L'important développement de
l'industrie horlogère s'explique en premier lieu par un
savoir-faire importé, après la
révocation de l'Edit de Nantes,
par les
réfugiés huguenots auxquels le
régime fortement corporatif de Genève empêche l'établissement; le
Haut du pays de Neuchâtel, qui ne connaît point de semblables
entraves, se montre plus accueillant. Deuxièmement la
disponibilité d'une main-d'oeuvre
contrainte souvent à l'émigration par les maigres revenus
agricoles et que le climat rude d'altitude réduit à une longue
période d'inoccupation; pendant l'hiver le paysan s'adonne à la
manufacture d'objets artisanaux destinés tant à son usage
personnel qu'au petit marché local, s'assurant ainsi une certaine
indépendance économique. Troisièmement enfin, une
demande naissante à satisfaire.
La conjonction de ces trois facteurs explique le succès de la
fabrication de la montre dans l'arc jurassien: il s'agit là d'un
produit qui répond sur plusieurs points à la situation
socio-économique de cette région; il ne nécessite pas une coûteuse
infrastructure, donc il ne demande pas une accumulation préalable
de capital que la pauvreté ambiante ne permet pas; il se
caractérise par une forte valeur ajoutée et un moindre besoin de
matériel de base, s'adaptant ainsi à l'absence de matières
premières et aux difficultés de transport. La montre peut être
entièrement fabriquée par un seul artisan, et en raison de sa
taille et de son poids peut facilement être transférée d'un
responsable d'une phase de la production à un autre, lesquels
travaillent toujours à domicile; il s'agit d'un avantage non
négligeable dans les conditions d'habitat
souvent dispersé du Jura neuchâtelois. Destinée à
l'exportation, la montre permet un gain que le marché local
n'aurait pu assurer, tout en exposant les horlogers aux aléas de
la conjoncture internationale et à des crises périodiques.
Fleurier, dont le territoire cultivable est fort restreint s'ouvre
facilement à cette activité, au début complémentaire à
l'agriculture, activité qui par la suite fera la richesse du
village.
L'introduction de l'horlogerie à Fleurier se fait - semble-t-il -
en 1730 par
Daniel-Jean-Jacques-Henri Vaucher,
qui aurait été l'apprenti de Daniel
Jeanrichard, père mythique de cette industrie dans les
Montagnes neuchâteloises. Le recensement de 1750 comptabilise 15
horlogers (soit environ le 3,5% de la population totale). Déjà en
1742 on vient de la Vallée de Joux, située dans le Jura vaudois, à
Fleurier pour faire son apprentissage. A la faveur d'un traité
d'alliance qui lie Neuchâtel à Mulhouse, quelques horlogers
alsaciens s'installent dans le village. Dans cette première phase,
qui ne dure d'ailleurs pas longtemps, l'horlogerie est encore une
activité accessoire pour
l'agriculteur. Cette occupation, qui permet un salaire d'appoint,
s'exerce surtout en hiver dans de petits ateliers où la famille
entière fabrique toutes les parties de la montre, l'assemble, la
vend. C'est l'image typique du paysan-horloger, telle qu'elle
ressort de quelques textes exemplaires, qui tendent - il est vrai
- à peindre une réalité quelque peu idéalisée. Cette implantation
est favorisée, selon certains auteurs, par le fait que le
travail du fer connaissait déjà une
longue expérience dans le Val-de-Travers: dès le XIVe siècle, des
gisements de fer sont exploités dans les villages proches de
Saint-Sulpice et de La Côte-aux-Fées où une métallurgie de
transformation se développera par la suite. La
première phase de l'horlogerie,
qui à Fleurier se prolonge jusque vers les années
1765, se caractérise par les traits
structuraux suivants: activité saisonnière - la famille entière
s'y consacre l'hiver - exercée à domicile, dans le cadre restreint
du ménage, elle est essentiellement accessoire et n'implique donc
pas une dépendance exclusive du producteur. La production est
dispersée et l'artisan contrôle l'entier processus de fabrication.
Mais très vite, suite à l'augmentation de la demande et au succès
des premiers pionniers, l'horlogerie perd progressivement son
caractère accessoire et tend à devenir une activité industrielle à
plein titre: la culture du sol est
partiellement abandonnée au profit de la fabrication de la montre.
