SOMMAIRE - Canton de Neuchâtel

En ce qui concerne l'histoire du canton de Neuchâtel, nous avons choisi dans ce dossier de la commencer aux alentours de l'an mil. Les documents écrits font défaut de 800 à 998 (date de la fondation du prieuré de Bevaix); on trouve pour la première fois mention de la ville de Neuchâtel dans un acte de Rodolphe III, roi de Bourgogne, en 1011. De la fondation de la ville de Neuchâtel au Traité de Paris signé par Frédéric-Guillaume IV en 1857... Un dossier en construction.

 

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 L'échec de la restauration du pouvoir seigneurial

 
 

Des temps meilleurs s'installèrent brusquement en 1616. Par un de ces étranges renversements d'alliances dont l'histoire est prodigue, la Savoie, entrée en guerre contre l'Espagne recherchait l'appui bernois. Il fut accordé au prix d'une reconnaissance de l'acquisition définitive par Berne du Pays de Vaud. Dégagés sur le front lémanique, les magistrats de la cité de l'Aar avaient à nouveau les mains libres. La ville de Neuchâtel profita immédiatement de l'aubaine. Le 26 mai, la combourgeoisie avec Berne était renouvelée, en dépit de l'opposition du gouverneur et malgré l’absence des bourgeois forains rebelles qu'on appelait « renoncés ». Forts de l'alliance avec Leurs Excellences, les Quatre-Ministraux reprirent immédiatement l'offensive. Il y avait, dans la châtellenie de Thielle, une minorité de bourgeois forains demeurés fidèles à la communauté urbaine. Elle s'opposait à la majorité des renoncés. En droit, le différend portait sur une question de participation financière. En fait, il s'élevait au niveau d'une confrontation politique. La minorité s'appuyait sur la ville de Neuchâtel; la majorité requérait le soutien du gouverneur, du Conseil d'Etat et de la princesse Catherine de Gonzague qui assumait la régence au nom de son fils, encore mineur. L'analyse du conflit révèle une cascade de révoltes provoquée par l'insubordination contre l'autorité supérieure: les Quatre-Ministraux contre le pouvoir dynastique, les forains contre la cité, les non-renoncés de Thielle contre les renoncés. Une nouvelle fois, la preuve était apportée combien dans le pays tout regroupement du pouvoir était difficile. Mais institutionnellement seul le conflit entre le souverain et la ville apparaissait déterminant parce qu'il offrait pour enjeu la mainmise sur l'Etat. Henri Il d'Orléans, duc de Longueville, reprit, au printemps de l'année 1617, des mains de sa mère le gouvernement du pays de Neuchâtel. L'historiographie neuchâteloise traditionnelle a dépeint ce prince du sang sous les traits d'un adolescent impétueux, maladroit et mal informé. Ce portrait a besoin de sérieuses retouches. Concernant le comportement jugé juvénile d'abord. En 1617, Henri II avait vingt-deux ans. A l'époque, l’âge à la fois de l'audace et de raison. Lorsque Louis XIV s'érigea en maître absolu du royaume, il comptait une année de plus, comme Turenne le jour où il devint maréchal de camp. Richelieu obtint l'évêché de Lugon à vingt-deux ans, et c'est au même âge que le Grand Condé remporta la victoire de Rocroy sur les Espagnols. Henri Il n'était donc plus un adolescent. Il n'était pas non plus sans expérience de la vie. L'assassinat du roi Henri IV, le meurtre de Concini, marquis d'Ancre et maréchal de France, en 1617, les complots des grands et les intrigues de la Cour lui avaient amplement démontré que dans le monde des puissants comme dans celui des faibles, la prise du pouvoir s'accompagne toujours d'ambition, souvent de ruse et parfois de violence. A cette découverte réaliste de la condition humaine s'ajoutait chez le prince l'orgueil d'une naissance illustre et la conviction qu'il était en droit d'imposer sa volonté à ses sujets. Concernant le conflit qui mettait la dynastie aux prises avec la bourgeoisie de Neuchâtel, l'information qu'il tenait de sa mère et du gouverneur Vallier était valable. Mais le duc de Longueville connaissait mal les franchises du plateau suisse. Il jugeait Berne à la lumière d'une défaillance passagère et ne réalisait pas que la crise avait été surmontée.

