La
rareté des documents écrits rend
difficile une description
circonstanciée de cette époque.
Depuis quelques années,
l'archéologie médiévale supplée à
l'absence des textes, notamment pour
le Haut Moyen Age. Le pays est
politiquement divisé en deux, le
comté de Neuchâtel
(Littoral, Val-de-Travers, Boudevilliers) et la
seigneurie de Valangin (Val-de-Ruz,
Le Locle, Les Brenets, La
Chaux-de-Fonds).
Des nouveaux venus
L'Empire
romain cède du terrain
Progressivement et dès le IIIe
siècle, l'Empire romain a cédé du
terrain devant les pressions
exercées par les peuples germaniques
qui venaient faire des incursions
dans le territoire ennemi. Les
envahisseurs se nommaient
Burgondes,
Lombards,
Alamans, Huns, Ostrogoths,
Vandales, selon les régions. Dans un
premier temps, les Romains ont
construit des villes fortifiées pour
assurer la protection et la sécurité
des habitants: on peut citer
Kaiseraugst (Argovie), près de Bâle,
ou Genève. En 401 cependant, les
troupes romaines ont quitté la
frontière du Rhin, pour défendre le
sud des Alpes, tout en conservant
administrativement ce territoire au
sein de l'Empire. Il semble que les
invasions ne se soient pas produites
immédiatement et que les Romans
(métissage de Romains et de Celtes
vivant ensemble depuis des siècles)
et les Germains aient entretenu des
rapports pacifiques.
Les Burgondes
Les Burgondes, venant des pays
scandinaves, se sont établis dans la
région de Worms (Allemagne) avec
mission des Romains de contenir les
autres migrants. L'un de leurs rois
a tenté de trahir Rome, ce qui a
conduit le général romain
Aetius à
écraser la révolte dans le sang. Il
a emmené ensuite les Burgondes
vaincus en Suisse Romande et en
Savoie. Ceux-ci, peu nombreux, ont
reçu des terres des Romans auxquels
on a accordé une exonération
d'impôts. Ensemble, ils avaient la
tâche de surveiller la région. En
quelques générations, les nouveaux
venus ont adopté la culture des
Romans. Le royaume de Burgondie a
connu son apogée avec le roi
Gondebaud (480-516) qui avait fait
de Lyon sa capitale. Mais en
534, ce
territoire a été conquis par des
rois francs, de la famille des
Mérovingiens. Cet exemple
d'intégration ne doit pas faire
oublier que d'autres peuples ont
pratiqué la méthode forte, en
imposant par exemple leur langue aux
vaincus. Ainsi les Alamans ont
envahi le Plateau suisse par le
nord-est, en détruisant certaines
villes, d'abord sans s'y installer,
puis dès le VIe siècle, en fondant
des villages. On les reconnaît
aujourd'hui aux terminaisons -ingen
(comme Eptingen) ou -heim (comme
Arlesheim). La germanisation s'est
faite peu à peu jusqu'aux Alpes. Les
Francs ont conquis à leur tour le
territoire des Alamans en
536 et les
ont incorporés dans leur royaume. Le
chiffre de population a baissé dès
la fin de l'Antiquité par exode, par
faits de guerre, par épidémie ou
famine et il s'est maintenu très bas
pendant toute cette première partie
du Moyen Age.
Dans le Pays de Neuchâtel, les
Burgondes ont laissé des traces à
Serrières et au Châtelard de Bevaix,
dès le VIe siècle seulement. Une
fois encore, il s'agit de tombes
avec des squelettes et des objets.
En examinant les premiers, on peut
en déduire que la taille moyenne des
adultes était de 165 cm et que les
gens souffraient de caries,
d'arthrose des vertèbres cervicales
et qu'ils manquaient de fer. Les
objets forment un échantillonnage de
garnitures de ceintures, portées par
les hommes et les femmes. Ils
démontrent l'habileté artisanale et
technique des Mérovingiens.
