entente persista au point que les Arberg-Valangin prirent le parti de Fribourg contre Berne, ce qui leur valut de recevoir de la première de ces villes la somme, considérable pour l'époque, de 400 florins en 1333. Gérard d'Arberg, seigneur de Valangin, obtint de l'empereur la dignité qu'avait déjà reçue son père, de bailli dans les Waldstaetten. Il se fit le défenseur de Rodolphe de Neuchâtel, qui était en guerre contre les sires de Grandson. La lutte se déployait dans le Vully, à propos de Cudrefin, ainsi qu'aux frontières de Vaumarcus et du Val-de-Travers. Une sentence de 1336 y mit fin, mais pas à l'avantage de Neuchâtel, puisque Rodolphe dut reconnaître que les châteaux de Boudry et de Vaumarcus étaient un fief de Pierre de Grandson, de qui il les tenait et auquel il devait l'hommage.

En 1338, Gérard reçut de l'empereur Louis de Bavière la somme de 300 marcs d'argent, pour services rendus. Il devait la prélever sur les revenus de Berne et de Soleure, qui étaient débitrices de l'empire pour un tel montant. Gérard essuya un refus de la part de ces villes. Il n'en fallut pas davantage pour le ranger parmi les adversaires de Berne, et lorsque de nombreux représentants de la noblesse suisse se réunirent au château de Nidau, il y joua un rôle en vue et devint un des chefs de la coalition. La crise trouva son dénouement dans la bataille de Laupen, le 21 juin 1339. Ce fut une victoire décisive pour Berne. Gérard d'Arberg y perdit la vie. La journée de Laupen affermit la position de Berne et lui valut prestige et situation prépondérante dans toute la région. A Valangin, on tira la leçon de l'événement et on s'efforça d'entrer dans les bornes grâces du vainqueur. Jean, successeur de Gérard, qui avait arrondi son patrimoine des terres de Neu-Hasenburg et de Willisau, devint combourgeois de Berne. Après sa mort, Mahaut, sa veuve, renouvela le traité en vertu duquel elle devait verser à Berne la somme de 1200 florins d'or en cas de rupture de la combourgeoisie. Si des considérations politiques l'avaient engagée à traiter avec Berne, le coeur n'y était pas. Bien au contraire, ses sympathies allaient au duc d'Autriche, son oncle, à qui elle ouvrit les portes de Willisau peu avant la bataille de Sempach. Elle ne devait pas tarder à apprendre ce qu'il en coûtait de méconnaître les engagements pris. Après une dernière sommation à s'acquitter des 1200 florins prévus par le traité, les Bernois foncèrent sur le Val-de-Ruz, qu'ils ravagèrent. Ils marchèrent ensuite sur Willisau et sur le château de Hasenburg, qui eurent un sort identique.

Ces événements devaient porter leurs fruits. Guillaume, fils de Mahaut, reprit le contact avec Berne et, en 1401, entra dans la combourgeoisie de cette ville. Deux ans plus tard, il signait un traité de même nature avec Bienne. Durant la seconde moitié du quatorzième siècle, les comtes de Neuchâtel n'eurent, à notre connaissance, que peu de relations suivies avec Berne. Certes l'abbaye de Saint-jean, fondée par leurs ancêtres, et tout particulièrement le droit d'avocatie sur ce monastère furent longtemps un objet d'âpres discussions entre les deux parties. On finit par s'entendre, et une convention régla la procédure à observer pour l'exercice de ce droit. C'était en 1395, peu de temps avant la mort de la comtesse Isabelle. Avec elle s'éteignit la maison de Neuchâtel.

Isabelle de Neuchâtel avait une soeur, Vérène, qui épousa Egon de Fribourg-en-Brisgau. De cette union naquirent un fils, Conrad, qui succéda à sa tante, et une fille, Anne, dont le petit-fils fut Rodolphe de Hochberg qui, à l'extinction de la maison de Fribourg, accéda à la souveraineté de Neuchâtel.

Soucieux avant tout de défendre ses intérêts, Conrad commit diverses maladresses et Conrad de Fribourg s’aliéna la sympathie des Neuchâtelois. Ceux-ci, inquiets, s'adressèrent à Berne et sollicitèrent l’entrée dans la combourgeoisie de cette ville. Leur démarche fut accueillie favorablement. Informé de ce qui se tramait, Conrad saisit immédiatement le péril que constituerait pour lui une diminution de son autorité sur la population du comté et la perspective d'un conflit toujours possible avec Berne. Il se rend immédiatement dans cette ville et obtient d'être reçu dans sa combourgeoisie. En vertu de l'acte passé le 16 avril 1406, il doit assistance militaire à Berne, si elle est attaquée, et tenir ouverts à ses troupes châteaux, villes et forteresses. A son tour, Berne promet assistance militaire à son nouveau combourgeois dans un territoire dont les limites extrêmes sont la forêt au-dessus de Vaumarcus et l'église des Verrières. La durée du traité est illimitée. Enfin, Conrad doit s'engager à payer à Berne chaque année 1 marc d'argent.