Le différend entre les forains renoncés de Thielle et les forains non-renoncés fut tranché par le Tribunal des Trois-Etats, le 26 mai 1617. Le jugement donnait raison aux premiers. C'était conforme aux voeux du gouverneur, du Conseil d'Etat et du souverain. Le Tribunal avait été d'avis que la cause relevait de l'autorité du prince parce qu'elle concernait des sujets. La ville de Neuchâtel ne voulut reconnaître ni la procédure, ni la décision. Pour les Quatre-Ministraux, en effet, le conflit n'opposait pas simplement deux groupes de bourgeois externes, mais découlait de la renonciation elle-même. Or le droit contesté de renonciation ressortissait aux lois fondamentales de l'Etat et concernait les relations entre la commune urbaine et le pouvoir seigneurial. Du moment qu'il y avait contestation entre le prince et ses sujets, il convenait de faire appel à l'arbitrage bernois, en vertu de la combourgeoisie de 1406. Cette requête illustre la nature réelle de l'épreuve de force et précise qu'elle portait sur le principe même de la souveraineté. Invité à comparaître à Berne, en date du 7 juillet 1617, Henri Il ne se présenta pas. Il estimait que la citation n'était point conforme au droit, qu'elle lésait ses intérêts Neuchâtelois et qu'elle ne ménageait pas suffisamment sa susceptibilité de prince du sang. Comme les Bernois, tout en conservant leur appui aux Quatre-Ministraux et sans renoncer à la judicature, tenaient à régler le différend à l'amiable, ils accordèrent une prolongation du délai de comparution jusqu'au 15 août, puis jusqu'au 3 novembre. Ils avaient appris entre-temps que Henri Il désirait se rendre dans le comté. Dans ces conditions, il paraissait indiqué de ne pas envenimer l'affaire.

Le séjour de Henri II

Le duc de Longueville arriva à Neuchâtel le 25 octobre. On l'accueillit avec les honneurs dus à son rang. Partout ce furent déploiements de troupes et harangues de bienvenue. L'éclat de l'hommage rendu confirma Henri Il dans l’idée que sa présence suffirait à régler le différend. Entouré de plusieurs conseillers dont le chevalier de Vie, que le roi de France avait accrédité en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès des Ligues, il estimait que ni les Quatre-Ministraux, ni les Bernois ne sauraient résister à la gloire de son nom et au prestige de sa personne. Fort de l'appui du jeune Louis XIII, qui avait déclaré sans ambages qu'il soutiendrait vigoureusement les droits de son cousin, il fit comprendre, dès son installation, qu'il n'était point venu en accusé mais bien en qualité de souverain et de juge. Il écouta les doléances des bourgeois renoncés et prit connaissance de la requête présentée par la ville. A l'égard de la députation bernoise venue le saluer et le complimenter, il se montra poli, ferme et réservé. Mais très vite les rapports s'envenimèrent. Henri Il avait fait jeter en prison un certain Steck, docteur en droit, prévenu d'avoir incité à la rébellion les Quatre-Ministraux. Steck ne faisait pas partie de la députation bernoise. Mais il était bourgeois de la cité de l'Aar, et le duc de Longueville ignorait combien Leurs Excellences demeuraient chatouilleuses chaque fois qu'on s'attaquait à leurs ressortissants.

Le comportement autoritaire affiché par Henri Il était à la fois conforme à son tempérament et à l'esprit du temps. Mais il ne s'appuyait de manière ferme ni sur la force, ni sur le droit. L'appui promis par Louis XIII demeurait fictif tant que la cour de France ne pouvait se passer de l'alliance bernoise. Quant au droit, impossible de nier l'évidence: la situation apparaissait terriblement embrouillée; les Quatre-Ministraux défendaient leurs franchises avec un rare acharnement et une habileté peu commune. Lorsque Henri Il voulut connaître de manière précise les prérogatives des magistrats de la ville, les dons, les revenus et les rentes de la bourgeoisie, ainsi que la nature des coutumes non écrites, on lui répliqua que les privilèges étaient si anciens qu'il était impossible de les énumérer ou de les détailler. La réponse était partiellement fondée, mais le ton frisait l'impertinence. D'autant plus que les Quatre-Ministraux, conformément à la charte de 1454, exigeaient que le prince prêtât serment avant les bourgeois. Le duc de Longueville riposta qu'il ne pouvait jurer de respecter des libertés dont il ignorait la teneur. Alors la ville s'insurgea ouvertement. Elle déclara qu'elle ne reconnaîtrait aucune des ordonnances seigneuriales avant que la cérémonie en question ne fût accomplie. Quelques semaines avaient suffi pour transformer un conflit plus ou moins latent en une crise aigué. 

