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Histoire
économique
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Historique de la SA du canal de l'Espierre,
1840-1950 |
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Le canal de
l'Espierre a été construit de 1840 à 1843 pour servir jusqu'à
l'Escaut de prolongement au
Canal de Roubaix (France), alors en projet. La jonction de la
Deule à l'Escaut par ces deux voies d'eau devait mettre en
communication directe Roubaix, Tourcoing, Lille, et par les
affluents tout l'ensemble des départements les plus peuplés et les
plus industriels de France, avec les houillères et les marchés de
la Belgique jusqu'à Anvers. La concession des travaux à effectuer
fut accordée le 14 novembre 1839 à M.
Messen qui était déjà adjudicataire de ceux concernant
le canal de Roubaix, mais tandis que le section belge s'ouvrait au
trafic quatre années plus tard, la section française, dont
l'ouverture était la condition vitale et indispensable du succès
du canal belge, restait abandonnée; on se contenta d'exécuter le
bief qui reliait Roubaix à la frontière.
M. Messen, après l'ouverture à la navigation de la voie d'eau de
Roubaix à l'Escaut, avait créé le 13
septembre 1845, par acte public reçu par Me Coppyn,
notaire à Bruxelles, une société anonyme pour l'exploitation de la
section belge dont les premiers administrateurs furent MM.
Choisnard père, Delaville le Roulx, Moreau, Mayniel, Moitessier,
Jules Brame, Garbé, et le censeur: M. le lieutenant général Daullé.
M. Messen restait chargé du soin de gérer et d'administrer la
Société. |
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Cet acte fut approuvé par ordonnance royale du 26
septembre; nous n'en rappellerons ici que le point très important:
c'est qu'il fixe et précise l'étendue de la concession, laquelle
devait être, tant en terres qu'en prairies ou en jardins, de 43
hectares 15 ares. Restait la section française de Roubaix à la Deule et notamment le souterrain de Groix à Roubaix. Après
quelques tentatives infructueuses pour exécuter ce travail, M.
Messen abandonna ses constructions et demanda au Ministre d'être
relevé de l'obligation de les continuer.
Le 2 juin 1848, il
fut déclaré déchu de sa concession par un arrêté du Commissaire
général de la République dans le Nord et le canal de l'Espierre
qui ne devait être, dans l'ensemble de cette voie navigable, qu'un
tronçon destiné à la compléter, resta seul exploité et se trouva
privé du trafic qu'il avait espéré et sans lequel il n'aurait pas
été entrepris. En 1850 le Conseil
général du Nord se préoccupa de la question et émit le vœu qu'à
défaut d'adjudicataire nouveau le canal de Roubaix fût achevé par
l'État. On commençait, à Roubaix, à se plaindre de la stagnation
des eaux corrompues par les déjections des usines de Roubaix, et
des maladies pestilentielles qui en étaient la conséquence. M.
Messen demanda à être relevé de sa déchéance, s'engageant
tardivement à remplir les conditions de son cahier des charges,
sauf l'exécution du souterrain. Mais le Conseil Municipal de
Roubaix exigea le maintien de la déchéance et déclara qu'à défaut
d'adjudicataire la ville se présenterait elle-même pour
soumissionner. La Compagnie du canal de Roubaix consentit alors à
céder ses droits moyennant une rente annuelle de 25.000 francs (20
novembre 1855).
La ville de Roubaix, ainsi substituée à la Société primitive,
allait elle enfin achever son canal ? Il n'en fut plus question.