Cela implique une transformation structurelle de la branche. La
seconde partie du siècle voit ainsi se développer le
partage du travail qui permet une
exécution plus rapide et surtout une productivité accrue. Ainsi la
deuxième phase de
l'industrialisation horlogère - également de brève durée - se
distingue par l'émergence de trois grandes catégories
professionnelles: les fabricants d'ébauches
ou mouvements bruts - c'est-à-dire les parties qui composent une
montre -, les horlogers proprement
dits, qui s'occupent de l'assemblage des pièces au préalable
retouchées et adaptées les unes aux autres, et enfin les
marchands-horlogers, chargés de la
vente du produit fini. Ces derniers utilisent souvent les mêmes
débouchés ouverts par la commercialisation de la dentelle, autre
activité industrielle importante de la région sur laquelle nous
reviendrons. Ajoutons qu'à cette époque le perfectionnement de
l'outillage - Couvet ouvre en 1770 une fabrique d'outils
d'horlogerie - facilite la tâche de l'artisan. A ce stade de
l'industrialisation la spécialisation du travail s'opère surtout
au sein du ménage: la famille reste
l'unité de production de base. En 1770 Fleurier
compte un seul fabricant d'horlogerie; à la fin du XVIIIe siècle
les ateliers horlogers sont nombreux dans la localité qui
centralise désormais l'activité des villages voisins. En 1794 la
population horlogère y représente un peu plus de 13 % de la
population totale, soit 106 individus pour 797 habitants.
C'est que, dans le courant du XVIIIe déjà, sous la pression d'une
demande toujours plus importante - à laquelle aucune innovation
technologique d'envergure n'apporte une réponse - se met
rapidement en place le système de fabrication dit « en parties
brisées » ou « établissage », qui caractérise la
troisième phase de
l'industrialisation horlogère. Cette phase, du moins dans ses
traits essentiels, se maintiendra jusqu'à la seconde moitié du
XIXe siècle. D'une part la spécialisation
sociale du travail, dans le but d'un abaissement
considérable du prix de revient du produit fini, d'autre part la
conservation du caractère artisanal
de la production. Si d'un côté les ateliers s'adonnant
exclusivement à une opération précise du processus de fabrication
se multiplient et l'horlogerie est désormais organisée sous forme
de manufacture, d'un autre côté le
travail s'effectue encore à domicile
(dans de petits ateliers ou à l'établi installés dans une pièce du
logement familial) et le savoir-faire ouvrier garde toute son
importance à chaque étape de la production.
L'établisseur (ou «fournisseur») -
intermédiaire entre l'artisan salarié et le marchand-horloger qui
fournit la matière première et paie le travail effectué à la
remise de la marchandise (généralement deux fois par année: à la
Saint-Martin et à la Saint-Georges) - devient bientôt la figure
essentielle de ce mode de production qui se calque sur le modèle
du «Verlagssystem». Dans un premier temps il est chargé de faire
circuler les pièces d'un atelier à l'autre, ces derniers se
trouvant disséminés souvent dans des localités différentes. Il
finit par centraliser dans son comptoir - et dans le bourg - la
partie finale de la fabrication de la montre s'assurant ainsi le
contrôle de la production et de la vente. Sa fonction est double:
il est à la fois pourvoyeur de travail et
commerçant. Il achète les ébauches et les autres pièces à
des patrons de petits ateliers spécialisés ou à des ouvriers à
domicile - également spécialisés -, coordonne et redistribue dans
d'autres ateliers ou à d'autres ouvriers les diverses opérations
de finissage et d'assemblage, s'occupe enfin, dans son propre
comptoir, du terminage du produit et de sa distribution. La
longévité de ce système de production s'explique par les
avantages importants qu'il offre tant
à l'établisseur qu'à l'artisan. Le premier est libéré de presque
tous les frais généraux d'entretien: les ouvriers sont
propriétaires de leurs outils et assument également les dépenses
relatives à l'éclairage et au chauffage. De plus ils supportent
pour l'essentiel les nombreuses crises auxquelles la dépendance
des marchés extérieurs expose périodiquement le secteur horloger,
l'établisseur réagissant à chaque récession par une diminution des
commandes. Le second - travailleur à domicile ou employé dans un
atelier - jouit d'une forte marge
d'autonomie professionnelle tant au niveau de la technique
qu'à celui des horaires, ce qui lui permet, du moins
partiellement, d'harmoniser artisanat et
activité agricole. Le cadre dans lequel s'accomplit le
travail reste souvent la famille. Le même ouvrier est fréquemment
lié à plusieurs établisseurs simultanément. En outre le système
permet - et laisse espérer - une forte mobilité sociale: en temps
de prospérité nombreux sont les horlogers qui installent à leur
compte un petit atelier spécialisé dans la branche de leur
compétence.