L'artisanat
Les orfèvres et argenteurs
travaillaient le fer ou le bronze
coulé, qu'ils martelaient, gravaient
au burin, polissaient, rehaussaient
de fils d'argent ou de laiton
formant des motifs. Cette technique
est connue sous le nom de
damasquinage. Les forgerons
durcissaient aussi le métal
à la
trempe, procédé qui consiste à jeter
le fer rougi par le feu dans de
l'eau froide, ce qui a pour
propriété de le durcir. Les boucles
de ceinture prenaient des formes
diverses, mais toutes se portaient
autour du ventre par un cuir souple
et flexible. On y fixait une petite
poche et un scramasaxe, une sorte de
sabre d'un seul tranchant. Les
femmes se paraient de bijoux ; une
tombe de Neuchâtel-Les Battieux a
livré un collier de 56 perles
multicolores. Les potiers cuisaient
les céramiques au four. Certains
récipients étaient aussi taillés en
pierre ollaire (roche verte). Les
souffleurs de verre qui réalisaient
des objets retrouvés dans les sites
ne semblent pas attestés dans la
région. Le bois, abondant dans les
forêts, était façonné par les
tourneurs, les tonneliers, les
menuisiers.
La vie rurale
Les fermes étaient bâties dans des
enclos entourés de forêts ;
d'autres, de construction romaine,
ont été vraisemblablement utilisées
par les Burgondes, du moins en
partie. De nouveaux bâtiments ont
été construits en gros galets, liés
avec de la terre argileuse. Les
fondations étaient en dur ; les
parois étaient faites de poteaux, de
colombages et de clayonnages,
structure de branchages sur laquelle
on accrochait le torchis, mélange de
terre et de paille hachée. Le toit
était recouvert de chaume (longue
paille dont on a enlevé le grain) ou
parfois de tuiles.
On connaît mal le mode de vie de
cette époque, si ce n'est que
l'agriculture s'est maintenue tant
bien que mal et que l'élevage a
connu un modeste essor. La culture
est marquée par l'insuffisance des
rendements, entraînant des disettes.
On pense qu'un grain semé en
rapportait deux, alors que les
Romains en obtenaient 10 à 15. Il
n'était pas rare que l'on fît du
pain avec des racines, des pépins de
raisin. Les outils étaient
rudimentaires et peu nombreux: faux,
faucilles, pelles, araires
(instruments pour labourer la
terre). On cultivait le seigle,
l'orge, l'avoine, le millet,
plusieurs variétés de blé, ainsi que
des légumineuses (haricots, petits
pois et lentilles). On plantait du
lin, permettant aux femmes de
travailler au métier à tisser. Le
commerce à longue distance
continuait ; on importait des
produits de luxe provenant de
l'Orient et de la Méditerranée:
papyrus, tissus de soie, épices,
dattes, huile d'olive ; des matières
premières du Nord: cuir, laine, or,
étain, cuivre et... esclaves! Il ne
faut pas oublier cependant que le
réseau routier était en mauvais état
et que les pillards étaient
nombreux.
Pour les produits de première
nécessité, l'économie était devenue
autarcique, c'est-à-dire que les
hommes mangeaient ce qu'ils
produisaient. On élevait des moutons
(laine), des porcs, des bœufs, des
chèvres, des chevaux, des chiens,
des volailles et des abeilles
(miel), comme chez les
Gallo-Romains. L'une des traces les
plus significatives des populations
de cette époque se marque dans les
noms de lieux actuels. Il s'agit
souvent du nom d'un propriétaire de
domaine: Fresens (de Frico),
Montmollin (de Mummol), Boudry (de
Balderich), Boudevilliers (de villa,
la ferme, et de Boldier ou Baldier)
; Vilars et Villiers indiquent un
domaine. Le préfixe cor- évoque la
cour intérieure de la ferme, on le
trouve dans Cormondrèche (domaine de
Munderich), Cornaux (de Arnald),
Cortaillod (de Agilald), etc.
L'Eglise
La vie urbaine du Haut Moyen Age
n'est pas connue sur le territoire
cantonal. Elle était réservée aux
cités où résidait un évêque. Autour
d'elles se sont développées des
sortes de banlieues. Il faut dire
qu'à ce moment-là, l'Eglise se
chargeait des tâches que l'on confie
aujourd'hui à l'Etat (aide aux
pauvres, aux malades, etc). Les
premiers chrétiens habitaient aux
alentours des villes et là où l'on a
construit les premières églises
funéraires dans lesquelles on
enterrait les morts. C'était aussi
l'époque où l'on vénérait les
reliques et les martyrs (comme saint
Maurice d'Agaune dans la vallée du
Rhône). Le baptême a été institué à
ce moment-là car il est devenu le
signe de l'entrée des païens dans
les communautés chrétiennes. Si les
Burgondes étaient déjà christianisés
à leur arrivée, il n'en était pas de
même des Alamans qui demeuraient
païens au début du VIIe siècle. En
590, un moine,
Colomban, a quitté
l'Irlande pour aller prêcher, il
s'est installé à Luxeuil dans les
Vosges (France) et de là, en 610, il
s'est rendu avec
Gall, un autre
moine irlandais, dans les régions alémanes. Dès le VIIe siècle, ont
été créés ou tout simplement
développés des monastères comme
Romainmôtier (Vaud), fondé vers
450, Moutier-Grandval (Berne),
Saint-Maurice d'Agaune (Valais),
fondé vers 515, Saint-Gall, institué
par un disciple de saint Colomban,
etc. Au VIIe siècle,
Imier
évangélisa l'Erguel (appelé aussi le
vallon de Saint-Imier) et l'un ses
compagnons en fit peut-être de même
dans le Val-de-Ruz.
