SOMMAIRE - Canton de Neuchâtel

En ce qui concerne l'histoire du canton de Neuchâtel, nous avons choisi dans ce dossier de la commencer aux alentours de l'an mil. Les documents écrits font défaut de 800 à 998 (date de la fondation du prieuré de Bevaix); on trouve pour la première fois mention de la ville de Neuchâtel dans un acte de Rodolphe III, roi de Bourgogne, en 1011. De la fondation de la ville de Neuchâtel au Traité de Paris signé par Frédéric-Guillaume IV en 1857... Un dossier en construction.

 

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 Considérations générales sur le Moyen Âge neuchâtelois

 
 

La rareté des documents écrits rend difficile une description circonstanciée de cette époque. Depuis quelques années, l'archéologie médiévale supplée à l'absence des textes, notamment pour le Haut Moyen Age. Le pays est politiquement divisé en deux, le comté de Neuchâtel (Littoral, Val-de-Travers, Boudevilliers) et la seigneurie de Valangin (Val-de-Ruz, Le Locle, Les Brenets, La Chaux-de-Fonds).

Des nouveaux venus

L'Empire romain cède du terrain
Progressivement et dès le IIIe siècle, l'Empire romain a cédé du terrain devant les pressions exercées par les peuples germaniques qui venaient faire des incursions dans le territoire ennemi. Les envahisseurs se nommaient Burgondes, Lombards, Alamans, Huns, Ostrogoths, Vandales, selon les régions. Dans un premier temps, les Romains ont construit des villes fortifiées pour assurer la protection et la sécurité des habitants: on peut citer Kaiseraugst (Argovie), près de Bâle, ou Genève. En 401 cependant, les troupes romaines ont quitté la frontière du Rhin, pour défendre le sud des Alpes, tout en conservant administrativement ce territoire au sein de l'Empire. Il semble que les invasions ne se soient pas produites immédiatement et que les Romans (métissage de Romains et de Celtes vivant ensemble depuis des siècles) et les Germains aient entretenu des rapports pacifiques.

Les Burgondes
Les Burgondes, venant des pays scandinaves, se sont établis dans la région de Worms (Allemagne) avec mission des Romains de contenir les autres migrants. L'un de leurs rois a tenté de trahir Rome, ce qui a conduit le général romain Aetius à écraser la révolte dans le sang. Il a emmené ensuite les Burgondes vaincus en Suisse Romande et en Savoie. Ceux-ci, peu nombreux, ont reçu des terres des Romans auxquels on a accordé une exonération d'impôts. Ensemble, ils avaient la tâche de surveiller la région. En quelques générations, les nouveaux venus ont adopté la culture des Romans. Le royaume de Burgondie a connu son apogée avec le roi Gondebaud (480-516) qui avait fait de Lyon sa capitale. Mais en 534, ce territoire a été conquis par des rois francs, de la famille des Mérovingiens. Cet exemple d'intégration ne doit pas faire oublier que d'autres peuples ont pratiqué la méthode forte, en imposant par exemple leur langue aux vaincus. Ainsi les Alamans ont envahi le Plateau suisse par le nord-est, en détruisant certaines villes, d'abord sans s'y installer, puis dès le VIe siècle, en fondant des villages. On les reconnaît aujourd'hui aux terminaisons -ingen (comme Eptingen) ou -heim (comme Arlesheim). La germanisation s'est faite peu à peu jusqu'aux Alpes. Les Francs ont conquis à leur tour le territoire des Alamans en 536 et les ont incorporés dans leur royaume. Le chiffre de population a baissé dès la fin de l'Antiquité par exode, par faits de guerre, par épidémie ou famine et il s'est maintenu très bas pendant toute cette première partie du Moyen Age.

Dans le Pays de Neuchâtel, les Burgondes ont laissé des traces à Serrières et au Châtelard de Bevaix, dès le VIe siècle seulement. Une fois encore, il s'agit de tombes avec des squelettes et des objets. En examinant les premiers, on peut en déduire que la taille moyenne des adultes était de 165 cm et que les gens souffraient de caries, d'arthrose des vertèbres cervicales et qu'ils manquaient de fer. Les objets forment un échantillonnage de garnitures de ceintures, portées par les hommes et les femmes. Ils démontrent l'habileté artisanale et technique des Mérovingiens.