Mise en demeure par le Gouvernement de se prononcer sur les
dépenses que nécessitait cette terminaison, elle offrit
d'abandonner à l'Etat la propriété du canal telle qu'elle l'avait
acquise de l'ancienne Compagnie, à la condition que les dépenses
seraient soldées par le Trésor, conservant à sa charge, jusqu'au
terme de la concession (1936), le paiement de la rente annuelle de
25.000 francs. Un décret en date du 21
juillet 1861, déclara que l'offre de la ville de Roubaix
était acceptée, et qu'il serait procédé à l'achèvement du canal de
Roubaix, non plus par un souterrain, conformément au tracé
primitif, mais par une voie d'eau à ciel ouvert reliant les deux
parties du canal. A l'égard du canal de l' Espierre, cette
modification déplaçait la source de son alimentation. C'était, en
effet, non plus avec les eaux de la Marque, avec celles de la
Deule, et à l'aide de machines, que le canal de Roubaix allait
pourvoir à son alimentation. La Société de l'Espierre voulant
régler la situation nouvelle qui allait lui être faite, toujours
contre sa volonté et par une inconcevable abstention de l'État
belge, adressa au Ministre des Travaux Publics français une
requête afin que l'on donnât aux machines du canal de Roubaix la
puissance nécessaire pour alimenter en même temps le canal de
l'Espierre. Le Ministre, par une lettre en date du
19 avril 1865, se refusa à admettre
que le canal de l'Espierre eût droit à son alimentation par des
eaux françaises ayant conservé leur caractère domanial, mais il
déclarait qu'il n'y avait pas lieu, pour la Société de l'Espierre,
de s'inquiéter, puisque le canal de l'Espierre devait recevoir,
non seulement les eaux provenant du mouvement de la navigation de
l'écluse du Sartel, mais encore toutes les eaux tirées du bief de
partage pour alimenter la navigation jusqu'à l'écluse du Sartel,
ce qui, ajoute le Ministre, devait rassurer la Société de
l'Espierre.
La Société de l'Espierre n'a point admis ces réserves et a
persisté à demander l'alimentation de son canal comme si les
écluses n'existaient pas, les modifications tardives apportées au
tracé du canal de Roubaix ne pouvant à aucun titre lui être
opposées pour altérer ou restreindre ses droits. Mais les
réclamations du Ministre de cette époque (M. Drouin de Lhuys)
furent déniées et repoussées par l'Administration qui trouva
préférable de vendre aux industriels de Roubaix les eaux tirées du
bief de partage, au lieu de les livrer au canal de l'Espierre.
Enfin, le 1er janvier 1877, le canal
de la Deule à l'Escaut était ouvert à la navigation, après
trente-cinq ans d'attente, durant lesquels la Société de
l'Espierre avait perdu la seule occasion qu'elle eût -les chemins
de fer n'étant pas encore développés et le bassin houiller du
Pas-de-Calais n'étant pas découvert -d'amortir une part de ses
dépenses de construction.
M. Messen, avons-nous dit, était resté, après la constitution de
la Société anonyme, chargé de tous les intérêts du canal. En
1866, l'Assemblée Générale, ne
l'ayant pas réélu administrateur, le Conseil d'Administration fit
examiner quelques points de sa gestion et vérifier notamment si la
superficie du canal indiquée dans l'acte constitutif de la Société
anonyme était intacte. Une requête fut adressée à l'Administration
des Ponts et Chaussées pour qu'elle désignât un géomètre juré
chargé de procéder au mesurage. On constata bientôt que le canal
n'avait plus la superficie de 43 hectares 15 ares et ne pouvait
l'avoir qu'en y joignant 9 hectares 35 ares de terrains compris
entre le canal et les sinuosités de la rivière, terrains que M.