A l'origine des langues nationales
suisses
Le Haut Moyen Age a laissé des
traces linguistiques jusqu'à nos
jours. Alors qu'au temps des
Romains, on s'exprimait en latin
dans toutes les régions de Suisse,
les Romans du Plateau suisse mêlés
aux Burgondes se sont mis à le
parler d'une manière de plus en plus
déformée. Il en a été de même dans
le sud par les Lombards d'origine
germanique. En revanche, les Alamans
qui ont envahi le pays, du nord en
direction des Alpes, ont conservé
leur dialecte germanique et l'ont
imposé aux populations romanisées.
Dès lors, la Suisse occidentale et
le Tessin ont suivi l'évolution des
langues des pays voisins. Au cœur
des Alpes, dans les Grisons, une
petite colonie isolée a continué,
sans influence extérieure, à
pratiquer un latin déformé qui a
abouti aux dialectes rhéto-romanches.
La langue germanique s'est imposée
en Suisse septentrionale, centrale
et orientale.
Seconde partie du Moyen Age
Le territoire neuchâtelois
Avec les successeurs de Charlemagne
a commencé la seconde partie du
Moyen Age qui s'est prolongée
jusqu'au milieu du XVe siècle. A
Neuchâtel, les documents écrits font
défaut de 800 à l'an mil (à vrai
dire jusqu'à 998, date de la
fondation du prieuré de Bevaix).
Pour tenter de comprendre la fin du
premier millénaire, il faudrait
emprunter des renseignements dans
les régions et les pays voisins. Le
territoire neuchâtelois apparaît
dans des documents au cours de cette
période. La ville de
Neuchâtel est
mentionnée pour la première fois en
1011 dans un acte de
Rodolphe III,
roi de Bourgogne qui offrait cet
endroit fortifié à Irmengarde, son
épouse. Dans le même texte, on
citait aussi Auvernier et Arens
(Saint-Blaise). En 1034, deux ans
après la disparition du dernier
descendant des rois de Bourgogne,
Eudes de Champagne a assiégé
Neuchâtel.
La population médiévale
A défaut de recensements, il est
difficile d'établir un chiffre exact
de la population médiévale ; les
estimations donnent 6'500 habitants
au milieu du XVe siècle dont 4 à 5
% dans les Montagnes neuchâteloises.
Dès le XIVe siècle, les noms de
famille sont devenus nécessaires
car, avec l'abolition progressive de
la mainmorte (le droit du seigneur
de reprendre tout ce que possède le
défunt), les enfants ont hérité les
biens de leurs parents. Ce qui
permet de connaître les liens de
parenté, c'est qu'il s'est formé des
familles dans les villages
neuchâtelois, qui ont conservé leur
lieu d'origine jusqu'à ce jour.
Les seigneurs
Les seigneurs de Neuchâtel
Les seigneurs de Neuchâtel
appartenaient à la famille de
Fenis
(Vinelz, Berne) sans que l'on sache
comment les biens avaient passé d'Irmengarde
à ces petits nobles régionaux. Les
Fenis avaient sans doute été les
fondateurs de l'abbaye Saint-Jean de
Cerlier. Ils possédaient des
propriétés jusqu'à Granges
(Soleure), sur le Plateau de Diesse
(Berne) et dans quelques endroits du
canton de Fribourg (Arconciel). Ils
représentaient l'évêque de Bâle à
Bienne et sur la rive nord du lac de
Bienne. En 1218, les biens d'Ulrich II furent partagés:
Berthold
(1203-1260) s'est installé à
Neuchâtel et Ulrich III
a acquis les
terres au-delà de la Thielle: Nidau
(Berne), Strassberg (Berne), château
en ruine au sud de Büren, Aarberg
(Berne), plus tard Valangin. Le
comte Berthold a renforcé sa
présence dans le Val-de-Travers, sur
les villages de la Côte, puis à
Boudry et Rochefort. Avec le
seigneur de Colombier, la Maison de
Neuchâtel a exercé le droit de
justice à Bevaix, terre du prieuré ;
elle a étendu son influence sur
Vaumarcus. En 1307, elle a obtenu
Boudevilliers.