Que fallait-il faire ? Négocier ou s'imposer? Le duc tenta à la fois l'un et l'autre. L'ambassadeur de Vie fut mandé à Berne, dans l'espoir de priver les Quatre-Ministraux du soutien de Leurs Excellences. Parallèlement, le gouverneur Vallier fit savoir publiquement que les magistrats et les bourgeois récalcitrants seraient poursuivis en justice. Mais la double manoeuvre, loin de fortifier la position du souverain, révéla sa faiblesse. Berne refusa d'abandonner la commune urbaine. Et comme les sanctions annoncées par le gouverneur n'étaient pas appliquées, il apparut à chacun que les volontés du duc de Longueville pouvaient être bafouées en plein jour.

Le conflit politique était envenimé par une question d'ordre confessionnel. En s'installant au château, Henri Il avait ordonné de célébrer la messe. Il s'y rendait régulièrement, entouré de ses conseillers et de ses serviteurs. C'était contraire à la décision prise par Marie de Bourbon, en 1574, en opposition aussi avec le serment prêté par le gouverneur lors de son entrée en charge. L'office catholique, en effet, demeurait réservé au souverain et à sa maisonnée. La Vénérable Classe, qui avec un soin jaloux veillait à la sauvegarde de ses privilèges et au maintien de la religion réformée, se rebiffa. Elle demanda que le culte romain fût exclusivement destiné au prince et à ses intimes, à l'exclusion des autres étrangers présents à Neuchâtel. La requête exprimait une volonté de modération et de compromis. Henri Il n'y vit qu'une nouvelle atteinte à son autorité. Il riposta par une mesure inouïe, promulguant, le 19 janvier 1618, la liberté de conscience et de culte pour tout le comté. C'était ignorer délibérément les promesses les plus solennelles de ses prédécesseurs et ranger d'un coup les pasteurs aux côtés des Quatre-Ministraux. Mais le duc de Longueville pour mater l'opposition avait décidé d'élever le conflit au niveau des grands courants européens. Le rétablissement de son autorité allait s'accomplir dans l'esprit de la Contre-Réforme. Il concernait à la fois le temporel et le spirituel. Déjà le monde catholique jubilait. Du moment que le protestantisme venait d'être extirpé du Valais, du Chablais, du pays de Gex et d'une partie de l'évêché de Bâle, son affaiblissement dans le pays de Neuchâtel semblait entrer dans une manoeuvre de grande envergure. Ludovic di Sarego, nonce en Suisse, ne s’y trompait pas. Mais prenant ses désirs et ses rêves pour des réalités, il prêchait la guerre sainte oubliant qu'en politique le chemin qui mène de l'intention à l'exécution demeure toujours parsemé d'embûches.

S'étant rendu compte qu'il ne pouvait pas dissocier les Quatre-Ministraux des Bernois, le duc de Longueville très habilement décida de les isoler les uns et les autres en s'alliant a leurs adversaires. Ainsi la nouvelle démarche consistait à dresser le comté contre la ville de Neuchâtel, et les cantons catholiques contre la cité de l'Aar. Indéniablement la manoeuvre était habile. Les sujets du pays jalousaient les privilèges de la bourgeoisie du chef-lieu et n'acceptaient qu'à contrecoeur que la déclaration du point de coutume fût réservée à la communauté urbaine. Lorsque le duc de Longueville fit connaître son intention de dresser un coutumier, donc de fixer les coutumes à la fois écrites et non écrites, et de les appliquer ensuite à l'ensemble du pays, les habitants de plusieurs mairies chaleureusement approuvèrent le projet. Le 5 février les Audiences générales s'assemblèrent en séance solennelle. A la rébellion de la ville contre le pouvoir seigneurial, Henri Il et ses conseillers proposaient la révolte du comté contre la ville.

