Eléments de démographie suisse et
neuchâteloise
Au
XVIe siècle, la Suisse connaît un essor
général au niveau démographique. Cependant, la croissance
reste d'un niveau médiocre en comparaison avec les autres pays
voisins. Il faut relever ici la faiblesse de l'économie suisse, de
production agricole, qui n'est pas en mesure d'assurer la
subsistance de la population alors même que celle-ci n'est pas
très dense. Mais la croissance démographique est tout de même bien
réelle. On retrouve ce dynamisme démographique à l'échelle
neuchâteloise : l'agriculture se développe, on crée des paroisses
ou des écoles, les foires et les marchés se multiplient. Autant de
signes de croissance. La Chaux-de-Fonds en est un exemple
spectaculaire : en 1531 la région ne comptait que 7 feux (soit
environ 35 habitants) alors qu'on en dénombre pas moins de 355 au
début du XVIIe siècle (1615).
Le XVIIIe siècle est lui une période
de stagnation. A l'image du reste de l'Europe, le pays est
durement touché par les famines et les épidémies. La croissance
démographique est donc fortement ralentie. La région neuchâteloise
ne fait pas exception à la règle. Les épidémies sont effectivement
l'un des facteurs principaux du ralentissement de l'élan
démographique. La présence de la peste est fréquente dans la
région, Neuchâtel étant à proximité de Bâle, principal centre de
diffusion de cette maladie. Les mauvaises récoltes participent
aussi à l'évolution à la baisse. Les chiffres nous confirment ce
ralentissement, cette stagnation du niveau de la population. A
partir de listes, établies au milieu du XVIIe siècle, d'hommes
capables de porter les armes, on peut estimer à environ 25'000 à
28'000 le chiffre de la population neuchâteloise. En 1712, soit un
demi-siècle plus tard, lors d'un dénombrement général des hommes à
des fins militaires, les chiffres atteignent également les 25 à
28'000 habitants. Le niveau est donc identique au milieu du XVIle.
Cette situation de ralentissement
perdure jusqu'au milieu du XVIlle dans le cas de Neuchâtel.
Le dernier siècle de l'Ancien Régime est caractérisé, au niveau
helvétique, par une forte expansion
démographique, surtout dans la deuxième partie du siècle.
Ceci est dû notamment aux progrès de, la médecine et de l'hygiène.
Notons que la peste a disparu définitivement. Le taux de mortalité
infantile diminue fortement et l'espérance de vie s'allonge. On
peut également constater un lien entre la diffusion du travail
industriel à domicile et la croissance démographique, le
développement de ces activités industrielles stimulant le marché
de l'emploi. La démographie neuchâteloise se calque sur ce modèle.
Alors que la première moitié du siècle reste dans la continuité du
XVIle (les effectifs demeurent stables), à partir de 1750 la
population neuchâteloise entame une progression plus forte,
parallèle au renouveau économique de la région. En effet, le
développement de l'industrie crée des emplois et améliore les
conditions de vie. On a estimé que la population du canton de
Neuchâtel a augmenté de 44% dans la seconde moitié du XVIlle.
Fleurier, croissance démographique
Le premier recensement, pour
l'ensemble de la principauté et pour Fleurier en particulier,
remonte à 1750. Auparavant, on
doit se contenter d'une estimation de la population sur la base de
quelques indices. Deux tests semblent confirmer l'hypothèse d'une
stagnation démographique pendant la première moitié du XVIlle
siècle, hypothèse déjà avancée pour l'ensemble de la principauté:
premièrement l'analyse du mouvement naturel
et deuxièmement la comparaison entre les reconnaissances du
XVIIe siècle et du début du XVIIIe d'une part et le recensement de
1750 d'autre part. Globalement, le mouvement naturel de la
population suggère - malgré la crise qui se dessine en 1747 - un
nombre constant d'habitants à
Fleurier pendant la première moitié du XVIIIe siècle, et ce,
probablement depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle. On avance
l'hypothèse d'une «croissance zéro» dans la première moitié du
XVIIIe siècle où le nombre d'habitants peut donc être évalué à
environ 450. Le milieu du XVIIIe siècle marque le début de l'«ère
statistique» dans la principauté de Neuchâtel. Les sources dont
nous disposons sont loin d'être sûres et précises, en dépit de
l'amélioration progressive constatée. Quelle valeur donc attribuer
à ces chiffres? Dans quelle mesure s'y fier, surtout en ce qui
concerne le XVIIIe siècle? Il faut
renoncer à la précision du nombre, d'autant plus qu'il
s'agit ici de l'étude d'une seule communauté dont la population se
compte par centaines d'unités: petits chiffres dont les moyennes
peuvent facilement être déformées, même par des variations peu
importantes. Dès le milieu du XIXe siècle « compter les hommes »
est désormais un des instruments de l'administration du nouvel
Etat et la fiabilité des recensements ne fait guère de doute.
