INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

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Ce qu'est l'Histoire

 
 

Le mot d’histoire désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci sont réellement arrivés: l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

Toutefois l’histoire s’oppose à la science, si l’on prend ce mot en un sens étroit et si on le réserve à des disciplines telles que la physique ou l’analyse économique; en effet, l’histoire est connaissance d’événements, c’est-à-dire de faits, alors que la science est connaissance des lois qui régissent les faits. La physique établit la loi de la chute des corps; si un historien s’occupait de corps qui tombent, ce serait pour raconter des chutes. Il en ressort que l’opposition qu’on établit trop souvent entre les faits historiques, qui seraient «ce que jamais on ne verra deux fois», et les faits physiques, qui se répéteraient, est erronée; un «fait» physique (la chute de telle feuille de tel arbre) est non moins unique, dans l’espace et le temps, qu’un fait «historique» (la chute de tel empereur): il n’est pas moins historique que ce dernier. La véritable différence n’est pas entre les faits, mais entre les disciplines: la connaissance historique est un corps de faits et la science est un corps de lois. Il peut donc exister, et il existe effectivement, une histoire des faits physiques (par exemple, l’histoire de la Terre ou celle du système solaire); inversement, il peut ou pourra y avoir un jour des sciences relatives aux événements humains: ce sont les «sciences humaines», telles que la théorie économique ou la linguistique générale; mais ces sciences humaines ne raconteront pas ce qui est arrivé aux hommes: elles établiront des lois relatives à des événements humains.

Comme on le voit, «histoire» n’est nullement synonyme d’«histoire humaine»: la nature, elle aussi, a son histoire et ses historiens. Il serait inexact de croire que seul l’homme a une histoire, ou que seule l’histoire des hommes nous intéresse parce que nous sommes hommes nous-mêmes; l’histoire est une discipline intellectualiste, elle ne répond pas essentiellement à un besoin existentiel, elle n’est pas taillée sur le patron d’un anthropocentrisme ou d’un humanisme. On comprend néanmoins quelle est l’origine de cette erreur: quantitativement, pour ainsi dire, on écrit beaucoup plus d’histoire humaine que d’histoire de la nature; on peut donc estimer qu’en gros il n’est d’histoire que des hommes. Après tout, on raconte des chutes d’empereurs et de rois, mais non des chutes de corps pesants; il existe bien une histoire de la nature, mais elle se borne à quelques secteurs étroitement délimités, histoire de la Terre, histoire de l’évolution et de la diffusion des espèces vivantes. Si l’on raconte des chutes de rois, et non des chutes de balles de plomb, ne serait-ce pas parce que les rois et leurs sujets nous intéressent comme hommes, alors que les balles de plomb n’éveillent en nous aucun écho humaniste? Il n’en est rien; notre attitude devant l’histoire de la nature est exactement la même que devant l’histoire humaine. Certes, si nous faisons l’histoire de la Terre ou des plantes cultivées, nous ne racontons pas, en revanche, celle des chutes des différentes feuilles: mais c’est pour les mêmes raisons qui font que, racontant les vicissitudes des empires et les variations des coutumes, nous ne racontons pas cependant, une par une, les coupes de cheveux des différents hommes ou leurs naissances et noces. Ces raisons sont au nombre de deux.

La première est que, par définition, il n’est d’histoire que de ce qui change. Or, ni le mécanisme de la foudre, par exemple, ni le fait que l’homme se nourrit, qu’il a deux jambes et qu’il est sexué, n’ont changé depuis les origines; dès lors, il y a seulement lieu de faire une description non historique du processus de la foudre et de la division en sexes de l’espèce humaine (cette division donnerait lieu à un récit historique si l’humanité cessait un jour d’être sexuée).

On voit donc pourquoi, quantitativement, l’histoire des hommes remplit plus de volumes que celle des faits naturels: l’homme change beaucoup plus que la nature, inanimée ou même vivante; il a, comme on sait, des cultures; ses mœurs, ses institutions varient beaucoup dans le temps et l’espace. Il ne reste donc pas grand-chose de non historique à dire sur l’homme.

La seconde raison qui décide de quoi il y aura histoire est plus subtile, mais elle est capitale pour comprendre quelle est l’essence de la connaissance historique. Qu’elle porte sur la nature ou sur l’homme, cette dernière n’est pas connaissance de la singularité des événements, mais de leur spécificité, de ce qu’ils offrent d’intelligible.

L’intellect, comme tel, ne s’intéressera pas à ce coup de foudre singulièrement (qui est tombé, par exemple, sur un arbre qui était cher à notre cœur): il s’intéresse au mécanisme de la foudre. De même, un historien sérieux, c’est-à-dire désintéressé, par opposition à un conteur d’anecdotes, à un propagandiste ou à un historien nationaliste, ne s’intéresse pas à l’histoire de France parce que c’est celle de la France et qu’il est français: il s’intéresse à l’histoire pour l’amour de l’histoire; s’il raconte l’histoire de Louis XIV, elle sera pour lui l’histoire d’un représentant de l’espèce royale, l’histoire du détenteur, unique par définition, du rôle monarchique sur la scène historique; il ne s’intéresse pas à Louis XIV à la manière dont Montaigne se sentait lié à La Boétie: «parce que c’était lui, parce que c’était moi»...