L'essor de l'horlogerie fleurisane entre 1770 et 1790, lié à
l'émergence du système de l'établissage, assure la prospérité du
village, prospérité qui s'accompagne d'une importante immigration,
dont les conséquences sont d'une part une forte augmentation de la
production mais également l'abaissement du prix du travail. A
l'aube du XIXe siècle, le gain de
l'«horloger» baisse considérablement: désormais il est
souvent inférieur à celui d'un manoeuvre. L'expansion de
l'horlogerie marque un grave coup d'arrêt vers la fin du siècle et
au début du XIXe. Nouveaux procédés commerciaux et conjoncture
politique s'allient pour mettre à mal cette industrie. Jusque vers
1790, les horlogers vendent leur produit à des marchands-horlogers
qui rivalisent entre eux pour fournir les meilleures montres,
soutenant ainsi les prix. Dès cette date un changement de
mentalité affecte les négociants, qui achètent à crédit, payent
souvent les ouvriers en nature après la revente de leurs montres à
l'étranger au-dessous des prix courants, entraînant ainsi une
baisse des prix et de la qualité. Cette
crise est accentuée encore par les guerres
napoléoniennes et le blocus continental. Le maintien des barrières
douanières du côté de l'Empire est préjudiciable à l'économie du
pays. Bien qu'appartenant au prince Berthier, chef d'état-major de
l'empereur depuis 1806, la défense de l'autonomie neuchâteloise
par le Conseil d'Etat vaut à la principauté d'être
considérée par la France comme un pays
étranger. Cette attitude fait que son économie souffre
durement de la politique d'exclusive et de monopole de la France.
Si jusqu'en 1810, l'horlogerie neuchâteloise parait avoir été
moins touchée que celle de Genève ou que les autres industries de
la principauté, c'est que les horlogers s'efforcent de compenser
leur perte par de nouveaux débouchés, n'hésitant pas à exporter
jusqu'à Varsovie. L'année suivante, la grande crise économique
dévoile ses effets. Les horlogers, après création d'un fonds
servant à leur fournir du travail, se mettent à fabriquer des
instruments de physique ou de mathématiques, mais le prix de
revient trop élevé voue cette entreprise à l'échec. Les
Neuchâtelois, n'obtenant alors rien du prince pour alléger les
taxes ou les interdictions frappant les montres, se débrouillent
par l'intermédiaire de la contrebande.
Mais des centaines d'horlogers cessent leur
activité pour se mettre à la dentelle, elle-même
durement frappée par une loi de 1806 élevant ses droits d'entrée
en France. En trois ans, de 1810 à 1812, 1200 horlogers, soit
environ un quart, se voient ainsi contraints d'abandonner leur
métier dans le canton.
L'introduction de la montre dite chinoise - c'est-à-dire une
montre de fort bonne qualité à des prix avantageux - et le fait
que dès 1824 les ateliers d'horlogerie, moyennant des droits
modérés, peuvent écouler leur marchandise dans tous les Etats de
la monarchie prussienne, permettent une reprise de l'activité de
la montre de Fleurier dès les années 1820. Le blocus continental,
en rompant d'anciennes relations commerciales et industrielles
entre Londres et Genève, donnera l'occasion à
Edouard Bovet [fleurisan
expatrié], employé dans une maison anglaise de profiter dès 1820
de l'amélioration du négoce cantonais, pour reprendre à son
compte, quelques années plus tard, ce vaste marché, et s'assurer
rapidement le monopole quasi absolu de l'importation horlogère en
Chine. L'ouverture d'un vaste marché et de nouveaux débouchés
commerciaux, la forte demande de ce produit avantageux
relancent sur de nouvelles bases, à
la fin des années 1820, l'activité horlogère du Val-de-Travers et
de Fleurier tout particulièrement: par la
réorganisation du commerce les Bovet donnent une impulsion
nouvelle à l'industrie du Vallon. Bientôt d'autres maisons
fleurisanes suivent l'exemple: Charles-Henri Vaucher (1838) puis
la maison Vaucher Frères (1843), Edouard Juvet de Buttes qui
transfère son atelier à Fleurier en 1844, les Frères Dimier, venus
de Genève. Après la Chine d'autres débouchés s'ouvrent aux
fabricants fleurisans qui s'adaptent aux exigences de ces nouveaux
marchés.
Dans cette nouvelle période de prospérité caractérisée par une
forte concurrence en Suisse, Fleurier reste compétitif grâce à la
division du travail. Certes le mode de production est toujours
celui de l'établissage mais l'évolution technique et
l'accroissement de la demande ainsi que la nécessité de produire
des montres à des prix abordables obligent à une
spécialisation toujours plus poussée des
tâches, même si les structures industrielles ne se
modifient guère; les pièces détachées de la montre, fabriquées
dans de petits ateliers familiaux, sont par la suite assemblées
chez des établisseurs. La plupart d'entre eux, s'aidant de
quelques ouvriers, achètent donc les ébauches et les pièces
détachées, les ajustent, puis terminent la montre avant de la
vendre au marchand-horloger. Mais la
spécialisation accrue implique une activité
industrielle plus contraignante et exclusive.