Progrès dans la forme, progrès dans le contenu, progrès dans la
méthode. Mais même pour l'âge d'or de la statistique, des indices
existent pour nous mettre en garde quant à la précision des
chiffres. Pourtant, dès 1850, il est raisonnable de faire
confiance à la documentation statistique dont nous disposons; les
erreurs dont elle peut souffrir sont relativement peu importantes
par rapport à la réalité que nous nous proposons d'étudier et
peuvent être ignorées dans la manipulation des données. Il faut
pourtant garder à l'esprit le fait que le
chiffre n'a pas - même pour cette période - une valeur
arithmétique sûre. Y a-t-il d'ailleurs un sens à vouloir
rechercher la précision arithmétique absolue alors que l'on
s'attache à décrire et à interpréter une réalité à tout instant
mouvante ? En outre, le Val-de-Travers à cette époque accueille
une main-d'oeuvre saisonnière, d'origine souvent étrangère:
normalement absente l'hiver - au moment du recensement -, elle
n'apparaît pas dans nos sources, qui de ce fait ont tendance à
sous-évaluer la population, sans que l'on puisse dire de combien.
En bref nous pouvons donner le résumé suivant :
1. stagnation jusque vers les années
1765-1770;
2. première phase de croissance très forte entre 1770 et 1790
environ, se ralentissant jusqu'en 1805;
3. stagnation, puis baisse dans le premier quart du XIXe siècle;
4. forte reprise jusqu'aux années 1860;
5. croissance plus modérée dans la deuxième moitié du XIXe siècle;
6. reprise à la fin du XIXe siècle et début du XXe, puis
renversement de la tendance dès 1910.
Les données font apparaître des
rapports étroits entre l'évolution
démographique et l'évolution économique du village, telle
qu'elle a été esquissée dans les pages précédentes. Il s'agit d'un
trait guère original, mais la rapidité des interactions est
frappante et mérite d'être soulignée. Les deux périodes de forte
croissance 1770-1790 avec des taux annuels d'accroissement compris
entre 2 et 3% et surtout 1830-1860, quand le taux annuel
d'accroissement passe d'environ 2,8 % à presque 4,2% - coïncident
avec les deux périodes d'essor de l'industrie horlogère décrites
précédemment. De même, les phases de repli dans la branche se
répercutent sur le mouvement de la population: après 1790 le
dynamisme démographique de Fleurier s'essouffle (taux annuel
d'accroissement désormais inférieur à 1 %), simultanément aux
difficultés que l'horlogerie connaît à cette époque, quand des
nouveaux procédés commerciaux et la forte concurrence font baisser
les revenus de la main-d'oeuvre, rendant cette activité moins
lucrative. La crise s'accentue dès le début du XIXe siècle, suite
aux guerres napoléoniennes et au blocus continental: en même
temps, nous constatons que la population stagne, puis diminue
entre 1805 et 1820. Dès les années 1825, la reprise économique
liée à la fabrication de la «montre chinoise» et l'affirmation de
Fleurier comme centre régional de production mettent un terme à
cette phase de croissance négative et jusqu'en 1860 nous assistons
à un essor spectaculaire du nombre d'habitants dans lequel
l'immigration joue probablement un rôle fondamental: la
concentration des comptoirs d'établissage, un grand besoin de
main-d'oeuvre pour faire face à la forte demande amènent à
Fleurier des hommes et des femmes dont l'établissement n'est plus
lié à la propriété foncière. Après cette date les difficultés
industrielles évoquées précédemment, ainsi que la restructuration
du système de production dans les années 1880, se traduisent au
niveau démographique par un ralentissement progressif de la
croissance jusqu'au nouveau démarrage, de moindre ampleur, à la
fin du siècle, en correspondance à l'installation des premières
fabriques, démarrage brisé par la grande récession des années
1910. A partir de 1850, nous disposons de données de population
sûres; il est donc intéressant de mettre en relation de façon plus
précise le mouvement de la population et le mouvement conjoncturel
à court terme; en effet, l'industrie horlogère, de par sa
dépendance extrêmes des marchés extérieurs, est
rythmée par des
crises d'autant plus ressenties à cette époque par les
horlogers qui tirent désormais leurs ressources exclusivement du
travail artisanal. L'activité industrielle se présente comme l'un
des facteurs essentiels de l'évolution démographique de
Fleurier, évolution qui suit en principe le rythme des cycles
brefs industriels: augmentation du nombre d'habitants en temps de
prospérité, stagnation, voire diminution lors des récessions.