Simultanément Régnier, premier conseiller du prince, se présentait à Fribourg, à Lucerne et à Soleure. Les magistrats des trois cantons catholiques combourgeois décidèrent de tenir conseil. Régnier comparut et fut éloquent. Il en appela à la fidélité des alliances, énuméra les doléances du duc de Longueville, prétendit que la cour de France se tenait aux côtés du souverain et exigea un soutien inconditionnel. C'était demander trop et offrir trop peu. Les réponses qu'il obtint lui firent comprendre que les Ligues helvétiques formaient un petit monde politique très compliqué, d'où l'aventure irréfléchie était bannie. On le gratifia de bonnes paroles et de belles promesses qui réchauffaient le coeur sans tranquilliser l'esprit. En fait, les trois cantons s'engagèrent à intervenir auprès des Bernois en faveur de Henri Il, et, en cas d'échec, à demander la réunion d'une Diète fédérale. Mais ils refusèrent d'entrer en pourparlers secrets avec Louis XIII et ne voulurent point s'engager formellement à apporter une aide militaire en cas de conflit armé. Les réunions ultérieures, fort nombreuses, auxquelles finirent par assister les députations de presque tous les cantons catholiques ne modifièrent point cette attitude prudente, en dépit des exhortations enflammées du nonce apostolique et des déclarations de La Tornette, ambassadeur de Savoie en Suisse. Elles semblaient trop extraordinaires pour être véridiques. N'avait-il pas affirmé, mais sans preuve à l'appui, que dès le déclenchement des hostilités entre le duc de Longueville et les Bernois, la France et la Savoie attaqueraient la cité de l'Aar?

Le jugement

Il fallait se rendre à l'évidence. L'échiquier helvétique présentait une partie trop embrouillée pour permettre les entreprises de grande envergure. Lorsque Henri Il se rendit compte que ni Louis XIII ni les Confédérés catholiques n'étaient disposés à faire campagne, il résolut de se réconcilier avec Leurs Excellences. Il décida aussi de donner raison à la ville dans son conflit avec les bourgeois renoncés, mais exigea, en contrepartie, la présentation écrite des prérogatives et des privilèges des Quatre-Ministraux. La communauté urbaine, réunie en assemblée extraordinaire, rejeta la sentence et rappela que le prince avait omis de prêter serment. Une délégation bernoise, venue pour réconcilier les deux parties, ne put s'imposer. La ville exigeait que le souverain se prononçât sur les quatre points de doléance présentés par elle. Le prince, par le truchement de son conseiller Régnier, était prêt à oublier l'impertinence de ses sujets et à annuler toutes ses décisions antérieures. Mais il refusait de traiter d'égal à égal avec les Quatre-Ministraux et réclamait le droit de proclamer une nouvelle sentence, en sa qualité de juge souverain, réservant aux Bernois le rôle d'arbitre, ce qui à ses yeux signifiait la possibilité d'assister aux débats et de contrôler la procédure, sans trancher le différend. La subtilité était artificielle et ne pouvait tromper personne. Berne refusa la proposition, réaffirma son droit de judicature, et cita les deux parties à comparaître dans la cité de l'Aar, en date du 23 janvier 1618. Seuls les délégués des Quatre-Ministraux se présentèrent. Par contumace, le duc de Longueville se vit attribuer tous les torts. La ville obtint satisfaction sur tous les points: au sujet des articles de doléance, dans le rejet du coutumier, dans l'affaire de prestation des serments réciproques, dans son refus d'admettre la proclamation de la liberté de conscience. Après avoir apporté la preuve d'une longue patience et d'une singulière ténacité, Leurs Excellences frappaient d'autant plus durement que la menace d'un conflit armé s'était évanouie. Mais Berne prévoyait aussi que la condamnation ne serait pas acceptée par Henri. Conformément au traité de combourgeoisie de 1406, qui réglait la procédure à suivre en cas de différend entre le comte et les Bernois, la ville de l'Aar offrait l’éventualité d'un recours au tribunal de la Marche, à Walperswil. La manoeuvre était judicieuse. Elle plaçait le duc de Longueville devant une redoutable alternative. S'il refusait la condamnation prononcée par Leurs Excellences et qu'il en appelât au jugement d'une cour de seconde instance, Berne devenait partie plaignante et était en droit de désigner l'arbitre suprême. Comme ce dernier devait être choisi parmi les magistrats de Bienne, de Soleure ou de Fribourg, c'était la manière élégante d'exclure ces deux dernières villes favorables à la cause de Henri II.