Avec le consentement de Conrad, donné spontanément ou sous la pression de Berne, les bourgeois et la communauté de Neuchâtel sont reçus à la même date dans l'alliance de cette ville. Si, dans l'essentiel, les bourgeois sont tenus aux mêmes obligations que le comte, les conditions financières sont plus onéreuses. La redevance annuelle est de 2 marcs d'argent, et en cas de dénonciation ou de rupture du traité, c'est une somme de 1000 marcs d'argent que la ville doit payer. Cette différence de traitement témoigne que Berne avait plus d'égards pour le comte que pour la ville et les bourgeois de Neuchâtel. Elle est moins exigeante pour le premier que pour les seconds qui, à tort, croient qu'ils peuvent se considérer comme des bourgeois de Berne. Les Neuchâtelois ne déclarent-ils pas qu'après avoir payé les 2 marcs d'argent ils sont francs et libres de tous impôts, contributions et tailles que Berne est accoutumée d'exiger de ses autres bourgeois ?

La situation nouvelle dans laquelle se sont placés volontairement les Neuchâtelois, le comte aussi bien que les bourgeois et les chanoines, se traduit par le pouvoir donné aux autorités bernoises de connaître des différends qui pourraient opposer le comte et ses sujets, et de prononcer souverainement. Elles obtiennent même le pouvoir de contraindre la partie récalcitrante. Le traité passé avec la bourgeoisie fut complété d'articles additionnels signés le lendemain 17 avril dans lesquels il est stipulé que si Conrad prend les armes contre Berne, les bourgeois auront le choix, soit de porter secours à leur seigneur, et dans ce cas ils devront payer à leur combourgeois la somme de 500 florins du Rhin à titre de participation aux frais de guerre, soit de venir en aide à Berne, ce qui, naturellement les dispenserait de verser cette contribution. Et pour bien souligner l'importance que les bourgeois attachaient au traité du 16 avril 1406, ils déclarent dans ces mêmes articles additionnels qu'après la mort de Conrad de Fribourg, ils ne reconnaîtront ni ne prêteront serment à aucun de ses successeurs qu'il n'ait préalablement confirmé et ratifié la combourgeoisie signée avec Berne.

Le seigneur de Colombier, à son tour, éprouva le besoin de s'approcher de Berne. Deux jours après les Neuchâtelois il entrait dans la combourgeoisie de cette ville. Le geste prudent en soi, ne peut guère s'expliquer que par un manque de confiance à l'égard de Conrad de Fribourg, qui était son suzerain. Il est permis de penser que les engagements pris par ce dernier étaient valables aussi pour le vassal. Si c'était bien le cas, les dispositions contenues dans la combourgeoisie du 16 avril s'appliquaient également au seigneur de Colombier. La terre de Gorgier formait un fief que détenait une branche de la famille d'Estavayer. Elle devint vassale du comte de Neuchâtel, mais les habitants de la seigneurie continuèrent à observer la coutume d'Estavayer. Les liens qui les rattachaient à leur seigneur immédiat devinrent tels que les gens de Gorgier n'hésitèrent pas, en 1398, à solliciter leur entrée dans la bourgeoisie de la petite ville. Ils acceptèrent de contribuer aux frais de fortification d'Estavayer et de suivre sa bannière. Cette dépendance ne prit fin qu'en 1725. Dans l'intervalle, la ville de Fribourg, qui s'était emparée du château de Cheneau à Estavayer, en prit prétexte pour émettre des prétentions sur Gorgier. Elle y renonça à la suite du paiement par le comte de Neuchâtel d'une indemnité de 1500 florins.