L'artisanat

Les orfèvres et argenteurs travaillaient le fer ou le bronze coulé, qu'ils martelaient, gravaient au burin, polissaient, rehaussaient de fils d'argent ou de laiton formant des motifs. Cette technique est connue sous le nom de damasquinage. Les forgerons durcissaient aussi le métal à la trempe, procédé qui consiste à jeter le fer rougi par le feu dans de l'eau froide, ce qui a pour propriété de le durcir. Les boucles de ceinture prenaient des formes diverses, mais toutes se portaient autour du ventre par un cuir souple et flexible. On y fixait une petite poche et un scramasaxe, une sorte de sabre d'un seul tranchant. Les femmes se paraient de bijoux ; une tombe de Neuchâtel-Les Battieux a livré un collier de 56 perles multicolores. Les potiers cuisaient les céramiques au four. Certains récipients étaient aussi taillés en pierre ollaire (roche verte). Les souffleurs de verre qui réalisaient des objets retrouvés dans les sites ne semblent pas attestés dans la région. Le bois, abondant dans les forêts, était façonné par les tourneurs, les tonneliers, les menuisiers.

La vie rurale

Les fermes étaient bâties dans des enclos entourés de forêts ; d'autres, de construction romaine, ont été vraisemblablement utilisées par les Burgondes, du moins en partie. De nouveaux bâtiments ont été construits en gros galets, liés avec de la terre argileuse. Les fondations étaient en dur ; les parois étaient faites de poteaux, de colombages et de clayonnages, structure de branchages sur laquelle on accrochait le torchis, mélange de terre et de paille hachée. Le toit était recouvert de chaume (longue paille dont on a enlevé le grain) ou parfois de tuiles.

On connaît mal le mode de vie de cette époque, si ce n'est que l'agriculture s'est maintenue tant bien que mal et que l'élevage a connu un modeste essor. La culture est marquée par l'insuffisance des rendements, entraînant des disettes. On pense qu'un grain semé en rapportait deux, alors que les Romains en obtenaient 10 à 15. Il n'était pas rare que l'on fît du pain avec des racines, des pépins de raisin. Les outils étaient rudimentaires et peu nombreux: faux, faucilles, pelles, araires (instruments pour labourer la terre). On cultivait le seigle, l'orge, l'avoine, le millet, plusieurs variétés de blé, ainsi que des légumineuses (haricots, petits pois et lentilles). On plantait du lin, permettant aux femmes de travailler au métier à tisser. Le commerce à longue distance continuait ; on importait des produits de luxe provenant de l'Orient et de la Méditerranée: papyrus, tissus de soie, épices, dattes, huile d'olive ; des matières premières du Nord: cuir, laine, or, étain, cuivre et... esclaves! Il ne faut pas oublier cependant que le réseau routier était en mauvais état et que les pillards étaient nombreux.

Pour les produits de première nécessité, l'économie était devenue autarcique, c'est-à-dire que les hommes mangeaient ce qu'ils produisaient. On élevait des moutons (laine), des porcs, des bœufs, des chèvres, des chevaux, des chiens, des volailles et des abeilles (miel), comme chez les Gallo-Romains. L'une des traces les plus significatives des populations de cette époque se marque dans les noms de lieux actuels. Il s'agit souvent du nom d'un propriétaire de domaine: Fresens (de Frico), Montmollin (de Mummol), Boudry (de Balderich), Boudevilliers (de villa, la ferme, et de Boldier ou Baldier) ; Vilars et Villiers indiquent un domaine. Le préfixe cor- évoque la cour intérieure de la ferme, on le trouve dans Cormondrèche (domaine de Munderich), Cornaux (de Arnald), Cortaillod (de Agilald), etc.