Le duc de Longueville n'ignorait pas combien une condamnation publique était préjudiciable à ses intérêts, à son autorité et à sa personne. Il savait aussi que la partie, qui avait, la première, proposé la réunion du tribunal de la Marche, possédait le privilège de désigner l'arbitre suprême. Au dernier moment, le 22 février, soit un jour avant le prononcé du jugement par Leurs Excellences, il assignait les Bernois en cour de Walperswil. La riposte paraissait habile, mais elle demeurait inefficace parce que Henri II, mal rompu aux chicanes de la procédure, dans sa citation, ne respectait ni les délais de comparution, ni les compétences des juges. Il fallait se rendre à l'évidence: politiquement et juridiquement la position bernoise était forte, celle du prince singulièrement affaiblie. Livré à ses seules forces, il ne pouvait rien entreprendre. Le nonce ne le savait que trop bien. C'est en vain qu'il remuait ciel et terre pour constituer un front antibernois. Du moment qu'aucune puissance ne voulait ou ne pouvait accorder au duc de Longueville un appui militaire immédiat et efficace, celui-ci risquait de s'enliser peu à peu dans les fondrières d'un interminable procès. Inutile donc la convocation du tribunal de la Marche, puisque les Bernois ne s'y présentèrent pas. Inefficace la Diète des cantons protestants à Aarau, et celle des cantons catholiques à Lucerne. Sans résultats les deux conférences d'Aarberg entre les représentants de Henri Il et ceux de Leurs Excellences. Maladroite démarche du prince auprès de la Diète générale, habilitée à régler les différends entre cantons, mais non point ceux surgis entre les cantons et leurs alliés. De plus en plus, l’affaire se présentait mal pour le duc de Longueville. Ne pouvant se prévaloir ni de la force, ni du droit, il s'enfonçait chaque jour davantage dans les méandres d'un chassé-croisé diplomatico-juridique. La vérité était pourtant simple: la position du seigneur de Neuchâtel dépendait en grande partie de la volonté de Leurs Excellences. Il avait fallu près d'une année pour que le prince s'en rendit compte, et surtout pour que son orgueil l'admit implicitement. C'était désormais chose faite, et Henri Il accepta de signer une trêve de six mois. Elle avait été préparée par Charmoisy, ambassadeur de Savoie, lors des conférences d'Aarberg déjà. La volte-face savoyarde mérite un commentaire. Après avoir espéré l'épreuve de force, le duc Charles-Emmanuel modifiait son tir. S'étant rendu compte de l’impossibilité de constituer en Suisse et en Europe une coalition antibernoise, il désirait concilier les adversaires et s'assurer ainsi les bonnes grâces des uns et des autres. Il voulait surtout, profitant de la lassitude du duc de Longueville, lui acheter le comté de Neuchâtel. La trêve fut signée, mais la démarche d'acquisition du pays fit long feu. Si elle eût abouti, elle aurait permis à la Savoie de prendre pied solidement au nord du Pays de Vaud et rêver, avec un peu plus d'assurance, d'une éventuelle reconquête.

En s'accordant un délai de six mois, le duc de Longueville semblait vouloir simplement renvoyer à une date ultérieure le règlement du grave différend qui l'opposait à ses sujets neuchâtelois, comme aussi celui de la controverse aigué surgie avec Berne. Le vrai est que la trêve signifiait autre chose encore. Elle permettait à Henri Il de quitter Neuchâtel, où il avait séjourné pendant plus d'une année, sans perdre la face. Elle l'autorisait à regagner Paris afin de connaître les véritables intentions de la cour. Car le duc de Longueville avait compris que la Savoie n'entreprendrait rien sans l'appui des cantons catholiques et que ceux-ci n'agiraient point sans soutien efficace du roi. Il avait fallu plus de douze mois pour situer le problème dans son contexte véritable: s'imposer aux Quatre-Ministraux demeurait impossible en raison du soutien bernois; s'opposer au soutien bernois était irréalisable sans le concours de la Couronne.

