La commune de Fleurier est
située dans le Val-de-Travers, l'un des six districts actuels du
canton de Neuchâtel (Suisse). Le territoire du canton, traversé
par la chaîne du Jura sur toute sa longueur - un peu moins de 60
kilomètres -, est limité au sud par le lac de Neuchâtel, à l'ouest
par le canton de Vaud, au nord par le département français du
Doubs et à l'est par le canton de Berne.
Le Val-de-Travers, qui par l'ouest relie le pays à la France, se
présente comme une longue dépression de 12 kilomètres de long, à
déclivité très faible de 1 ‰, fermée à ses extrémités par des
cluses typiques du relief jurassien et arrosée par
l'Areuse. Une crête de
montagnes dont les sommets oscillent entre 1100 et 1600 mètres
d'altitude sépare au sud la vallée du canton de Vaud. Son versant
neuchâtelois, escarpé, couvert de forêt, est parfois entrecoupé de
clairières et pâturages. Le côté nord, après une forte pente, fait
alterner sur un plateau se situant à 1100-1200 mètres bois et
nombreux terrains découverts parsemés de fermes et métairies.
Fleurier, l'une des plus petites communes du district, avec ses
7,7 km2 de superficie, s'étend à 744
m d'altitude dans le fond alluvionnaire du Vallon, au pied de la
montagne appelée «Chapeau de Napoléon»
(960 m), et située à la jonction du vallon de Buttes et du cirque
de Saint-Sulpice.
En 1750, d'après les souvenirs des habitants de l'époque «
le chemin du Pré-Monsieur [qui reliait le
village à Môtiers] était si mauvais que la poste ne s'y risquait
pas. Les gens de Fleurier allaient porter et chercher leur
courrier à Saint-Sulpice. Le village ne comptait alors que quatre
à cinq cents habitants. (...) Point de boulanger, de boucher, de
cordonnier; un seul tailleur pour hommes et femmes. On ne voyait
de pain blanc et de vin que dans deux maisons, la cure et le
cabaret; la vaisselle était de bois ou de la plus commune poterie.
(...) J'ai connu des vieillards qui avaient vécu dans ces
temps-là. Etaient-ils moins heureux que nous, avec notre luxe, nos
toilettes, nos falbalas, notre abondance de toutes choses, mais
surtout (...) abondance d'agitations, de tourments et
d'inquiétudes ? Nullement, le bonheur est de nature sédentaire, il
se compose d'habitudes plus que de curiosités. Un survivant de
cette époque se trouvait si bien chez lui qu'il est mort sans être
sorti du Vallon et même sans avoir jamais voulu prolonger sa
promenade jusqu'à Noiraigue ou Les Verrières».
Trois cours d'eau arrosent le village qui, primitivement contenu
entre le Fleurier et le Buttes, s'est étendu vers l'Areuse dont
les crues, avant sa canalisation en 1868, inondaient régulièrement
la partie basse de la commune. Les anciens quartiers de la
Citadelle, du
Temple et du Pasquier, aux
rues pavées sur trois mètres de largeur en 1766, se sont élevés
selon un plan très irrégulier. Le village se développant, les
premiers réverbères sont installés en
1829 et l'année suivante voit
l'établissement de six fontaines en
pierre. Mais les routes reliant la localité au reste du canton
sont encore bien mauvaises, et si les communications n'étaient
guère aisées vers 1750, un déplacement en 1820 pour aller à
Neuchâtel relevait encore d'une véritable expédition. Fritz
Berthoud nous relate ce voyage qu'il fit, accompagné de son père,
et qui «effraya [sa] mère car elle savait
que les sages et les prudents personnages ne partaient pas pour
Neuchâtel sans faire leur testament». Partis à 6 heures sur
un char de côté suspendu, tout neuf, le premier qui ait paru à
Fleurier, nos deux voyageurs parvenaient à Travers vers 9 heures,
puis Brot «pour la dinée après le parcours
raide, étroit, pierreux, branlant sous le rocher» qui les y
menait depuis Noiraigue. Pour atteindre Rochefort, deux heures
d'efforts encore. Le chemin grimpait «à
l'escalade des rochers de La Tourne, se précipitait vers l'abîme
où gronde l'Areuse. Quatre fois, il fallait gravir ou descendre ce
flot rocailleux». Puis pour gagner la plaine, la chaussée «se
glissait sans se soucier de la pente ni des cailloux. De larges
dalles glissantes en faisaient un lotton (mot patois
exprimant une glissoire établie sur la neige)».