L'Eglise

La vie urbaine du Haut Moyen Age n'est pas connue sur le territoire cantonal. Elle était réservée aux cités où résidait un évêque. Autour d'elles se sont développées des sortes de banlieues. Il faut dire qu'à ce moment-là, l'Eglise se chargeait des tâches que l'on confie aujourd'hui à l'Etat (aide aux pauvres, aux malades, etc). Les premiers chrétiens habitaient aux alentours des villes et là où l'on a construit les premières églises funéraires dans lesquelles on enterrait les morts. C'était aussi l'époque où l'on vénérait les reliques et les martyrs (comme saint Maurice d'Agaune dans la vallée du Rhône). Le baptême a été institué à ce moment-là car il est devenu le signe de l'entrée des païens dans les communautés chrétiennes. Si les Burgondes étaient déjà christianisés à leur arrivée, il n'en était pas de même des Alamans qui demeuraient païens au début du VIIe siècle. En 590, un moine, Colomban, a quitté l'Irlande pour aller prêcher, il s'est installé à Luxeuil dans les Vosges (France) et de là, en 610, il s'est rendu avec Gall, un autre moine irlandais, dans les régions alémanes. Dès le VIIe siècle, ont été créés ou tout simplement développés des monastères comme Romainmôtier (Vaud), fondé vers 450, Moutier-Grandval (Berne), Saint-Maurice d'Agaune (Valais), fondé vers 515, Saint-Gall, institué par un disciple de saint Colomban, etc. Au VIIe siècle, Imier évangélisa l'Erguel (appelé aussi le vallon de Saint-Imier) et l'un ses compagnons en fit peut-être de même dans le Val-de-Ruz.

A l'origine des langues nationales suisses

Le Haut Moyen Age a laissé des traces linguistiques jusqu'à nos jours. Alors qu'au temps des Romains, on s'exprimait en latin dans toutes les régions de Suisse, les Romans du Plateau suisse mêlés aux Burgondes se sont mis à le parler d'une manière de plus en plus déformée. Il en a été de même dans le sud par les Lombards d'origine germanique. En revanche, les Alamans qui ont envahi le pays, du nord en direction des Alpes, ont conservé leur dialecte germanique et l'ont imposé aux populations romanisées. Dès lors, la Suisse occidentale et le Tessin ont suivi l'évolution des langues des pays voisins. Au cœur des Alpes, dans les Grisons, une petite colonie isolée a continué, sans influence extérieure, à pratiquer un latin déformé qui a abouti aux dialectes rhéto-romanches. La langue germanique s'est imposée en Suisse septentrionale, centrale et orientale.

Seconde partie du Moyen Age

Le territoire neuchâtelois
Avec les successeurs de Charlemagne a commencé la seconde partie du Moyen Age qui s'est prolongée jusqu'au milieu du XVe siècle. A Neuchâtel, les documents écrits font défaut de 800 à l'an mil (à vrai dire jusqu'à 998, date de la fondation du prieuré de Bevaix). Pour tenter de comprendre la fin du premier millénaire, il faudrait emprunter des renseignements dans les régions et les pays voisins. Le territoire neuchâtelois apparaît dans des documents au cours de cette période. La ville de Neuchâtel est mentionnée pour la première fois en 1011 dans un acte de Rodolphe III, roi de Bourgogne qui offrait cet endroit fortifié à Irmengarde, son épouse. Dans le même texte, on citait aussi Auvernier et Arens (Saint-Blaise). En 1034, deux ans après la disparition du dernier descendant des rois de Bourgogne, Eudes de Champagne a assiégé Neuchâtel.

La population médiévale
A défaut de recensements, il est difficile d'établir un chiffre exact de la population médiévale ; les estimations donnent 6'500 habitants au milieu du XVe siècle dont 4 à 5 % dans les Montagnes neuchâteloises. Dès le XIVe siècle, les noms de famille sont devenus nécessaires car, avec l'abolition progressive de la mainmorte (le droit du seigneur de reprendre tout ce que possède le défunt), les enfants ont hérité les biens de leurs parents. Ce qui permet de connaître les liens de parenté, c'est qu'il s'est formé des familles dans les villages neuchâtelois, qui ont conservé leur lieu d'origine jusqu'à ce jour.

Les seigneurs

Les seigneurs de Neuchâtel
Les seigneurs de Neuchâtel appartenaient à la famille de Fenis (Vinelz, Berne) sans que l'on sache comment les biens avaient passé d'Irmengarde à ces petits nobles régionaux. Les Fenis avaient sans doute été les fondateurs de l'abbaye Saint-Jean de Cerlier. Ils possédaient des propriétés jusqu'à Granges (Soleure), sur le Plateau de Diesse (Berne) et dans quelques endroits du canton de Fribourg (Arconciel). Ils représentaient l'évêque de Bâle à Bienne et sur la rive nord du lac de Bienne. En 1218, les biens d'Ulrich II furent partagés: Berthold (1203-1260) s'est installé à Neuchâtel et Ulrich III a acquis les terres au-delà de la Thielle: Nidau (Berne), Strassberg (Berne), château en ruine au sud de Büren, Aarberg (Berne), plus tard Valangin. Le comte Berthold a renforcé sa présence dans le Val-de-Travers, sur les villages de la Côte, puis à Boudry et Rochefort. Avec le seigneur de Colombier, la Maison de Neuchâtel a exercé le droit de justice à Bevaix, terre du prieuré ; elle a étendu son influence sur Vaumarcus. En 1307, elle a obtenu Boudevilliers.