Messen prétendait s'attribuer et dont il avait déjà aliéné une
partie. En outre, plusieurs maisons éclusières qui devaient,
d'après le cahier des charges, être pourvues de jardins de six
ares, n'en avaient aucun. Il était évident que le bornage n'était
conforme ni au cahier des charges, ni à l'état descriptif dressé
en 1843 par l'Ingénieur Lebens, ni à l'acte de la Société anonyme
de 1845. Dans le but de sauvegarder les droits de l'Etat et les
siens la Société de l'Espierre réclama à M. Messen les 9 hectares
manquants. Un jugement de Tournai, en date du
27 juillet 1874, confirmé sur appel,
déclara que le concessionnaire primitif ne devait à la Société par
lui constituée que les terrains délimités par le bornage
soi-disant officiel, le tribunal n'ayant pas qualité pour
apprécier ce bornage. La Société de l'Espierre ainsi repoussée
demanda au Gouvernement s'il admettait une réduction de la
superficie du canal et des jardins dans les limites d'un bornage
erroné approuvé par ses agents. L'administration répondit qu'à
l'expiration de la concession la Société devrait remettre à
l'État, non seulement les terrains repris au plan de bornage, mais
encore ceux qui sont compris dans l'état descriptif dressé par
application de l'article 24 du cahier des charges, c'est-à-dire
les 43 hectares 15 ares, et devrait se préoccuper de restituer aux
maisons éclusières les jardins de 6 ares prescrits à l'article 10
du même des cahier charges (Lettre du Ministre en date du 25
juillet 1876).
A cette situation il n'y avait qu'une solution pour l'État comme
pour la Société de l'Espierre : la
rectification du bornage irrégulier et insuffisant, ce qui
fut fait ultérieurement. Aux termes du Cahier des charges qui
règle les droits et obligations du concessionnaire, le
Gouvernement belge a déclaré que le canal de l'Espierre serait
alimenté:
1. Principalement par la rivière de l'Espierre;
2. Ensuite par le canal de Roubaix qui ne devait être qu'une
dérivation de la Marque et dont le niveau devait être partout le
même que celui du bief supérieur du canal de l'Espierre;
3. Complémentairement, si cela était nécessaire, par l'Escaut.
De ces trois
sources d'alimentation le canal de l'Espierre n'a eu la première
que pendant les premières années de son exploitation, jamais la
seconde; il est réduit depuis un grand nombre d'années à recourir
exclusivement à des machines pour élever les eaux de l'Escaut.
Nous devons ici donner quelques détails.
La rivière de l'Espierre prend sa source à quelques kilomètres à
l'ouest de Tourcoing, traverse cette ville, descend à Roubaix,
puis à Wattrelos et se rend à l'Escaut en suivant la vallée de
l'Espierre, côte à côte avec le canal du même nom qu'elle traverse
quatre fois en siphon. Sur son parcours elle reçoit trois
affluents principaux: le riez Saint-Joseph au nord de Roubaix, le
ruisseau du Trichon au sud, et le ruisseau des Trois-Ponts à
Wattrelos. Lors de la création du canal, l'Espierre arrivait à la
frontière avec un volume d'eaux limpides évalué à plus d'un
million de mètres cubes par an, ce
qui paraissait devoir suffire, pour une grande part, à
l'alimentation du canal dont les travaux d'art, siphons et
aqueducs, avaient été établis dans des proportions convenables
pour l'écoulement de ces eaux. Bientôt les villes de Roubaix et de
Tourcoing prirent un développement industriel considérable; des
peignages, des teintureries, des lavages de laine, mus par la
vapeur, couvrirent le territoire des deux villes.
Les eaux de l'Espierre soit directement, soit par ses affluents,
se trouvèrent bientôt infectées par les résidus de ces industries.
Un arrêté du Conseil de salubrité, en date du
19 août 1851, ordonna la fermeture de
la vanne du Trichon qui, en donnant accès dans le canal de Roubaix
aux eaux du ruisseau de ce nom, envahissait ce canal et était une
cause de mortalité. En 1852, la vanne du Sartel, également située
sur le territoire français, fut fermée à son tour pour les mêmes
motifs. En date du 15 mai 1859 un
premier jugement du Tribunal de la Seine, confirmé sur appel par
arrêt de la Cour en date du 25 février 1860, a condamné la ville,
substituée à toutes les charges et obligations de la Société du
canal de Roubaix, à payer à la Société de l'Espierre une indemnité
annuelle de 6.000 francs, tant que la prise d'eau de l'Espierre ne
serait pas rouverte. De même le Tribunal de Lille en date du 29
avril 1867, confirmé par la Cour de Douai le 9 décembre suivant, a
ordonné la suppression de toutes les prises d'eau industrielles,
attendu, dit l'arrêt, que l'indemnité de 6.000 francs payée à la
Société de l'Espierre, n'était que la réparation du préjudice
éprouvé par cette dernière pour la fermeture de la vanne
d'alimentation du Sartel, et n'impliquait pas pour la ville de
Roubaix l'autorisation de vendre les eaux de son canal. Mais
revenons à la rivière de l'Espierre.