L’histoire est impersonnelle et la singularité (tel personnage, tel arbre) n’y figure qu’ès qualités, par ce qu’elle offre de spécifique.

Voilà pourquoi l’histoire humaine ne se présente pas comme le recueil des biographies de tous les hommes un par un, et pourquoi l’histoire de la nature ne raconte pas des coups de foudre un à un. Voilà aussi d’où vient l’idée confuse que l’histoire humaine n’est pas l’histoire des individus, mais celle «des sociétés humaines», ou «de l’homme en société», de ce qu’il y a de «collectif» chez l’homme. En fait, le mot juste est celui de spécificité; donnons-en deux exemples, empruntés, l’un aux choses humaines, l’autre à la nature. J’entreprends d’écrire la vie des paysans nivernais sous Louis XIV. L’un de ces paysans, nommé Pierre à la Guillaume, est mort assez jeune après avoir épousé une veuve qui avait du bien au soleil; en matière religieuse, il était «conformiste saisonnier» et faisait ponctuellement ses pâques, etc. Vais-je raconter la vie de ce Pierre ? Non, car, historien désintéressé, je n’ai aucune raison de m’intéresser singulièrement à ce paysan plutôt qu’à n’importe quel autre de ses semblables; il n’est pas mon ancêtre et, quand il le serait, ce n’est pas l’histoire de ma propre famille que je suis en train d’écrire.

Or, dès que je cesse de m’intéresser à ce Pierre «parce que c’est lui», je m’aperçois que tous les détails de la vie de Pierre sont à confronter avec les détails correspondants de la biographie de chacun des autres paysans nivernais: la mortalité aux différents âges, le mariage, les secondes noces, la politique matrimoniale, la répartition de la propriété, la pratique religieuse; ce sont autant de traits spécifiques de la vie des paysans nivernais. Ainsi, à un recueil de biographies de paysans, je substituerai un recueil d’items spécifiques; ce recueil n’est pas autre chose que l’«histoire des paysans nivernais». Dans cette histoire, la biographie de Pierre se retrouvera tout entière, mais volatilisée, ventilée en différents items : Pierre aura conservé tous ses traits spécifiques, mais perdu sa singularité d’individu. De la même manière, si j’étudie historiquement un grand homme, Louis XIV, sa singularité s’éparpillera entre le rôle spécifique du roi, qu’il est seul à remplir, le rôle d’amant, ou celui de malade; ce sont autant d’items  pour l’histoire des institutions politiques, de la vie sexuelle et de la médecine.

L’histoire de la nature porte pareillement sur le spécifique. Vais-je raconter les événements naturels qui se sont succédé sur une surface donnée de l’écorce terrestre, par exemple sur le glacier de Talèfre, dans le massif du Mont-Blanc? À la suite d’un gros orage, le front de la moraine s’écroulait; deux ans plus tard, les chutes de neige étaient exceptionnellement abondantes; au siècle suivant, une colonie de marmottes s’installait aux abords du glacier. À vrai dire, comme nous n’avons aucune raison de préférer singulièrement le glacier de Talèfre à n’importe quel autre canton de la Terre et que la plupart de ces événements ont leurs correspondants dans ces cantons, la plus grande partie de la chronique physique de Talèfre se dispersera entre des items  qui sont la climatologie, la zoologie, la glaciologie, la morphologie, etc. Certains pourtant demeurent irréductibles, constituent des changements, sont une histoire: l’histoire de la structure et du relief de la région de Talèfre, qui est un chapitre de l’histoire géologique du massif du MontBlanc; et, de fait, les géologues n’ont pas manqué d’écrire cette histoire. En somme, nous n’écrivons pas l’histoire par goût de la singularité des événements, par amour ou piété envers l’individuel; nous n’y mettons pas du nôtre. C’est bel et bien une partie de la connaissance du monde et de l’homme qui ne se ramène pas à des répétitions ou à des lois; il faut nous résoudre à décrire historiquement ce résidu, si nous voulons ne rien ignorer de la nature et de l’homme.