Rentré à Paris, le duc de Longueville n'eut guère le temps de se bercer d'illusions. On le gratifia de vagues promesses. Mais rien de solide, rien de sérieux, ni pression diplomatique réelle, ni manœuvre politique d'envergure, ni déploiement stratégique aux frontières. La partie était perdue. La trêve expirée, ce fut Berne qui relança le débat auquel le prince allait désormais se prêter avec une réticence a peine voilée. Six mois encore s'écoulèrent avant qu'il n'envoyât en Suisse le marquis d'Alincourt chargé de poursuivre l'affaire. Et deux mois de plus pour que soit décidée par les deux parties la convocation d'une nouvelle conférence de conciliation. Elle se tint à Aarberg, en décembre 1619. Tout fut évoqué, repris, débattu: de la requête des bourgeois renoncés à l'assignation en cour de Walperswil. Peine perdue. Berne ne voulait ni renoncer à son droit de judicature, ni abandonner les Quatre-Ministraux. Le duc de Longueville ne pouvait aller au-delà des concessions déjà accordées sans reconnaître publiquement une défaite que l'histoire avait déjà consommée.

L'échec de la troisième conférence d'Aarberg entraîna des conséquences d'ordre divers. L'entretien avait porté, en définitive, sur le différend entre le prince et ses sujets, non point sur la condamnation du premier par les Bernois. Indéniablement Henri avait été ménagé.

Il n'en alla pas de même pour les bourgeois renoncés de Thielle, livrés désormais à l'exécution du jugement de 1618. Il imposait la soumission aux Quatre-Ministraux, le renouvellement de la combourgeoisie bernoise avec les internes et le paiement d'une amende de 1000 marcs. Comme les intéressés refusaient de s'exécuter, la riposte bernoise ne se fit pas attendre. Il leur était interdit désormais d'utiliser les terres et pâturages communs du Chablais, situé à l'extrémité orientale du lac de Neuchâtel. Les bourgeois renoncés protestèrent en vain. L'application de la sanction fut impitoyable.

Les rapports entre le duc de Longueville et les Bernois n'allaient pas, en revanche, être grevés de l'hypothèque d'une nouvelle condamnation. Bien qu'une quatrième conférence, tenue à Fraubrunnen cette fois, n'eût pas abouti, on continua, d'un côté comme de l'autre, à rechercher des accommodements. La volonté d'apaisement apparaît manifeste. Comme aussi le désir d'oublier l'affaire. La décision de transporter le procès à Paris ne doit pas induire en erreur. Loin de signifier une reprise spectaculaire des débats, elle en annonce la fin par l'absence même d'une conclusion judiciaire. La suite des événements ne trompe pas: renvois de délais en délais, ajournement sine die, jugements reportés sans cesse. A l'époque troublée de la Guerre de trente ans, au milieu des occupations et des préoccupations de la cour, l'affaire s'enlise, s'estompe, s'évanouit. Avec, semble-t-il, le consentement, voire l'approbation des deux parties. Dans une Europe où allaient s'affronter les grands de l'époque, l'histoire ramenait le différend surgi entre Henri II et ses sujets à ses dimensions véritables: celles d'un conflit régional, quelles qu'aient été l'importance des acteurs et la valeur des principes mis en jeu.

Epilogue

Le procès, tant par son objet que par les méandres de son évolution, aussi bien par ses métamorphoses que par l'absence d'une conclusion, apparaît largement révélateur sur les plans de l'histoire Neuchâteloise et suisse. L'historiographie traditionnelle a souligné la défaite du duc de Longueville et la victoire des Quatre-Ministraux. Elle a mis en vedette le triomphe bernois. Autant d'affirmations qui n'expriment qu'imparfaitement les nuances du contexte humain et les subtilités du nouvel équilibre politique.