Certes l'adéquation n'est pas toujours automatique comme lors des
crises particulièrement ressenties de 1866-1868, 1870-1872 et
1892-1894: si chaque reprise semble entraîner une hausse rapide de
la population, la croissance peut se poursuivre quelque temps
encore même si l'activité industrielle fléchit c'est le cas par
exemple entre 1857 et 1859 et entre 1907 et 1909 - et une baisse
intervenir pendant une phase d'expansion - comme en 1899. Mais
d'une manière générale, et malgré les quelques décalages
constatés, il est possible d'affirmer un
lien intime et souvent immédiat entre démographie et économie.
Les autres communautés de la Juridiction du Val-de-Travers:
Boveresse, Buttes, Couvet, Môtiers et Saint-Sulpice: leurs
caractéristiques économiques, en 1750, sont analogues à celles de
Fleurier mais, tout en étant directement concernées par l'essor de
l'horlogerie dès le milieu du XVIIIe siècle, elles sont loin de
connaître le même développement industriel. La comparaison
souligne d'une part l'importance des périodes 1770-1790 et
1830-1860 dans l'histoire de Fleurier - la forte croissance de la
population se produit à un rythme nettement supérieur à celui des
villages environnants. Le taux d'accroissement de Fleurier, entre
1770 et 1790, est du même ordre de grandeur
que celui de La Chaux-de-Fonds dont la population triple en
50 ans. Il est nettement supérieur tant à celui du pays de
Neuchâtel dans son ensemble qu'à celui de la juridiction dont
Fleurier fait partie. La croissance des deux cités horlogères se
maintient à un niveau bien supérieur à celui de l'ensemble du
pays: entre 1830 et 1910 le nombre d'habitants fait plus que
doubler à Neuchâtel, mais il quadruple à Fleurier et se multiplie
par six à La Chaux-de-Fonds. C'est dire l'impact de l'industrie de
la montre sur le mouvement de la population.
Quelles sont les composantes de l'expansion
démographique de Fleurier? Quelle est la part du mouvement naturel
et la part du mouvement migratoire? Une hypothèse peut être
formulée dès maintenant: l'immigration, liée à l'industrie
horlogère, représente le facteur le plus important de la
croissance constatée. Il s'agit maintenant d'analyser les deux
composantes de l'évolution démographique de Fleurier: le
mouvement naturel - c'est-à-dire
l'évolution de l'effectif de la population résultant de la
différence entre le nombre des naissances et celui des décès
pendant la période considérée - et le solde
migratoire - à savoir la différence entre l'accroissement
réel de la population et l'accroissement dû au mouvement naturel
pendant une période donnée. On constate cinq grandes phases:
1. 1727-1765 période assez perturbée:
les années positives alternent avec les années négatives à un
rythme rapproché;
2. 1766-1815 série presque ininterrompue d'années positives;
3. 1816-1837 à nouveau période assez perturbée: soldes négatifs
plus fréquents et soldes positifs moins importants;
4. 1838-1891 série d'années nettement positives, à la seule
exception de 1871;
5. 1892-1914 après la crise de 1892-1893, la série positive se
poursuit mais elle réduit son ampleur.