Dès le milieu du XIVe siècle,
Louis
de Neuchâtel, à court d'argent, a
donné des franchises aux bourgeois
de Boudry et du Landeron, concédé
des droits d'usages dans les forêts
aux communes se situant entre Peseux
et Bôle, forêts qu'elles possèdent
aujourd'hui encore.
Isabelle, fille
de Louis, a régné jusqu'en 1395,
puis le comté a passé entre les
mains de Conrad, son neveu, et de
Jean de Fribourg-en-Brisgau, fils de
Conrad. La succession est revenue
ensuite à la
Maison de Hochberg,
successivement Rodolphe et
Philippe,
son fils. Tous ces seigneurs
ont participé activement à la vie
politique et militaire européenne,
offrant progressivement des libertés
au comté de Neuchâtel qui est devenu
ensuite une principauté.
Le Val-de-Ruz et les Montagnes
neuchâteloises
En revanche, le Val-de-Ruz et les
Montagnes neuchâteloises formaient
la seigneurie de Valangin entre les
mains des Valangin, famille de
petite noblesse, puis des
descendants d'Ulrich III, installés
au château. Les relations tendues
entre ces derniers et les Neuchâtel
ont conduit à la
bataille de Coffrane en
1296 et à la destruction
de la bourgade de La Bonneville,
près d'Engollon, en 1301.
Les seigneurs de Valangin
Les seigneurs de Valangin ont tenté
de s'affranchir des prétentions des
Neuchâtel, en s'alliant à la famille
de Montbéliard (France) et à
l'évêque de Bâle. La réunion du Haut
et du Bas du canton ne s'est
réalisée qu'en
1592 par le rachat de
la seigneurie de Valangin. La
comtesse de Neuchâtel,
Marie de
Bourbon, soutenue par Berne, a payé
ce territoire 70'000 écus d'or.
Pendant le Moyen Age, les deux
familles seigneuriales de Neuchâtel
et de Valangin possédaient en outre
des droits (celui de lever des
impôts, par exemple) et des terres
en Franche-Comté, soit en France
actuelle.
L'organisation sociale
Il convient de rappeler que cette
société était encore construite sur
un principe d'inégalité entre les
hommes. Le seigneur de Neuchâtel
offrait protection sur son
territoire. Il rendait la justice et
il garantissait les libertés à ses
sujets. Il protégeait les plus
démunis, les plus faibles, ainsi que
les organisations de l'Eglise. Il
prélevait en contrepartie un impôt
public, des péages, de nombreuses
redevances et divers droits. Il
gardait pour lui les droits de
chasse et de pêche. A son service,
des nobles l'entouraient ; ils
tenaient en fief un coin de terre,
comme les seigneurs de Colombier ou
de Vaumarcus. La terre appartenait
au comte mais il en donnait l'usage
à ses vassaux. Ceux-ci l'assistaient
à la guerre et en matière de justice
; ils devaient naturellement se
montrer loyaux et fidèles envers le
suzerain. La cérémonie de l'hommage
scellait cette confiance mutuelle
entre le seigneur protecteur et son
protégé. Les ministériaux aidaient
aussi le comte dans l'exercice de
ses fonctions. Ils n'étaient pas
d'origine noble bien qu'ils eussent
aimé à le laisser croire. Ils
restaient soumis à la mainmorte mais
ils siégeaient dans les tribunaux.
Les bourgeois de Neuchâtel
jouissaient d'un statut héréditaire,
c'est-à-dire que les fils
bénéficiaient des mêmes droits que
leurs pères. Ils appartenaient à une
communauté et possédaient une maison
en ville ou dans le bourg. Parmi
leurs charges, on peut citer leur
rôle d'assesseurs au tribunal, leur
participation aux activités
militaires (avec armes et chevaux),
aux travaux d'entretien des
remparts. Ils pouvaient compter sur
la protection du comte ; ils
n'étaient pas punis sans décision du
tribunal ; ils avaient des avantages
économiques, sociaux et fiscaux. Ils
avaient le droit de faire un
testament et de disposer de leurs
biens. Le seigneur attendait des
bourgeois qu'ils soient, eux aussi,
loyaux et fidèles. Les familles
bourgeoises de Neuchâtel allaient
progressivement assumer des charges
administratives, économiques et,
plus tard, politiques dans le comté.