Malgré ces décisions de justice la situation
créée par l'infection de cette rivière a continué de s'aggraver;
au lieu de fournir des eaux saines, nécessaires à l'alimentation
du canal, elle est devenue un égout boueux, chargé de toutes les
immondices de Roubaix et de Tourcoing et dont on ne pourrait
songer à admettre le déversement dans le canal sans s'exposer à
engendrer et à propager les épidémies les plus graves. En outre
elle était grossie de douze ou quinze mille mètres cubes d'eau,
par jour, d'eaux infectées provenant:
1. De la distribution d'eau de la Lys, dont l'usine située à
Bousbecque, fournit quotidiennement à Roubaix et à Tourcoing
10.000 mètres cubes d'eau pour l'industrie (bassin de la Lys);
2. Des prises d'eau effectuées dans le canal de Roubaix, alimenté
par la Deule;
3. Des déjections industrielles du peignage
de laine de Croix.
Ce dernier article demande quelques explications: En 1872, le
Conseil de salubrité du Nord ayant interdit à cette usine le
déversement de ses eaux insalubres dans les rivières françaises,
la ville de Roubaix, sans tenir compte du dommage qu'elle causait
à autrui, l'autorisa, moyennant une redevance de 15.000 francs par
an, à établir une conduite souterraine pour refouler dans
l'Espierre et écouler dans l'Escaut, avec les autres égouts dont
nous avons parlé, les résidus du lavage des laines repoussés de
France par l'autorité administrative, trafiquant ainsi de la santé
publique en Belgique. Le cours naturel des eaux ainsi
artificiellement détruit, c'est la rivière de l'Espierre située
dans le bassin de l'Escaut qui reçut les eaux dérivées des autres
rivières à leur sortie des usines de Roubaix et de Tourcoing, de
telle sorte qu'en dehors des émanations malsaines dont souffraient
les agents de la Société logés dans les maisons dépendant du
canal, en dehors de la privation des eaux nécessaires à
l'alimentation du canal et promises par son cahier des charges, il
y eut un dommage grave qui s'est traduit en dépenses importantes
pour la Société.
A diverses
époques, l'attention du Gouvernement belge a été appelée, par les
plaintes des riverains, sur l'empoisonnement de l'Espierre; il en
a été question aux Chambres; en 1871,
une commission internationale, composée d'ingénieurs français et
d'ingénieurs belges, a été instituée pour dresser un rapport sur
les moyens de désinfecter la rivière de l'Espierre. Cette
commission s'est réunie plusieurs fois, mais
son rapport n'a jamais paru; en tous cas son intervention
est restée sans effet, comme si elle n'avait jamais existé. Telle
est la triste histoire de la rivière de l'Espierre, premier moyen
d'alimentation garanti par son cahier des charges, du canal de
l'Espierre.
Il reste encore à dire quelques mots d'autres dommages subis par
le canal de l'Espierre du fait de l'abandon dans lequel l'a laissé
depuis son origine, l'Administration chargée de le protéger.