La comparaison entre le mouvement de
la population et le mouvement naturel révèle un décalage entre les
deux à partir des années 1765. Entre 1770 et 1790, un bilan
naturel presque constamment positif assure la croissance
démographique, sans pour autant l'expliquer entièrement. Entre
1790 et 1810, l'excédent naturel est supérieur à l'accroissement
réel de population: la période de stagnation mise en évidence par
l'analyse du mouvement global assume ici un caractère plus
négatif: reprise du mouvement migratoire vers l'extérieur. Le
phénomène se poursuit encore jusqu'aux années 1820: l'excédent
naturel s'amoindrit, alors que le solde de la population devient
négatif. La tendance se renverse pendant la décennie suivante:
bilan naturel négatif, solde de population positif. La deuxième
phase de l'expansion démographique de Fleurier est largement
redevable à l'immigration: les
données concernant la période 1830-1860 sont à cet égard
significatives. Entre 1860 et 1890, les effets du mouvement
naturel, fortement positif, sont partiellement anéantis par une
reprise de l'émigration, ce qui explique le ralentissement de la
croissance. La décennie 1890-1900 est quelque peu perturbée: le
bilan naturel, négatif durant deux années, perd de son ampleur; la
population stagne. Par la suite, jusqu'en 1910, l'immigration
soutient la croissance; dès cette année-là, le rapport s'inverse.
Mouvement naturel et
mouvement migratoire
Le mouvement naturel, dont le rôle est plutôt limité dans les
phases de croissance surtout dès le XIXe siècle -, se trouve
retardé par rapport à celui de la population; le mouvement
migratoire, dont le rythme s'accorde mieux à celui du mouvement
global, l'anticipe légèrement. Une chronologie des migrations peut
être établie: solde négatif jusqu'en 1760; positif entre 1760 et
1790; l'émigration prédomine ensuite jusqu'en 1820; les années
1830 à 1860 connaissent une forte immigration, suivie d'une
nouvelle vague d'émigration entre 1860 et 1900; solde positif
entre 1900 et 1910 et renversement de la tendance dès cette
dernière année. Les périodes de forte croissance correspondent à
des périodes de forte immigration. Cependant, il arrive qu'une
période d'accroissement connaît un flux migratoire tourné vers
l'extérieur: cas que l'on rencontre notamment entre 1890 et 1900.
De même, l'analyse des périodes de stagnation révèle un mouvement
migratoire négatif sous-jacent. Il en va ainsi de 1790-1810 et de
1860-1890. En revanche, crises et reprises
démographiques se répercutent avec retard sur le mouvement
naturel.
Le rythme de l'évolution de la population est donc la résultante
du jeu, souvent contradictoire, du mouvement naturel et du
mouvement migratoire. Le développement d'une économie
partiellement modifiée attire de nouveaux venus et surtout retient
au village les indigènes, qui y trouvent un emploi, alors
qu'auparavant, ils étaient contraints, souvent, de chercher à
l'extérieur des débouchés, en raison des ressources locales
limitées. La situation reste inchangée jusqu'à la fin des années
1780; ensuite, la croissance de la population est assurée
exclusivement par le solde naturel:
l'émigration intervient comme élément régulateur d'une population
désormais trop abondante, alors que la crise économique commence à
déployer ses effets et peu à peu se répercute sur le mouvement
naturel: l'excédent des naissances sur les décès est de moins en
moins important et devient même négatif entre 1820 et 1830. Le
redressement économique s'accompagne, dès la fin des années 1820,
d'une nouvelle augmentation de la population, assurée surtout par
l'immigration, qui progressivement entraîne dans son sillage le
mouvement naturel. Le même cycle se répète entre 1860 et 1914.
Fleurier, dès son premier démarrage, oscille
donc entre deux vocations: flux et reflux migratoires.
Mais ces deux mouvements, loin de représenter deux phases
distinctes, se superposent constamment. L'étude des éléments de la
croissance donne donc un tableau plus nuancé de l'évolution
démographique du village: ce qui, dans une vue globale, semblait
au premier abord une évolution somme toute linéaire, apparaît en
réalité comme une alternance de phases
d'expansion et de repli démographiques, au gré de la
conjoncture économique.
Jusqu'à quel point le développement
économique modifie-t-il le tissu social de la communauté
villageoise traditionnelle ? L'analyse des structures
professionnelles essaie d'apporter une réponse. Nous vous
renvoyons à l'ouvrage de Sorgesa Miéville pour la réponse à cette
question....