Les régions d'altitude de la
seigneurie de Valangin étaient à
défricher. Le seigneur en offrait la
possibilité contre le versement
d'une somme d'argent. Les colons
mettaient le sol en valeur, soit en
le cultivant, soit en le maintenant
en pâturages. Le contrat était
clair: les habergeants étaient tenus
d'exploiter la terre qui leur était
accordée, voire de la transmettre à
leurs enfants après leur décès, mais
ils ne pouvaient pas la quitter.
Certains d'entre eux étaient
astreints à transporter du bois, du
vin, du foin pour les usages du
seigneur et à lui payer des
redevances en espèces (avec de
l'argent) et en nature (en produits
de la terre).
Les non libres, comme les serfs,
n'avaient guère de droits. Soumis à
la mainmorte, ils ne pouvaient pas
faire un testament et disposer de
leurs biens en faveur de leurs
enfants. Ils payaient l'impôt appelé
la taille (le seigneur en fixait le
montant en fonction de ses besoins).
Ils participaient à de nombreuses
corvées. Ils ne quittaient pas la
terre sans être menacés de
poursuites. Ils exerçaient le métier
de leurs pères. Il leur était
interdit de devenir prêtres sans
autorisation du seigneur. Ils
n'épousaient que des filles de même
condition sociale qu'eux.
La vie rurale
Les hommes vivaient à la campagne
dans des petits villages ou dans des
fermes isolées. Ils s'adonnaient à
l'agriculture et à l'élevage ; dans
le Bas, ils faisaient un peu de
viticulture. Nombreuses étaient les
vignes qui appartenaient au seigneur
et que celui-ci donnait à cultiver.
Les paysans pratiquaient sans doute
plusieurs activités pour subsister.
Les rendements étaient mauvais et
les risques de disette fréquents ;
aussi était-il impossible de
constituer des réserves, tout au
plus gardait-on la semence de
l'année suivante. La terre
produisait à peine ce que les gens
mangeaient. L'élevage requérait
l'usage de grandes surfaces pour un
maigre cheptel. Chaque ferme
possédait en moyenne cinq vaches, un
ou deux moutons, quelques chèvres,
un ou deux porcs que l'on menait à
l'automne, dans les forêts de
chênes, pour manger les glands. Sur
la production agricole, les paysans
payaient des redevances au seigneur:
la dîme (8 % de la récolte annuelle)
et le cens, impôt payable en nature
ou en espèces. Lors de
l'épidémie de
peste de 1349-50, le pays de
Neuchâtel a perdu le tiers de ses
habitants. Les surfaces de cultures
ont diminué faute de gens pour les
entretenir. Autour des maisons du
village se trouvaient les domaines,
puis à l'extérieur, les terres de la
communauté, les pâturages communs
qui permettaient de nourrir le
bétail en été et en automne, sous la
conduite d'un berger.
La ferme jurassienne était déjà
bâtie sous un grand toit de bardeaux
(couverture faite de planchettes de
bois tenant lieu de tuiles) ; on
construisait des murs bas et de
petites fenêtres car le verre
n'existait pas ; la partie
supérieure était en bois ou en
pierre. Toute l'architecture était
conçue pour se protéger du froid.
L'intérieur de la maison était boisé
et sombre. La cuisine possédait une
haute cheminée en forme de hotte ;
c'est dans cette pièce que se tenait
la famille. Un évier en pierre
laissait s'écouler les eaux usées à
l'extérieur. Dans la cave ou le
cellier, endroit frais enfoncé dans
le sol, les gens conservaient les
légumes, le vin, l'huile de noix, le
fromage et les viandes fumées ou
salées.
La vie urbaine
La ville avait les allures d'un
grand village avec des jardins
potagers, occupée par des animaux
domestiques et ornée de fumiers. La
ville de Neuchâtel se tenait
entièrement sur la colline du
château, de la tour des Prisons à la
tour de Diesse ; peu à peu, elle a
atteint le Seyon. Dès le XIIIe
siècle, elle a occupé la pente sur
la rive gauche, que l'on appelle
tout naturellement aujourd'hui le
Neubourg (le bourg nouveau). Une
deuxième enceinte a englobé les deux
rives du Seyon, elle était encore là
au XVIIe siècle, comme nous le
montrent les gravures de cette
époque. Après la grande peste de
1349, on estime qu'un millier de
personnes vivaient dans la ville,
mais il y avait des maisons vides et
des vignes en friche, preuve d'une
importante diminution de la
population. La maison comptait déjà
deux ou trois étages au XVe siècle.