Dès le milieu du XIVe siècle, Louis de Neuchâtel, à court d'argent, a donné des franchises aux bourgeois de Boudry et du Landeron, concédé des droits d'usages dans les forêts aux communes se situant entre Peseux et Bôle, forêts qu'elles possèdent aujourd'hui encore. Isabelle, fille de Louis, a régné jusqu'en 1395, puis le comté a passé entre les mains de Conrad, son neveu, et de Jean de Fribourg-en-Brisgau, fils de Conrad. La succession est revenue ensuite à la Maison de Hochberg, successivement Rodolphe et Philippe, son fils. Tous ces seigneurs ont participé activement à la vie politique et militaire européenne, offrant progressivement des libertés au comté de Neuchâtel qui est devenu ensuite une principauté.

Le Val-de-Ruz et les Montagnes neuchâteloises
En revanche, le Val-de-Ruz et les Montagnes neuchâteloises formaient la seigneurie de Valangin entre les mains des Valangin, famille de petite noblesse, puis des descendants d'Ulrich III, installés au château. Les relations tendues entre ces derniers et les Neuchâtel ont conduit à la bataille de Coffrane en 1296 et à la destruction de la bourgade de La Bonneville, près d'Engollon, en 1301.

Les seigneurs de Valangin
Les seigneurs de Valangin ont tenté de s'affranchir des prétentions des Neuchâtel, en s'alliant à la famille de Montbéliard (France) et à l'évêque de Bâle. La réunion du Haut et du Bas du canton ne s'est réalisée qu'en 1592 par le rachat de la seigneurie de Valangin. La comtesse de Neuchâtel, Marie de Bourbon, soutenue par Berne, a payé ce territoire 70'000 écus d'or. Pendant le Moyen Age, les deux familles seigneuriales de Neuchâtel et de Valangin possédaient en outre des droits (celui de lever des impôts, par exemple) et des terres en Franche-Comté, soit en France actuelle.

L'organisation sociale

Il convient de rappeler que cette société était encore construite sur un principe d'inégalité entre les hommes. Le seigneur de Neuchâtel offrait protection sur son territoire. Il rendait la justice et il garantissait les libertés à ses sujets. Il protégeait les plus démunis, les plus faibles, ainsi que les organisations de l'Eglise. Il prélevait en contrepartie un impôt public, des péages, de nombreuses redevances et divers droits. Il gardait pour lui les droits de chasse et de pêche. A son service, des nobles l'entouraient ; ils tenaient en fief un coin de terre, comme les seigneurs de Colombier ou de Vaumarcus. La terre appartenait au comte mais il en donnait l'usage à ses vassaux. Ceux-ci l'assistaient à la guerre et en matière de justice ; ils devaient naturellement se montrer loyaux et fidèles envers le suzerain. La cérémonie de l'hommage scellait cette confiance mutuelle entre le seigneur protecteur et son protégé. Les ministériaux aidaient aussi le comte dans l'exercice de ses fonctions. Ils n'étaient pas d'origine noble bien qu'ils eussent aimé à le laisser croire. Ils restaient soumis à la mainmorte mais ils siégeaient dans les tribunaux.

Les bourgeois de Neuchâtel jouissaient d'un statut héréditaire, c'est-à-dire que les fils bénéficiaient des mêmes droits que leurs pères. Ils appartenaient à une communauté et possédaient une maison en ville ou dans le bourg. Parmi leurs charges, on peut citer leur rôle d'assesseurs au tribunal, leur participation aux activités militaires (avec armes et chevaux), aux travaux d'entretien des remparts. Ils pouvaient compter sur la protection du comte ; ils n'étaient pas punis sans décision du tribunal ; ils avaient des avantages économiques, sociaux et fiscaux. Ils avaient le droit de faire un testament et de disposer de leurs biens. Le seigneur attendait des bourgeois qu'ils soient, eux aussi, loyaux et fidèles. Les familles bourgeoises de Neuchâtel allaient progressivement assumer des charges administratives, économiques et, plus tard, politiques dans le comté.