L'article 16 du Cahier des Charges du canal de l'Espierre stipule
que l'état du canal et de ses dépendances sera reconnu au moins
une fois par an par un ou plusieurs commissaires de
l'Administration. Cet article a été à peu près complètement oublié
par les services officiels. A défaut d'inspection régulière, le
Conseil d'administration du canal de l'Espierre n'a rien négligé
pour appeler l'attention du Gouvernement belge sur les
empiétements et les envahissements dont il a été l'objet de la
part des riverains qui avaient pris l'habitude de considérer le
canal comme leur bien propre. Le Ministère des Travaux publics de
Belgique n'est jamais intervenu, ni pour réprimer, ni pour
empêcher ces actes de destruction, et ce n'est qu'à la fin du
siècle dernier qu'il s'est décidé à appliquer à la Société de
l'Espierre les règlements de police et de navigation en vigueur
dans les autres entreprises de voies navigables.
Ces exemples suffisent pour montrer que le canal de l'Espierre a
été abandonné aussi bien à la merci des riverains qu'il l'a été
dans les conditions nécessaires à son fonctionnement par le
Gouvernement français et les villes de Roubaix et de Tourcoing;
après avoir essuyé le contre-coup d'événements économiques
imprévus comme la concurrence des chemins de fer, le développement
des houillères du Pas-de-Calais, auxquels nous avons déjà fait
allusion, il a eu encore à souffrir, pendant le tiers de la durée
de la concession, de l'inachèvement du canal de Roubaix, de
l'inobservation des clauses les plus claires, les plus précises de
son cahier des charges, malgré une fidélité scrupuleuse à remplir
ses obligations. Si nous avons tenu à exposer avec quelque
développement les premières difficultés auxquelles s'est heurtée
l'exploitation normale du canal, c'est qu'au cours de son
existence la Société s'est toujours trouvée en face des mêmes
obstacles et on peut dire que les directeurs successifs, M.
Coudert qui exerça ses fonctions
pendant trente années, M. Mallet de
1907 à 1924, M. Nourtier de 1924 à
1940 n'ont, pour ainsi dire, employé leur activité qu'à soutenir
des procès, établir des constats d'envasement, répondre aux
plaintes des riverains. Au début du siècle, la situation était
devenue si difficile que la Société, à trois reprises différentes,
mais sans succès, a tenté de faire racheter le canal par l'État
belge. En 1904, ayant intenté un
procès aux villes de Lys-Lannoy pour obtenir la cessation du
déversement d'eaux impures dans le canal à Estaimpuis, la Société
n'a pu se faire rendre justice; en 1912
seulement un accord est intervenu avec les industriels de ces
villes qui se sont engagés à décanter les eaux résiduelles de
leurs usines; cet essai ne fut en rien satisfaisant, les apports
du riez Delbecq ont continué à envaser le canal et à empoisonner
ses eaux.
Pendant les brefs intermèdes que leur laissaient les enquêtes,
constats et rapports, les directeurs ont cependant maintes fois
cherché à intensifier le trafic et à augmenter le nombre des
passages de bateaux, les conducteurs, surtout ceux dont les
chalands étaient encore à traction animale, avaient en effet
intérêt, même en payant les redevances, modestes à la vérité,
exigées par la Société de l'Espierre, à diminuer la longueur d'une
navigation qui pour atteindre les villes du Nord de la France les
obligeait à descendre l'Escaut, à suivre le canal de la Lys et à
emprunter les petites voies d'eau du réseau fluvial. Seul M.Mallet,
par des facilités accordées aux bateliers, par des autorisations
données pour décharger, en des endroits spécialement aménagés à
cet effet, les péniches transportant des matières premières
destinées à des usines proches du canal, obtint momentanément
quelques résultats heureux; ils furent sans lendemain; en réalité
les recettes de la navigation furent toujours des plus modestes,
la location de la pêche, des droits occasionnels de passage et
surtout la vente des arbres, des peupliers qui, sur les deux
rives, bordaient le canal, furent les principaux éléments de
rentrée dans la caisse de la Société; les dividendes se sont
toujours maintenus au taux le plus modeste, atteignant
quelquefois, rarement, 5 %, le plus souvent 2 ou 2,5 %.