Echoppe, atelier, cellier ou
pressoir occupaient le
rez-de-chaussée. Au premier étage se
trouvait la belle chambre avec une
fenêtre en morceaux de verre sertis
de plomb ou en simple papier huilé.
Les premières fenêtres à meneaux
sont apparues au XVe siècle. Le
mobilier était simple: lits, tables,
coffres et bancs.
Le costume des paysans et des
bourgeois est difficile à décrire.
Les images retrouvées en France en
donnent une idée: les gens portaient
chaperon (capuchon) et chapeau ; ils
se vêtaient d'une robe, de chausses
(culotte), de braies (pantalon
ample), d'une ceinture, d'un
chapelet ; les femmes portaient une
aumônière (bourse) à la ceinture. Un
monument dans la collégiale de
Neuchâtel, appelé le
cénotaphe,
permet en revanche de mieux imaginer
le costume des seigneurs de
Neuchâtel aux XIVe et XVe siècles.
A la cour régnaient des nobles dont
la simplicité des moeurs pourrait
surprendre. Jean de
Fribourg-en-Brisgau, qui a succédé à
sa tante Isabelle de Neuchâtel, s'en
allait à la chasse et à la pêche,
s'adonnait à la lecture. On écoutait
au coin du feu les chansons et
récits du ménestrel, on riait aux
plaisanteries du nain ou du fou, on
jouait aux cartes et aux dés. Marie
de Chalon, son épouse, participait
aux activités domestiques: elle
faisait des confitures parfumées aux
épices, préparait des remèdes,
surveillait sa volière, dirigeait le
personnel, recevait à sa table
autant les pauvres que les hôtes
importants.
La description est sans doute trop
idéale, car les activités politiques
et la guerre tenaient parfois
longtemps le comte hors de son
château. La ville médiévale était
aussi un lieu de refuge ; son
rempart offrait une protection aux
gens de la région en cas
d'insécurité ou d'attaques. Avec
l'aide des nobles et des bourgeois,
le seigneur organisait la défense de
la ville contre les sièges. L'un des
fléaux les plus fréquents restait
évidemment l'incendie. Neuchâtel en
fut victime en 1450.
Les activités économiques
L'agriculture
Dès le XIIe siècle, l'homme a fait
reculer la forêt. On reconnaît
aujourd'hui encore ces terres
défrichées qui portent le nom de
prises, souvent accompagnées d'un
nom propre. D'autres se nomment
cernil, cerneux, cernier et
rappellent que ces lieux étaient
cernés, entourés de forêts. Au XIVe
siècle, les colons se sont regroupés
en communautés auxquelles les
seigneurs ont donné des franchises,
des textes énumérant les droits et
devoirs sociaux et financiers des
habergeants. La Sagne et Le Locle en
ont reçu en 1363 et en 1372. Les
défrichements des Montagnes
neuchâteloises ont repris au XVe
siècle ; ils ont touché Le Valanvron
et l'Erguel à l'est, les confins de
La Brévine à l'ouest.
La vigne est citée dès les premiers
documents: en 998, dans l'acte de
fondation du prieuré de Bevaix ou en
1092, dans celui de Corcelles. Cette
culture a peut-être été importée par
les Romains. Le vignoble n'était pas
aussi étendu qu'aujourd'hui ; il
était entrecoupé par des champs et
des prés, assurant les compléments
d'approvisionnement des animaux et
des gens. La production offrait des
surplus, vendus à Soleure par
exemple. Les seigneurs et les
institutions ecclésiastiques
(abbayes, prieurés, monastères)
possédaient des vignes. Ils
vendaient le vin ou louaient les
parchets pour gagner de l'argent.