Abandonnant la terre pour la montre, l'horloger perd désormais
toute autre source de revenu, et ainsi
augmente sa vulnérabilité face aux crises qui, dans une
industrie d'exportation et de luxe telle que l'horlogère, sont
relativement fréquentes et que le système extrêmement souple de l'établissage
- s'adaptant constamment à l'incessante fluctuation conjoncturelle
n'arrive malgré tout pas à amortir complètement. Particulièrement
ressenties sont les crises conjoncturelles de 1857-1861, de la fin
des années 1860 et de 1870-1871. La population de Fleurier passe
de 894 habitants en 1830 à 1760 en 1850. Elle dépasse les 3000 en
1870. En 1866 le « village » compte 634 horlogers sur 2949
personnes, à savoir 23,6 %, en 1890 39 % et en 1900 38 %.
A partir de 1850, le déclin de la
mode de la «montre chinoise», une production en surabondance, un
fléchissement des prix, la falsification de marque, la concurrence
étrangère, particulièrement celle de Besançon et américaine,
obligent à s'adapter à de nouvelles exigences. A l'exception des
ébauches, tous les éléments de la montre peuvent se faire à
Fleurier. Aussi pour combler cette lacune, la
première fabrique d'ébauches ouvre
ses portes à Fleurier en 1872.
En outre des mesures sont prises pour l'amélioration du produit:
exigences plus élevées pour les apprentissages d'horlogerie,
ouverture d'une première Ecole d'horlogerie en 1851 puis d'une
seconde en 1875. L'horlogerie subit donc bien plus tardivement que
d'autres branches industrielles le processus de mécanisation et de
fabrication centralisée en usine. La
quatrième phase, celle de la fabrique, ne débute que
dans les années 1870, précipitée par la crise structurelle révélée
par l'exposition de Philadelphie en 1876. Pour faire face à la
concurrence américaine, une restructuration globale du secteur
s'impose, restructuration qui dans un premier temps provoque un
important chômage parmi les horlogers. L'ancien établissage accède
à la manufacture; le travailleur à domicile
cède la place à l'ouvrier d'usine. La fabrique, avec sa
discipline rigide imposée d'ailleurs non sans peine à des artisans
farouchement jaloux de leur autonomie, provoque chez les
travailleurs la perte totale de contrôle sur le processus de
fabrication. En 1905, 24 % des horlogers suisses - 15 % à Fleurier
- travaillent à domicile alors qu'ils étaient encore 75 % en 1870.
Le canton de Neuchâtel compte 7 fabriques en 1882, 30 en 1888, 180
en 1895 et 232 en 1901.
A la même époque Fleurier - «village» selon les critères de
classification utilisés par l'Office fédéral de statistique,
«petite ville», selon les nouvelles orientations de la recherche
historique, de par la taille de sa population, son infrastructure
et ses activités économiques - est en pleine
croissance démographique et industrielle. Le maximum de
4204 habitants est atteint en 1908. En 1900, la cité compte à côté
de quelques fabriques d'horlogerie 142 ateliers spécialisés dans
cette branche pour une population de 3579 habitants alors que le
reste du Val-de-Travers pour 13 355 habitants, soit près de 4 fois
plus, en comptabilise 188. Cette transformation de Fleurier en
centre horloger et la fabrication mécanique vont en même temps
entraîner le dépeuplement des localités proches.
Les Bayards entre 1900 et 1906
perd 30% de sa population horlogère, La Côte-aux-Fées 194
horlogers entre 1901 et 1908, soit une diminution de 54% de son
effectif horloger.
Introduite dans le courant du XVIIIe
siècle - au moment où l'on assiste à deux transformations
agricoles d'envergure: le remplacement de la céréaliculture par
l'élevage, plus tard l'introduction de la pomme de terre -, la
fabrication de la montre à domicile se diffuse rapidement dans la
seconde moitié du siècle, offrant une importante activité
d'appoint - de même que la dentelle aux habitants de la
communauté, auparavant caractérisée sur le plan économique par une
agriculture de subsistance - en raison des conditions climatiques
et géographiques -, sur le plan social par une émigration
importante, essentiellement masculine - conséquence de
l'insuffisance des ressources - et un faible degré d'ouverture. Si
l'organisation du travail va progressivement évoluer vers une
spécialisation de plus en plus accentuée, qui entraîne assez vite
une rupture de l'équilibre entre activité agricole et activité
artisanale au sein même du ménage, néanmoins les structures de
production se modifient avec lenteur: l'atelier domestique résiste
jusqu'à l'extrême fin du XIXe siècle, quand l'émergence de la
fabrique moderne s'accompagne d'une diversification économique,
notamment avec l'essor du secteur tertiaire. Reste le fait que de
plus en plus l'horlogerie procure l'essentiel des ressources à une
partie toujours plus nombreuse de la population, en accentuant par
là même sa dépendance de la conjoncture industrielle.