Se déplacer vers une localité plus proche n'était guère plus
facile. « La route [qui menait aux
Verrières, donc en direction de la France] était abominable, celle
de La Côte-aux-Fées un casse-cou; il n'y avait pas même un sentier
pour gagner Sainte-Croix», et le chemin pour parvenir à La
Brévine était raide, dangereux, à peine entretenu.
L'essor du village dès 1830 -
101 maisons en 1813, 178 en 1844, 255 en 1890 et 326 dix ans plus
tard - exigea bientôt un plan d'alignement
(1844) qui se retrouve dans les rues rectilignes et à angles
droits des nouveaux quartiers. De rares maisons isolées se
rencontrent sur le versant méridional à la lisière de la forêt -
anciennes scieries - ou sur les quelques plateaux qui se succèdent
sur cette même pente - fermes et anciennes « fruitières »
(fromageries). La croissance de Fleurier dont
la population double en 50 ans
- 1760 habitants en 1850, 3579 en 1900 - s'accompagne de nombreux
aménagements. Une première école d'horlogerie est ouverte en 1851,
suivie d'une seconde en 1875; des abattoirs publics sont
construits en 1858. Poste et télégraphe établissent un bureau
l'année suivante. Une école secondaire voit le jour en 1862.
L'érection de l'hôpital se termine en 1868. En 1874 est inaugurée
l'usine à gaz. La fin des travaux du chemin de fer régional du
Val-de-Travers permet désormais au village d'être relié au réseau
ferroviaire fédéral, et par ce dernier à la France. Le téléphone
est introduit en 1888, l'électricité en 1896, année marquée
également par l'ouverture d'une école normale destinée à la
formation d'institutrices et d'instituteurs.
L'organisation de la communauté
Age d'or de l'autonomie communale, à
une époque où tout se déroule en vase clos, le XVIIIe siècle
connaît une vie strictement réglée. Neuchâtel-ville exceptée, on
peut considérer que les 66 communautés villageoises du canton,
régies par leurs propres institutions - qui d'ailleurs se
ressemblent - sont tout au long du XVIIIe siècle liées à une
économie rurale et Fleurier n'échappe
pas à cette règle. L'homme d'alors a une profonde conscience de
son appartenance à sa commune: il sait surtout qu'il est
communier et que son droit est de
participer à la vie de la communauté. La commune - au niveau de
ses compétences - est alors un véritable
Etat dans l'Etat, comparable à une famille qui ne tiendrait
pas compte de l'existence des autres. Etre communier exige d'abord
d'être sujet de l'Etat, soit par naissance, soit par
naturalisation. L'accès, difficile, à ce statut est strictement
défini. Le communier est avant tout le chef d'une famille. Mais
certains communiers ne sont pas descendants de communiers; ils ont
acheté la commune. D'autres l'ont
reçue à titre honorifique. D'autres encore sont qualifiés de «non-jouissants»,
car leurs droits sont pour un temps suspendus, habitant alors hors
de la commune.