Les métiers
La recherche et l'exploitation du
minerai de fer ont commencé à
Saint-Sulpice. Cette matière
première était extraite du sol, puis
chauffée et purifiée par battage. Sa
mise en forme par les forgerons
permettait la fabrication d'outils
et de machines, tels que les
faucilles, les faux, les charrues,
les fers à cheval, l'outillage des
métiers du bâtiment. Si l'on faisait
un inventaire des professions
médiévales, on pourrait mentionner
celles qui touchent à
l'alimentation: paysan, berger,
vigneron, pêcheur, chasseur, ainsi
que boulanger, boucher ou
cabaretier. La construction était
représentée par le forgeron, le
carrier, le maçon, le charpentier,
le tuilier, le potier-poêlier. A la
fin du Moyen Age ont été créées les
confréries de métier: en 1472, la
confrérie des barilliers ; la
confrérie des pêcheurs, bateliers et
cossons et la compagnie des favres ,
maçons et chappuis. La compagnie
des marchands est née dans la
seconde moitié du XVe siècle. Les
vêtements étaient fabriqués par le
fourreur, le drapier, le tailleur,
le cordonnier, le tisserand. Au
Moyen Age en effet, on filait et on
tissait la laine des moutons, le lin
et le chanvre, plantes textiles
cultivées dans les linières et les
chenevières. Après le tissage, on
foulait les étoffes avec de gros
marteaux, dans les endroits appelés
la foule. En fait, on écrasait la
matière pour lui donner l'aspect du
feutre. Dès le XVe siècle, une
partie des étoffes étaient importées
de Fribourg et d'Estavayer (Fribourg). A la cour, le comte
employait occasionnellement un
armurier, un doreur, un constructeur
d'horloges. Un apothicaire a ouvert
boutique à Neuchâtel en 1420. En
1477, à Serrières, on a installé une
fabrique de papier, qui employait la
force hydraulique de la rivière. Sur
tous les cours d'eau neuchâtelois,
on trouvait des roues qui
actionnaient un moulin, une scierie,
un battoir (appareil qui sert à
séparer le grain de l'épi de blé),
etc.
Les échanges
Le nombre de boutiques payant
redevance a varié de 9 (en 1439) à
26 (en 1480). Neuchâtel est devenue
un centre commercial régional.
Autorisées par les seigneurs, les
foires jouaient un grand rôle dans
les échanges d'autant que les
marchands étrangers y côtoyaient
ceux de la ville. Ces rencontres se
passaient deux fois par an, puis
trois fois. On y vendait
essentiellement des étoffes. Dans
les campagnes, les foires avaient
plutôt un caractère agricole.
Au Val-de-Travers, dès 1485, avaient
lieu les foires de Saint-Barnabé (11
juin) et de Saint-Barthélémy (24
août). L'acte donné par le comte
énumère tous les objets et outils
susceptibles d'être vendus: des
harnais et des fers à cheval, des
pièces de charrue, des haches, des
marteaux, des serrures, des
brouettes, des récipients et des
ustensiles de cuisine en bois, des
chars, des paniers, des berceaux,
auxquels s'ajoutent du bétail et de
la nourriture. Dans la seigneurie de
Valangin, on a autorisé, mais plus
tardivement, la tenue de foires à
Valangin, au Locle, à Dombresson et
à Cernier.
Comme par le passé, Neuchâtel était
à l'écart des grandes routes
européennes qui passaient par le
Plateau suisse ou par le col du
Grand-Saint-Bernard, Lausanne et le
col de Jougne en direction de la
France. Seule la voie d'eau revêtait
un certain intérêt. Les trois lacs
de Neuchâtel, Morat et Bienne, ainsi
que les rivières, offraient des
communications aisées. Le poisson
salé en tonneaux, le vin et la
pierre jaune d'Hauterive étaient
transportés de cette façon dans les
villes voisines.
A l'intérieur du Pays de Neuchâtel,
de mauvais chemins reliaient les
localités. La route du
Val-de-Travers, malgré le passage
dangereux de la Clusette et la pente
de la côte de Saint-Sulpice,
conduisait à Pontarlier, Salins ou
Besançon. Les voituriers amenaient
le vin d'Arbois ou de Bourgogne, le
sel, les céréales de Franche-Comté.
On descendait aussi en ville le
bois, le fromage, le beurre, la
poix. Les Montagnes neuchâteloises
étaient reliées par des chemins
malaisés comme le col de la Tourne,
la liaison Les
Geneveys-sur-Coffrane-La Sagne par
le Mont-Dard. Plus à l'est par
Pertuis ou les Bugnenets, on
accédait au vallon de Saint-Imier et
à l'évêché de Bâle. Progressivement,
les porteurs et les bêtes de somme
ont été remplacés par les chars et
charrettes.
Le comte de Neuchâtel ne gagnait pas
beaucoup sur le péage qu'il avait
placé à Ballaigues (Vaud) pour se
rapprocher des voies commerciales
traversant le Jura. Le péage de
Neuchâtel ne connaissait guère qu'un
ou deux passages quotidiens, celui
de Thielle avait probablement une
activité plus importante. La lecture
des tarifs établis à diverses
époques rappelle le nom des
marchandises qui transitaient.