Que le duc de Longueville ait échoué dans sa tentative de restaurer une autorité réelle, efficace et incontestée, c'est là une vérité qu'on ne saurait nier. A ses sujets rebelles, il ne s'est imposé ni par la force, ni par la ruse, ni par la persuasion. Ni les promesses, ni les menaces n'ont abouti. Point de coutumier écrit, pas de serment prêté, pas de liberté de conscience. Il y a plus grave: au cours du conflit, les volontés du prince ont été méconnues, ses rescrits ignorés, ses ordres bafoués. Et ceci à l'époque où se dessine, en Europe, l'empreinte de l'absolutisme naissant. Le phénomène est digne d'intérêt. Mais à y regarder de plus près, le duc de Longueville n'apparaît perdant que dans la mesure où l’enjeu concerne l'autorité nouvelle. Il est gagnant chaque fois que dans le débat se dispute la confirmation des droits anciens. Dans le conflit qui l'oppose aux Bernois, ceux-ci pas une seule fois ne songent à mettre en doute la valeur ou l'authenticité des prérogatives seigneuriales. Ce qu'ils combattent c'est l'accroissement d'un pouvoir demeuré ou devenu bien modeste. En d'autres termes, si le procès de 1618 empêche Henri II de devenir le véritable maître du pays de Neuchâtel, il le confirme et le consacre dans son rôle de seigneur. Point de privilèges nouveaux, pas d'autorité réelle, mais une suzeraineté indiscutable et tout compte fait indiscutée.

Car le triomphe des Quatre-Ministraux est moins éclatant qu'on ne serait tenté de l'admettre. Certes la ville, dans les limites de ses franchises, provoque ouvertement le prince. Elle le nargue avec l'impudence que le bon droit et la certitude dans l'efficacité de la d'une alliance confèrent aux faibles. Il est vrai aussi que la cité reste ce qu'elle est devenue depuis la Réforme: un Etat dans l'Etat. Mais ce succès, mesuré aux ambitions de la communauté urbaine du seizième siècle, pour étonnant que cela puisse paraître, demeure modeste. Il sonne le glas d'un rêve autrement conquérant: celui de se substituer au pouvoir seigneurial. Car 1618, à ce titre, ne souffre aucune contestation. La communauté urbaine, qui a ouvertement et victorieusement résisté au prince, avant, pendant et après le procès, demeure incapable de faire rentrer sous son obédience les bourgeois renoncés de Thielle. La constatation s'inscrit dans une double formule lapidaire: la ville ne sera pas soumise au pouvoir dynastique, le pays ne sera pas livré à la ville.

Cette dissociation qui, à l’intérieur de l'édifice Neuchâtelois, provoque une espèce d'équilibre, apparaît conforme aux intérêts de la cité de l'Aar. Elle explique, garantit et justifie la présence de Leurs Excellences dans le déroulement de l'histoire neuchâteloise. Examinée sous cet aspect, l'issue du conflit doit être portée au compte des profits bernois. Mais l’événement, pour être bien compris, mérite qu'on le situe dans un contexte plus général: celui d'une résistance victorieuse aux assauts de la Contre-Réforme qui, pendant un demi siècle, avait remis en question toutes les conquêtes occidentales de Berne. A dire vrai, la fermeté avait d'autant plus facilement payé que les petits cantons de la Suisse primitive, en dépit de leurs menaces verbales, répugnaient à s'allier militairement à la Savoie et à entrer en guerre contre Berne. A ce sujet, la leçon était exemplaire. Détermination farouche pour la défense des bailliages d'Argovie, prudente réserve dans les affaires « romandes ». 

Pour Neuchâtel, le procès laissait apparaître une dernière vérité: face à l'alliance bernoise, les combourgeoisies de Soleure, de Fribourg et de Lucerne n'avaient pas fait le poids. La vocation helvétique du pays - pour le comté comme pour la ville - semblait obligatoirement liée aux volontés et aux destinées de Leurs Excellences. La constatation était à la fois brutale et réconfortante. Mais elle fermait l'éventail des options.

     

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Source

- Neuchâtel et la Suisse, article de Léon Montandon, Chancellerie d'Etat 1969

 

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