Les communiers jouissent de privilèges
réels certains - école gratuite pour les enfants, assistance en
cas de besoin, usage des terres, droit du bois - mais sont soumis
également à des devoirs:
fréquentation de l'assemblée et droit de vote obligatoire -
l'abstention est interdite -, corvées d'utilité publique,
entretien des chemins, participation à la gestion de la
communauté, qui exige à tour de rôle d'exercer des fonctions
publiques. Parmi celles-ci, il y a celle de gouverneur de commune
(Fleurier en a deux simultanément), une sorte de fonctionnaire
chargé de la gérance des biens, de la tenue des comptes, de la
surveillance des employés, bref de toute l'administration. Cette
fonction, faiblement rémunérée, n'est guère sollicitée. La plupart
des communiers préfèrent s'en libérer, s'acquittant d'une certaine
somme dont le montant permet souvent d'exempter les autres
communiers des taxes perceptibles. D'autres fonctions existent:
celle de messeiller ou garde-champêtre, mobilisé à l'époque des
récoltes et lors de la mise à disposition du pâturage communal, ou
encore celle de garde de feu ou garde de foire. Les communiers se
réunissent plusieurs fois l'an en «générale
assemblée» pour s'occuper des différents problèmes ayant
trait à la gestion communale. Cette réunion est présidée par un
justicier, nommé par le Conseil pour seconder le maire de la
juridiction. Cependant, dès le début du XVIIIe siècle, cette
assemblée délègue une partie de ses pouvoirs à un «abrégé
de communauté», composé en général de vingt-quatre
conseillers de commune, chargé d'expédier les affaires courantes.
Tous les autres habitants, qu'ils soient sujets de l'Etat,
c'est-à-dire ressortissants neuchâtelois, par exemple de la
commune voisine, ou étrangers, à savoir non-Neuchâtelois, ne sont
que tolérés, une tolérance révocable
en tout temps. Tout en faisant partie de la société villageoise,
ils n'ont pas voix au chapitre pour tout ce qui concerne son
organisation et son administration et le cas échéant ne
bénéficient pas de fonds d'assistance. En revanche, comme les
communiers, ils sont soumis aux différentes obligations, celle du
paiement des taxes, ou de l'accomplissement des corvées entre
autres.
Dans le courant du XVIIIe siècle, à l'image d'un phénomène
d'importance européenne, on assiste à une
fermeture des communautés, même si cette tendance se
dessine déjà un siècle plus tôt comme le montrent des «Edicts
communaux faicts l'an 1612 à Fleurier »: «
Que dores en avant ne sera reçu, abergé, ny
associé de notre communauté ny même souffrir habitant quel qu'il
soit qui ne soit esté reçu et abergé duement par la passation,
association, gré, vouloir et consentement de tous».
Auparavant, quiconque avait vécu un certain temps dans la commune
acquérait les droits de communier. Un nouveau règlement édicté en
1795 pour les habitants de Fleurier stipule que «
tous les habitants ne pourront recevoir
quelqu'un sans l'agrément de la Communauté ». Il est vrai
qu'on est alors en pleine
Révolution française. La réserve
envers d'éventuels nouveaux communiers est d'ailleurs manifeste
partout dans le canton. Cette fermeture s'accompagne également
d'une attitude de rejet à l'égard de
l'étranger dont on se méfie par principe: les attaques
verbales ou physiques à leur égard se multiplient au XVIlle siècle
à tel point que le châtelain du Val-de-Travers craint que face à
ces exactions les ouvriers d'horlogerie étrangers de Fleurier «qui
contribuent à y fayre fleurir le commerce en horlogerie des
particuliers du lieu qui les font travailler» ne quittent
la région. Si donc les affaires de la communauté étaient du seul
ressort des communiers, ceux-ci représentaient tout de même en
1750 90% de la population de Fleurier. Mais l'essor du village dès
la seconde partie du XVIIIe siècle, qui s'accompagne d'une
immigration « étrangère », voit une diminution progressive des
ressortissants du village: 65% en 1780-1790, 49% en 1837. Cette
tendance à la fermeture entraîne de plus en plus une
monopolisation de la gestion communale
par une oligarchie villageoise,
phénomène qui ne manque pas de créer des tensions grandissantes.
Une solution doit s'imposer. La loi du 5
mars 1888 autorise alors tout Suisse d'un autre canton
demeurant depuis 10 ans dans le canton et depuis 5 ans dans la
commune à être agrégé gratuitement. Désormais la commune des
habitants remplace celle des ressortissants.