Si nous affirmons ainsi qu’il existe un strict parallélisme entre l’histoire de l’homme et celle de la nature, ce n’est pas du tout que nous ayons une conception scientiste de l’histoire humaine. Tout au contraire, nous avouons hautement qu’une différence énorme sépare ces deux histoires: l’homme délibère, la nature ne le fait pas; lhistoire humaine deviendrait un non-sens si on négligeait le fait que les hommes ont des buts, des fins, des intentions. Si les épisodes historiques n’étaient que des tranches de déterminisme, alors, quand Bismarck envoie la dépêche d’Ems, le fonctionnement du télégraphe devrait être détaillé au même titre que la délibération du chancelier, et l’historien aurait commencé par raconter quels processus biologiques avaient commencé par amener la venue au monde du même Bismarck. On peut spéculer longuement sur l’explication historique, le rôle des lois et des sciences humaines en histoire, les grandes théories sur l’histoire, le déterminisme historique, etc., mais un fait massif, premier, ne doit tout de même jamais être perdu de vue: l’histoire est un roman vrai et la conception que l’historien se fait de la «causalité» historique est exactement la même que celle que se fait un romancier de la causalité, telle qu’il la met en œuvre dans son roman; aussi est-il surprenant que plusieurs livres étudient «la causalité en histoire»: pourquoi en histoire précisément? L’intérêt épistémologique de pareils livres serait exactement le même si leurs auteurs avaient étudié comment nous expliquons le divorce de Dupont ou le fait que Durand a pris ses vacances à la montagne plutôt qu’à la mer. Plus simplement encore, on pourrait étudier la causalité dans l’Éducation sentimentale ou la Recherche du temps perdu. L’histoire humaine diffère donc grandement de l’histoire de la nature et même de celle des espèces vivantes; mais cette différence lui vient de son objet: l’homme, non de l’implantation de la connaissance historique.

En répudiant ainsi le scientisme, on se donne les coudées franches pour affirmer au contraire le caractère strictement intellectualiste de la connaissance historique. L’histoire est une entreprise mue par une curiosité pure et simple: rien de ce qui est historique n’est étranger à l’historien, de même que rien de ce qui est naturel n’est indifférent pour le naturaliste. Il faut le rappeler fortement: il a été trop longtemps à la mode de prétendre que l’histoire n’est pas connaissance objective, qu’elle est la conscience que les peuples prennent d’eux-mêmes (comme si l’on n’écrivait que son histoire nationale!), que la vision que nous avons du passé reflète nos valeurs présentes, qu’en écrivant l’histoire nous y projetons notre condition... À vrai dire, c’est là un genre d’affirmations passablement gratuites et invérifiables; qu’est-ce que «nos» valeurs, notre condition? Enfin, nul ne se trompe volontairement: comment peut-on reconnaître et avouer un manque d’objectivité de la connaissance historique, sans que cet aveu soit par lui-même le présage d’un prochain retour à l’objectivité? C’est ne rien comprendre à la connaissance historique, et à la science en général, que de ne pas voir qu’elle est une activité sous-tendue par une norme de véracité. Ce qui est vrai, c’est qu’il existe une dimension sociale de l’historiographie: souvenirs nationaux et dynastiques, mythes collectifs, etc. Mais précisément, depuis le premier jour, depuis Hérodote et Thucydide, l’histoire des historiens se définit contre la fonction sociale des souvenirs historiques et s’est posée comme relevant d’un idéal de vérité et d’un intérêt de pure curiosité. Assimiler l’histoire scientifique aux souvenirs nationaux dont elle est issue, c’est confondre l’essence d’une chose avec son origine; c’est ne plus distinguer la chimie de l’alchimie, l’astronomie de l’astrologie. Quelle science, quelle discipline n’a pas aussi sa dimension sociale? La psychanalyse ou la physique ne se confondent pas pour autant avec l’image populaire de la psychanalyse ou avec les applications de la physique.

L’historien, à son insu, serait-il borné dans sa vision par l’optique de la société qui est la sienne? Max Weber l’affirmait, mais les exemples qu’il en donne sont la meilleure réfutation de son affirmation. Nous nous intéressons à l’histoire grecque, prétendait-il, tandis qu’à nos yeux les guerres des tribus cafres ou peaux-rouges ne sont pas de l’histoire. Comme elles semblent lointaines, ces affirmations qui ne datent pourtant que de trois quarts de siècle! Car, précisément depuis le début du XXe siècle, l’histoire a accompli sa seconde mutation. La première avait été celle par laquelle elle s’était arrachée à sa fonction de mythe collectif, pour devenir connaissance désintéressée de la pure vérité: les Grecs sont les auteurs de cette mutation. La seconde mutation, la nôtre, est celle par laquelle nos historiens ont peu à peu pris conscience du fait que tout était digne de l’histoire : aucune tribu, si minuscule soit-elle, aucun geste humain, si insignifiant soit-il en apparence, n’est indigne de la curiosité historique; il n’y a pas une «grande histoire», qui serait politique, et le reste, qui ne vaudrait guère: tout, jusqu’à la moindre coutume, au moindre geste, recèle sa signification spécifique et intéressera l’historien, le sociologue, l’ethnographe, le démographe... On n’a pas le droit d’ignorer quelle est la double leçon du travail des historiens depuis un siècle: que l’histoire est connaissance objective, mue par la curiosité désintéressée, et non expression d’une situation existentielle; et que tout ce qui est historique est digne de l’histoire. Quand Heidegger voit dans l’histoire une projection dans le passé de l’avenir que s’est choisi l’homme, il ne fait qu’ériger en philosophie anti-intellectualiste l’historiographie nationaliste du siècle dernier: ce faisant, comme la chouette de Minerve, il s’est éveillé un peu trop tard. Dans ce dossier nous allons explorer les différentes méthodes et disciplines qui se cachent derrière le mot "Histoire". 

     

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Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
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