Les régions d'altitude de la seigneurie de Valangin étaient à défricher. Le seigneur en offrait la possibilité contre le versement d'une somme d'argent. Les colons mettaient le sol en valeur, soit en le cultivant, soit en le maintenant en pâturages. Le contrat était clair: les habergeants étaient tenus d'exploiter la terre qui leur était accordée, voire de la transmettre à leurs enfants après leur décès, mais ils ne pouvaient pas la quitter. Certains d'entre eux étaient astreints à transporter du bois, du vin, du foin pour les usages du seigneur et à lui payer des redevances en espèces (avec de l'argent) et en nature (en produits de la terre).

Les non libres, comme les serfs, n'avaient guère de droits. Soumis à la mainmorte, ils ne pouvaient pas faire un testament et disposer de leurs biens en faveur de leurs enfants. Ils payaient l'impôt appelé la taille (le seigneur en fixait le montant en fonction de ses besoins). Ils participaient à de nombreuses corvées. Ils ne quittaient pas la terre sans être menacés de poursuites. Ils exerçaient le métier de leurs pères. Il leur était interdit de devenir prêtres sans autorisation du seigneur. Ils n'épousaient que des filles de même condition sociale qu'eux.

La vie rurale

Les hommes vivaient à la campagne dans des petits villages ou dans des fermes isolées. Ils s'adonnaient à l'agriculture et à l'élevage ; dans le Bas, ils faisaient un peu de viticulture. Nombreuses étaient les vignes qui appartenaient au seigneur et que celui-ci donnait à cultiver. Les paysans pratiquaient sans doute plusieurs activités pour subsister. Les rendements étaient mauvais et les risques de disette fréquents ; aussi était-il impossible de constituer des réserves, tout au plus gardait-on la semence de l'année suivante. La terre produisait à peine ce que les gens mangeaient. L'élevage requérait l'usage de grandes surfaces pour un maigre cheptel. Chaque ferme possédait en moyenne cinq vaches, un ou deux moutons, quelques chèvres, un ou deux porcs que l'on menait à l'automne, dans les forêts de chênes, pour manger les glands. Sur la production agricole, les paysans payaient des redevances au seigneur: la dîme (8 % de la récolte annuelle) et le cens, impôt payable en nature ou en espèces. Lors de l'épidémie de peste de 1349-50, le pays de Neuchâtel a perdu le tiers de ses habitants. Les surfaces de cultures ont diminué faute de gens pour les entretenir. Autour des maisons du village se trouvaient les domaines, puis à l'extérieur, les terres de la communauté, les pâturages communs qui permettaient de nourrir le bétail en été et en automne, sous la conduite d'un berger.

La ferme jurassienne était déjà bâtie sous un grand toit de bardeaux (couverture faite de planchettes de bois tenant lieu de tuiles) ; on construisait des murs bas et de petites fenêtres car le verre n'existait pas ; la partie supérieure était en bois ou en pierre. Toute l'architecture était conçue pour se protéger du froid. L'intérieur de la maison était boisé et sombre. La cuisine possédait une haute cheminée en forme de hotte ; c'est dans cette pièce que se tenait la famille. Un évier en pierre laissait s'écouler les eaux usées à l'extérieur. Dans la cave ou le cellier, endroit frais enfoncé dans le sol, les gens conservaient les légumes, le vin, l'huile de noix, le fromage et les viandes fumées ou salées.

La vie urbaine

La ville avait les allures d'un grand village avec des jardins potagers, occupée par des animaux domestiques et ornée de fumiers. La ville de Neuchâtel se tenait entièrement sur la colline du château, de la tour des Prisons à la tour de Diesse ; peu à peu, elle a atteint le Seyon. Dès le XIIIe siècle, elle a occupé la pente sur la rive gauche, que l'on appelle tout naturellement aujourd'hui le Neubourg (le bourg nouveau). Une deuxième enceinte a englobé les deux rives du Seyon, elle était encore là au XVIIe siècle, comme nous le montrent les gravures de cette époque. Après la grande peste de 1349, on estime qu'un millier de personnes vivaient dans la ville, mais il y avait des maisons vides et des vignes en friche, preuve d'une importante diminution de la population. La maison comptait déjà deux ou trois étages au XVe siècle. Echoppe, atelier, cellier ou pressoir occupaient le rez-de-chaussée. Au premier étage se trouvait la belle chambre avec une fenêtre en morceaux de verre sertis de plomb ou en simple papier huilé. Les premières fenêtres à meneaux sont apparues au XVe siècle. Le mobilier était simple: lits, tables, coffres et bancs.