Outre le fer, le vin, les céréales,
le sel, le poisson, déjà mentionnés,
on trouvait les fruits, comme les
figues, les amandes, les citrons et
les oranges, produits très rares et
très chers. On transportait aussi le
bétail, les matières premières pour
la construction, les étoffes, la
poudre à canon.
L'Eglise au Moyen Age
Au Moyen Age, l'Eglise se signalait
par la création de paroisses et
d'institutions ecclésiastiques
(chapitres et monastères) ; elle
offrait en outre des prestations
sociales: enseignement, soins aux
malades, accueil des voyageurs. Hors
de la paroisse, l'homme du Moyen Age
n'est rien. La paroisse représentait
la communauté des hommes: ceux-ci y
naissaient, ils y étaient baptisés
et mariés, ils y mouraient. Le curé
enseignait les fidèles. Les
chanoines vivaient soit en chapitre
et servaient la messe dans une
cathédrale (siège de l'évêque) ou
dans une collégiale, soit retirés du
monde dans un monastère pour prier
et étudier.
Ulrich II et
Berthe, sa femme, ont
fondé le chapitre de Neuchâtel vers
1185, au début de la construction de
la collégiale. Pour vivre, les
religieux possédaient des vignes,
des terres et d'autres biens reçus
des seigneurs ou des fidèles. Outre
le service de la messe, ils
exerçaient les fonctions de
secrétaire et de conseiller du
seigneur. Claude d'Aarberg et
Guillemette de Vergy ont créé en
1505 un chapitre à l'occasion de la
dédicace de la collégiale de
Valangin. Sur le territoire
neuchâtelois, on trouvait en outre
une abbaye de prémontrés à
Fontaine-André, dès 1144. En 1375,
elle fut détruite par des bandes de
pillards, puis reconstruite.
L'abbaye et le chapitre de Neuchâtel
étaient souvent opposés dans des
procès avant que la Réforme ne mît
fin à ces rivalités. Trois prieurés
bénédictins ont été implantés dans
le comté. En 998, à Bevaix, un noble
du nom de Radulphus a créé un
prieuré auquel il a donné des vignes
et des terres dans la région de
Bevaix et de Brot, ainsi que
l'église et le village de
Saint-Martin, habité par trente
serfs et par leurs familles.
En 1092, Humbert a remis à l'abbaye
de Cluny l'église de Corcelles et
celle de Coffrane avec tous leurs
biens. L'institution a été placée
sous la garde de l'abbaye de
Romainmôtier. En 1107, on trouve la
première mention du prieuré du
Vautravers, situé à Môtiers. Le
futur pape Jules II y a séjourné et
c'est lui, devenu pontife, qui l'a
donné au chapitre de Neuchâtel, en
1507. L'établissement possédait des
biens dans la région de Grandson, au
Val-de-Travers, au Val-de-Ruz
(pâturages et dîmes), des vignes à
Auvernier, Corcelles et Cormondrèche.
L'assistance aux pauvres faisait
partie des tâches de l'Eglise.
Celle-ci gérait les hôpitaux qui
offraient un gîte aux voyageurs et
aux pauvres de la région. Les soins
aux malades n'étaient pas le but
premier de ces établissements. A
Neuchâtel, un hôpital est établi au
Fornel dès 1231. Un deuxième
établissement a été construit en
1373 à l'emplacement de l'hôtel de
ville actuel et confié aux religieux
de l'ordre du Saint-Esprit qui se
consacrait aux pauvres.
La maladière désignait le lieu
d'hébergement des lépreux que l'on
éloignait de la ville à cause des
risques de contagion. La direction
de la maladière était laïque. En
revanche, l'enseignement demeurait
entre les mains des religieux ;
malheureusement on ne sait presque
rien de ces activités faute de
recherches ou de documents dans les
archives. On possède quelques
indices, des frais dans les comptes,
un nom de maître d'école, c'est trop
peu pour évoquer l'atmosphère d'une
classe à l'époque. On peut imaginer
la stricte discipline imposée aux
élèves, la prépondérance des textes
bibliques, du chant religieux et de
la morale chrétienne.
La sorcellerie était fortement
réprimée par l'Eglise et les procès
étaient nombreux. On reprochait aux
accusés d'entretenir des relations
avec le diable, de participer à des
séances au cours desquelles on
commettait des actes répréhensibles
de débauche, d'orgie, voire
d'anthropophagie (pratique qui
consiste à manger de la chair
humaine). Cette chasse aux sorciers
et aux sorcières a continué dans les
siècles suivants, se terminant par
de très nombreuses exécutions.