La
Première Guerre mondiale
Au mois d'octobre 1914, les Allemands, aussitôt après leur
installation dans le pays, utilisèrent le canal de l'Espierre pour
le transport de gravier du Rhin ainsi
que pour d'autres matériaux de construction destinés à des travaux
militaires sur le front. Ces bateaux ne payèrent pas de droit de
navigation. Il était prescrit au receveur de prendre seulement
note du passage desdits bateaux avec indication du tonnage et de
la destination afin de pouvoir en faire le relevé après la guerre.
Peu après s'établit le ravitaillement des régions dévastées, par
le Comité américain. Les bateliers transportant ledit
ravitaillement, ayant eu connaissance que les bateaux de l'armée
ne versaient aucune redevance refusèrent aussi de payer; en
conséquence le passage des écluses leur fut impitoyablement
refusé. Ils se résignèrent alors à acquitter les droits de
navigation; mais, s'appuyant sur le tarif privilégié établi pour
les destinations de Roubaix et de Lille, les mariniers
fabriquèrent de fausses lettres de voiture pour diminuer leurs
redevances. Il fallut établir un contrôle à Roubaix. A partir de
novembre 1916, les autorités allemandes prirent à leur charge
(sans paiement de droits) le ravitaillement de la population en
charbon. Ils interdirent alors au personnel de prendre note des
bateaux transportant leurs marchandises. Malgré cette défense,
tous les bateaux ont été inscrits jusqu'en octobre 1918.
Pendant les cinq années de guerre, de nombreux remorqueurs ont
donc sillonné le canal; la navigation était très intense, 30 à 40
bateaux par jour, ce qui obligeait le personnel à travailler
dix-sept heures par jour sans arrêt, de fréquentes patrouilles ne
lui laissaient d'ailleurs aucun répit. Malgré de multiples
réclamations adressées à l'autorité allemande pour récupérer les
droits de navigation, un refus catégorique fut opposé à la demande
de la Société. Le montant des droits non perçus pendant la durée
de la guerre, s'élevait à 331.376 fr. 03; il fut présenté aux
dommages de guerre en juin 1919 mais
l'État s'est refusé à tout remboursement. Les Allemands ont en
outre endommagé ou enlevé pour leurs besoins un millier d'arbres
croissant sur les digues. Lors de la retraite, le 18 août 1918,
l'occupant a fait sauter tous les ouvrages d'art, les maçonneries
avoisinantes et détérioré les machines de Warcoing et d'Estaimpuis
en y enlevant les cuivres, bronzes et courroies. Les deux pontons
de dragage ont été coulés dans l'Escaut. Il ne restait plus du
canal que des fers tordus, des maçonneries déchiquetées, des
maisons ébranlées et des biefs sans eau.
Pendant cette dangereuse période, dans le but de se tenir en
relation avec le Directeur, le Receveur passait clandestinement la
frontière tous les quinze jours pour se rendre au bureau de Lille.
Après les destructions dont nous venons de parler, la Société
s'est trouvée dans un grand embarras pour rétablir le trafic; elle
s'est adressée à l'État afin d'obtenir la juste réparation des
dommages causés par l'armée allemande à ses biens mobiliers et
immobiliers; il lui fut accordé des avances grâce auxquelles les
réparations les plus urgentes purent être effectuées. Ce n'est
toutefois qu'en 1937 que le Tribunal
des Dommages de guerre a alloué à la Société de l'Espierre une
somme de 1.560.893,50 francs, à titre d'indemnité sous déduction
des avances reçues qui s'étaient élevées à 1.101.420,94 francs. Ce
jugement, s'il apportait une aide importante à la Société pour la
remise en état du canal lui-même, des ouvrages d'art, ponts et
écluses, et des maisons habitées par les agents de la Société, la
privait de recettes assez élevées dont elle pouvait escompter la
rentrée, notamment les droits de navigation dus par l'autorité
allemande de 1914 à 1918. Ajoutons toutefois que par arrêté royal
en date du 12 novembre 1923, la
concession du canal de l'Espierre était prolongée jusqu'au 4
octobre 1940. Cette décision était prise par le Roi en réponse à
la requête que lui avait adressée la Société et sur la proposition
du Ministre de l'Agriculture et des Travaux Publics:
«
Considérant que l'État belge n'a pas intérêt
immédiat à reprendre la concession à l'époque de son expiration
c'est-à-dire le 4 octobre 1933 et que dès lors rien n'empêche de
donner satisfaction à ladite Société en lui permettant de
récupérer, pendant des années supplémentaires, les bénéfices
perdus par suite des événements de la guerre ».