Le costume des paysans et des bourgeois est difficile à décrire. Les images retrouvées en France en donnent une idée: les gens portaient chaperon (capuchon) et chapeau ; ils se vêtaient d'une robe, de chausses (culotte), de braies (pantalon ample), d'une ceinture, d'un chapelet ; les femmes portaient une aumônière (bourse) à la ceinture. Un monument dans la collégiale de Neuchâtel, appelé le cénotaphe, permet en revanche de mieux imaginer le costume des seigneurs de Neuchâtel aux XIVe et XVe siècles. A la cour régnaient des nobles dont la simplicité des moeurs pourrait surprendre. Jean de Fribourg-en-Brisgau, qui a succédé à sa tante Isabelle de Neuchâtel, s'en allait à la chasse et à la pêche, s'adonnait à la lecture. On écoutait au coin du feu les chansons et récits du ménestrel, on riait aux plaisanteries du nain ou du fou, on jouait aux cartes et aux dés. Marie de Chalon, son épouse, participait aux activités domestiques: elle faisait des confitures parfumées aux épices, préparait des remèdes, surveillait sa volière, dirigeait le personnel, recevait à sa table autant les pauvres que les hôtes importants.

La description est sans doute trop idéale, car les activités politiques et la guerre tenaient parfois longtemps le comte hors de son château. La ville médiévale était aussi un lieu de refuge ; son rempart offrait une protection aux gens de la région en cas d'insécurité ou d'attaques. Avec l'aide des nobles et des bourgeois, le seigneur organisait la défense de la ville contre les sièges. L'un des fléaux les plus fréquents restait évidemment l'incendie. Neuchâtel en fut victime en 1450.

Les activités économiques

L'agriculture
Dès le XIIe siècle, l'homme a fait reculer la forêt. On reconnaît aujourd'hui encore ces terres défrichées qui portent le nom de prises, souvent accompagnées d'un nom propre. D'autres se nomment cernil, cerneux, cernier et rappellent que ces lieux étaient cernés, entourés de forêts. Au XIVe siècle, les colons se sont regroupés en communautés auxquelles les seigneurs ont donné des franchises, des textes énumérant les droits et devoirs sociaux et financiers des habergeants. La Sagne et Le Locle en ont reçu en 1363 et en 1372. Les défrichements des Montagnes neuchâteloises ont repris au XVe siècle ; ils ont touché Le Valanvron et l'Erguel à l'est, les confins de La Brévine à l'ouest.

La vigne est citée dès les premiers documents: en 998, dans l'acte de fondation du prieuré de Bevaix ou en 1092, dans celui de Corcelles. Cette culture a peut-être été importée par les Romains. Le vignoble n'était pas aussi étendu qu'aujourd'hui ; il était entrecoupé par des champs et des prés, assurant les compléments d'approvisionnement des animaux et des gens. La production offrait des surplus, vendus à Soleure par exemple. Les seigneurs et les institutions ecclésiastiques (abbayes, prieurés, monastères) possédaient des vignes. Ils vendaient le vin ou louaient les parchets pour gagner de l'argent.