Les traités de combourgeoisie ne plaçaient pas les parties sur un pied d'égalité. Les bourgeois de Neuchâtel ont sans doute cru de bonne foi que chacun d'eux avait acquis les droits et les avantages dont bénéficiaient les habitants de la ville de l'Aar; dans la pratique cependant, les relations des deux partenaires se limitaient au niveau des autorités. La différence de situation était manifeste. D'un côté, on avait quémandé l'appui et la protection du partenaire ; on en avait fait l'arbitre des conflits avec le chef de l'Etat; on lui payait une redevance annuelle, on lui assurait son concours militaire en cas de danger, sous réserve, reconnaissons-le, de réciprocité. Et ces relations de protecteur à protégé devaient, aux termes des traités, durer indéfiniment. Les occasions ne tardèrent pas à être offertes à Berne d'intervenir dans le ménage des Neuchâtelois, souvent pour des causes de peu d'intérêt. La plus importante d'entre elles, qui mérite d'être signalée, est le conflit qui opposa le comte Jean de Fribourg, fils de Conrad, et ses bourgeois, à propos du renouvellement des franchises de la ville détruites dans l'incendie de 1450. L'usage et la coutume, dont l'autorité avait été reconnue jusqu'alors sans discussion, furent mis en question. Des controverses toujours plus acerbes opposèrent les parties, et au fur et à mesure qu'elles se prolongeaient l'appétit des bourgeois grandissait. Ils contestaient des redevances jusqu'alors admises, ils prétendaient à des droits plus étendus. Dans l'impossibilité où l'on était de s'entendre, on s'en remit au jugement du Conseil de Berne. La sentence de ce dernier fut rendue en 1453, et une nouvelle charte était scellée le 12 février 1455. On y trouve deux dispositions importantes : l'une, que les bourgeois ne suivront d'autre bannière que celle du comte et pour sa propre guerre; l'autre, que les bourgeois jouiront des coutumes anciennes, écrites et non écrites. Les obligations militaires auxquelles les Neuchâtelois, prince et peuple, s'étaient soumis, se présentaient de façon différente selon qu'il s'agissait du premier ou des seconds. Le comte avait une situation et des intérêts à défendre que ne connaissaient pas les bourgeois. Son autorité n'était pas toujours suffisante pour les empêcher de satisfaire leur goût des aventures. C'est ainsi qu'un contingent de la ville joignit les troupes des Confédérés à Saint-jacques-sur-la-Birse en 1444, et que vingt-quatre ans plus tard d'autres Neuchâtelois, répondant à l'appel de Berne, participaient à la guerre du Sundgau.

La mort de Jean de Fribourg, survenue en 1458, posa un problème délicat, celui de sa succession à la tête du comté. Le détenteur du fief était vassal de la maison de Chalon-Arlay et arrière-vassal de l'empire. Jean de Fribourg ne laissant pas d'héritiers directs, on pouvait admettre que le fief, tombé en commise, devait faire retour au suzerain, Louis de Chalon, prince d'Orange, qui était en outre beau-frère du défunt. Louis de Chalon, on le comprend, se rangeait à cet avis, et fort de son droit il prononça la mainmise sur le comté; sans tarder il envoya deux représentants à Neuchâtel pour la notifier. On refusa de les écouter. Un autre candidat au comté avait été choisi par Jean de Fribourg. C'était Rodolphe de Hochberg, descendant, comme lui, de Vérène de Neuchâtel. Le comte l'avait déjà présenté aux Bernois comme son successeur et obtenu d'eux une promesse de renouvellement de la combourgeoisie. Le problème de la succession fut soumis à l'official de Besançon, et, après lecture du testament de Jean de Fribourg qui faisait de Rodolphe de Hochberg son héritier universel, ce dernier fut mis, le 24 mars 1458, en possession de ses propriétés en Bourgogne. Quant au règlement de la souveraineté sur Neuchâtel, il fut tranché par le tribunal de l'Officialité, le 12 avril, en faveur du candidat de Jean de Fribourg. Son adversaire, Louis de Chalon, en appela au Saint-Siège et aussitôt fit des préparatifs pour s'emparer du fief contesté. Sa mort, survenue en 1463, mit une fin à ses velléités belliqueuses.

Rodolphe de Hochberg devint le maître incontesté du comté. En prévision de cette situation et pour rester dans la ligne de conduite tracée par son prédécesseur, il signa un traité de combourgeoisie avec Berne le 7 avril 1458, et avec Soleure le 23 avril suivant. Il jugeait indispensable l'appui de ces deux villes pour résister éventuellement aux entreprises de Louis de Chalon. Berne, en particulier, ne pouvait qu'être favorable à la cause du comte de Neuchâtel, car cette ville n'aurait pas vu avec plaisir les Chalon, déjà installés à Orbe, à Grandson et à Cerlier, étendre encore leur puissance territoriale au pied du jura. Il y avait là un danger que les dirigeants de la politique bernoise ne pouvaient ignorer ni mésestimer. L'avenir devait leur donner raison.

Le nouveau comte de Neuchâtel, combourgeois de Berne et de Soleure, n'en était pas moins vassal du duc de Bourgogne, de qui il tenait de nombreux fiefs situés outre-jura. Il fut investi par lui de charges importantes, dont notamment celle de gouverneur du Luxembourg. Son intérêt personnel et ses fonctions à la cour de Dijon devaient faire de lui un partisan de la politique du duc, dont il avait d'ailleurs la confiance; mais ses attaches avec Berne et Soleure, sans compter la nécessité de sauvegarder l'indépendance de son comté, devaient le placer dans une situation délicate en cas de conflit entre Confédérés et Bourguignons.

     

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 Source

- Neuchâtel et la Suisse, article de Léon Montandon, Chancellerie d'Etat 1969

 

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