Entre 1921 - date
à laquelle les bateaux purent de nouveau circuler sur la voie
d'eau - et 1939, la vie du canal s'est écoulée précaire et souvent
troublée par des envasements provenant comme toujours des déchets
des usines et des contaminations ayant leur origine dans les
débordements du ruisseau de l'Espierre, véritable égout à ciel
ouvert. Au cours de cette période, la sage gestion du Directeur du
canal, M. Nourtier, qui avait pris ses fonctions en 1924, sut
éviter tout incident grave, mais survint la seconde guerre
mondiale qui donna à la Société le coup de grâce.
La
Seconde Guerre mondiale
Les Allemands se sont présentés devant le canal le
22 mai 1940; pour retarder leur
avance, les troupes anglaises qui occupaient le secteur firent
sauter les ponts, mais l'ennemi eut tôt fait de combler une écluse
avec 4.000 briques que les soldats trouvèrent dans la fabrique
voisine, à Warcoing, et poursuivit son chemin. Les armées
allemandes occupèrent la zone du canal jusqu'au
3 septembre 1944 et aggravèrent les
dégâts par la destruction des maisons des agents de la Société,
l'éboulement des berges et la circulation abusive d'engins lourds
sur le chemin de halage. Bien que les agents de la Société fussent
restés sur place, le Conseil s'est trouvé dans l'impossibilité
d'avoir la moindre nouvelle avant le 13 septembre 1940, date à
laquelle fut officiellement établi, en présence du Receveur et du
Conducteur du canal, le constat des dégâts occasionnés aux ponts,
écluses et maison de garde, constat dont voici quelques passages
caractéristiques:
« Le pont d'Espierre est démoli par
l'explosion de mines et il n'en reste que des débris de ferraille.
Les culées de maçonneries sont disparues, on ne voit plus que
quelques débris. La maison du pontier est très endommagée. La
couverture a été enlevée et la charpente a beaucoup souffert.
« Le pont et l'écluse de Warcoing,
Chaussée de Courtrai, ont été détruits par les explosions de
mines, le mercredi 22 mai 1940. Du pont, il ne reste absolument
rien, et de l'écluse seule la moitié de la maçonnerie existe
encore. La maison du Receveur a été gravement endommagée par
l'explosion. La toiture a été détruite, ainsi que les boiseries,
les murs fendus; cette maison et le magasin compris dans le
bâtiment des machines ont été rasés peu de temps après par l'armée
allemande pour permettre la construction d'un pont provisoire et
le prolongement en droite ligne de la route.
« Le pont Mauroy a été complètement
détruit par l'explosion des mines posées par les armées
combattantes le même jour que le pont de Warcoing. Il ne reste que
des débris de maçonnerie et des morceaux tordus et brisés. Le
siphon de l'ancien Espierre qui passait sous le canal est crevé;
la berge du canal sur la rive gauche étant éboulée il y a
communication entre la rivière de l'Espierre et le canal.
Comme pour le pont Mauroy, les ponts du Centre et du Petit Preux
ont été détruits par l'explosion de mines; des maçonneries il n'y
a plus que des gros blocs disloqués sur la rive gauche. Des
fragments de ferrailles sont disséminées tout alentour sur la rive
droite, il ne reste rien de la culée.