Les métiers
La recherche et l'exploitation du minerai de fer ont commencé à Saint-Sulpice. Cette matière première était extraite du sol, puis chauffée et purifiée par battage. Sa mise en forme par les forgerons permettait la fabrication d'outils et de machines, tels que les faucilles, les faux, les charrues, les fers à cheval, l'outillage des métiers du bâtiment. Si l'on faisait un inventaire des professions médiévales, on pourrait mentionner celles qui touchent à l'alimentation: paysan, berger, vigneron, pêcheur, chasseur, ainsi que boulanger, boucher ou cabaretier. La construction était représentée par le forgeron, le carrier, le maçon, le charpentier, le tuilier, le potier-poêlier. A la fin du Moyen Age ont été créées les confréries de métier: en 1472, la confrérie des barilliers ; la confrérie des pêcheurs, bateliers et cossons et la compagnie des favres , maçons et chappuis. La compagnie des marchands est née dans la seconde moitié du XVe siècle. Les vêtements étaient fabriqués par le fourreur, le drapier, le tailleur, le cordonnier, le tisserand. Au Moyen Age en effet, on filait et on tissait la laine des moutons, le lin et le chanvre, plantes textiles cultivées dans les linières et les chenevières. Après le tissage, on foulait les étoffes avec de gros marteaux, dans les endroits appelés la foule. En fait, on écrasait la matière pour lui donner l'aspect du feutre. Dès le XVe siècle, une partie des étoffes étaient importées de Fribourg et d'Estavayer (Fribourg). A la cour, le comte employait occasionnellement un armurier, un doreur, un constructeur d'horloges. Un apothicaire a ouvert boutique à Neuchâtel en 1420. En 1477, à Serrières, on a installé une fabrique de papier, qui employait la force hydraulique de la rivière. Sur tous les cours d'eau neuchâtelois, on trouvait des roues qui actionnaient un moulin, une scierie, un battoir (appareil qui sert à séparer le grain de l'épi de blé), etc.

Les échanges
Le nombre de boutiques payant redevance a varié de 9 (en 1439) à 26 (en 1480). Neuchâtel est devenue un centre commercial régional. Autorisées par les seigneurs, les foires jouaient un grand rôle dans les échanges d'autant que les marchands étrangers y côtoyaient ceux de la ville. Ces rencontres se passaient deux fois par an, puis trois fois. On y vendait essentiellement des étoffes. Dans les campagnes, les foires avaient plutôt un caractère agricole.

Au Val-de-Travers, dès 1485, avaient lieu les foires de Saint-Barnabé (11 juin) et de Saint-Barthélémy (24 août). L'acte donné par le comte énumère tous les objets et outils susceptibles d'être vendus: des harnais et des fers à cheval, des pièces de charrue, des haches, des marteaux, des serrures, des brouettes, des récipients et des ustensiles de cuisine en bois, des chars, des paniers, des berceaux, auxquels s'ajoutent du bétail et de la nourriture. Dans la seigneurie de Valangin, on a autorisé, mais plus tardivement, la tenue de foires à Valangin, au Locle, à Dombresson et à Cernier.

Comme par le passé, Neuchâtel était à l'écart des grandes routes européennes qui passaient par le Plateau suisse ou par le col du Grand-Saint-Bernard, Lausanne et le col de Jougne en direction de la France. Seule la voie d'eau revêtait un certain intérêt. Les trois lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne, ainsi que les rivières, offraient des communications aisées. Le poisson salé en tonneaux, le vin et la pierre jaune d'Hauterive étaient transportés de cette façon dans les villes voisines.

A l'intérieur du Pays de Neuchâtel, de mauvais chemins reliaient les localités. La route du Val-de-Travers, malgré le passage dangereux de la Clusette et la pente de la côte de Saint-Sulpice, conduisait à Pontarlier, Salins ou Besançon. Les voituriers amenaient le vin d'Arbois ou de Bourgogne, le sel, les céréales de Franche-Comté. On descendait aussi en ville le bois, le fromage, le beurre, la poix. Les Montagnes neuchâteloises étaient reliées par des chemins malaisés comme le col de la Tourne, la liaison Les Geneveys-sur-Coffrane-La Sagne par le Mont-Dard. Plus à l'est par Pertuis ou les Bugnenets, on accédait au vallon de Saint-Imier et à l'évêché de Bâle. Progressivement, les porteurs et les bêtes de somme ont été remplacés par les chars et charrettes. Le comte de Neuchâtel ne gagnait pas beaucoup sur le péage qu'il avait placé à Ballaigues (Vaud) pour se rapprocher des voies commerciales traversant le Jura. Le péage de Neuchâtel ne connaissait guère qu'un ou deux passages quotidiens, celui de Thielle avait probablement une activité plus importante. La lecture des tarifs établis à diverses époques rappelle le nom des marchandises qui transitaient.

Outre le fer, le vin, les céréales, le sel, le poisson, déjà mentionnés, on trouvait les fruits, comme les figues, les amandes, les citrons et les oranges, produits très rares et très chers. On transportait aussi le bétail, les matières premières pour la construction, les étoffes, la poudre à canon.


L'Eglise au Moyen Age

Au Moyen Age, l'Eglise se signalait par la création de paroisses et d'institutions ecclésiastiques (chapitres et monastères) ; elle offrait en outre des prestations sociales: enseignement, soins aux malades, accueil des voyageurs. Hors de la paroisse, l'homme du Moyen Age n'est rien. La paroisse représentait la communauté des hommes: ceux-ci y naissaient, ils y étaient baptisés et mariés, ils y mouraient. Le curé enseignait les fidèles. Les chanoines vivaient soit en chapitre et servaient la messe dans une cathédrale (siège de l'évêque) ou dans une collégiale, soit retirés du monde dans un monastère pour prier et étudier.

Ulrich II et Berthe, sa femme, ont fondé le chapitre de Neuchâtel vers 1185, au début de la construction de la collégiale. Pour vivre, les religieux possédaient des vignes, des terres et d'autres biens reçus des seigneurs ou des fidèles. Outre le service de la messe, ils exerçaient les fonctions de secrétaire et de conseiller du seigneur. Claude d'Aarberg et Guillemette de Vergy ont créé en 1505 un chapitre à l'occasion de la dédicace de la collégiale de Valangin. Sur le territoire neuchâtelois, on trouvait en outre une abbaye de prémontrés à Fontaine-André, dès 1144. En 1375, elle fut détruite par des bandes de pillards, puis reconstruite. L'abbaye et le chapitre de Neuchâtel étaient souvent opposés dans des procès avant que la Réforme ne mît fin à ces rivalités. Trois prieurés bénédictins ont été implantés dans le comté. En 998, à Bevaix, un noble du nom de Radulphus a créé un prieuré auquel il a donné des vignes et des terres dans la région de Bevaix et de Brot, ainsi que l'église et le village de Saint-Martin, habité par trente serfs et par leurs familles.

En 1092, Humbert a remis à l'abbaye de Cluny l'église de Corcelles et celle de Coffrane avec tous leurs biens. L'institution a été placée sous la garde de l'abbaye de Romainmôtier. En 1107, on trouve la première mention du prieuré du Vautravers, situé à Môtiers. Le futur pape Jules II y a séjourné et c'est lui, devenu pontife, qui l'a donné au chapitre de Neuchâtel, en 1507. L'établissement possédait des biens dans la région de Grandson, au Val-de-Travers, au Val-de-Ruz (pâturages et dîmes), des vignes à Auvernier, Corcelles et Cormondrèche. L'assistance aux pauvres faisait partie des tâches de l'Eglise. Celle-ci gérait les hôpitaux qui offraient un gîte aux voyageurs et aux pauvres de la région. Les soins aux malades n'étaient pas le but premier de ces établissements. A Neuchâtel, un hôpital est établi au Fornel dès 1231. Un deuxième établissement a été construit en 1373 à l'emplacement de l'hôtel de ville actuel et confié aux religieux de l'ordre du Saint-Esprit qui se consacrait aux pauvres.

La maladière désignait le lieu d'hébergement des lépreux que l'on éloignait de la ville à cause des risques de contagion. La direction de la maladière était laïque. En revanche, l'enseignement demeurait entre les mains des religieux ; malheureusement on ne sait presque rien de ces activités faute de recherches ou de documents dans les archives. On possède quelques indices, des frais dans les comptes, un nom de maître d'école, c'est trop peu pour évoquer l'atmosphère d'une classe à l'époque. On peut imaginer la stricte discipline imposée aux élèves, la prépondérance des textes bibliques, du chant religieux et de la morale chrétienne.

La sorcellerie était fortement réprimée par l'Eglise et les procès étaient nombreux. On reprochait aux accusés d'entretenir des relations avec le diable, de participer à des séances au cours desquelles on commettait des actes répréhensibles de débauche, d'orgie, voire d'anthropophagie (pratique qui consiste à manger de la chair humaine). Cette chasse aux sorciers et aux sorcières a continué dans les siècles suivants, se terminant par de très nombreuses exécutions.

     

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Source

- Evard Maurice (1998), Histoire du canton de Neuchâtel © Office du matériel scolaire CH-2000 Neuchâtel.

 

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