« En faisant route du pont du Petit
Preux à l'écluse d'Estaimpuis on remarque qu'à plusieurs endroits
les digues ont cédé et que des éboulements se sont produits; de
grosses crevasses se trouvent dans les chemins de halage et de
contre-halage. Le conducteur du canal déclare que c'est par suite
du manque d'eau dans le bief qui s'est vidé. Du pont d'Estaimpuis
il ne reste que de la ferraille. La maçonnerie droite aval de
l'écluse est démolie et s'est fortement inclinée vers la surface
de l'eau.
« En continuant à suivre le canal on
arrive au pont appartenant à la Société Nationale des Chemins de
fer belges, qui a sauté et dont les débris obstruent complètement
le goulot du canal.
" La passerelle de Leers-Nord est coupée
en deux par le milieu et les deux bouts reposent dans le lit du
canal. Les extrémités sont encore sur les culées. »
De si graves dégâts au canal et aux ouvrages d'art mettaient en
péril l'existence de la Société qui
n'était pas en mesure de procéder par elle-même à la remise en
état de la voie d'eau et de ses dépendances, la Société s'est donc
trouvée dans l'obligation de remettre le canal à l'État belge le
4 octobre 1940, date de la fin
de la concession. Il faut ouvrir ici une parenthèse et rappeler
qu'à la date du 30 avril 1940 un arrêté royal avait, une fois
encore, prolongé la concession de sept années, mais lorsque la
Société avait formulé cette requête elle ignorait l'état dans
lequel le canal avait été mis par faits de guerre et dut décliner
cette faveur qui d'ailleurs ne lui fut annoncée que plusieurs mois
après l'époque - 4 octobre 1940 - où l'État avait repris
possession du canal.
Pendant les premiers mois de l'occupation ennemie aucun contact ne
put avoir lieu entre le Conseil qui siégeait à Paris et les agents
du canal; ce n'est qu'à la fin de 1942 qu'un échange de
correspondance parvint à s'établir entre le Service des Ponts et
Chaussées de Belgique et le Président du Conseil d'Administration
que ses collègues avaient chargé des négociations avec l'État
belge. La première lettre importante engageant les pourparlers
vint de M. De Raedt, Ingénieur
principal du bassin fluvial de l'Escaut; il exposait le point de
vue du Ministère des Travaux Publics qui, s'appuyant sur les
termes du cahier des charges demandait une remise en état complète
du canal. A cette lettre la Société répondit en exposant la série
de dommages et de pertes dont elle avait été à maintes reprises la
victime au cours de son exploitation, supportant même souvent un
préjudice dont les services officiels de l'Etat étaient
responsables. Les pourparlers se poursuivirent par lettre jusqu'au
moment où un accord, par abandon des réclamations présentées de
part et d'autre, intervint au cours d'une visite faite à Courtrai,
le 27 juin 1947, par le Président à
M. De Raedt que la Société tient à remercier de l'aide qu'il a
apportée aux négociations et à la rédaction de la convention
finale avec l'État. Malgré cet accord qui, en réalité, avait
aplani toutes les difficultés, ce n'est que le 2 février 1949 que
la Société reçut la notification officielle de la reprise du canal
par l'État. C'était l'acte de décès de la
Société à laquelle n'incombait plus que le devoir d'opérer
la réalisation de son actif et d'en assurer la répartition à ses
actionnaires; cette opération avait été préparée entre temps par
un contrat de vente des arbres qui constituaient la partie la plus
importante des biens propres de la Société, vente qui a été
effectuée au moment le plus favorable et dans les meilleures
conditions.
L'Assemblée Générale extraordinaire en l'étude de Maître
Léon Dochy, notaire de la
Société, à Pecq (Belgique), convoquée pour le 9 mai 1949, devra
mettre fin à la Société anonyme du Canal de l'Espierre, et selon
toutes probabilités, sera en mesure de répartir l'actif à raison,
pour chaque action, d'une somme de francs sensiblement égale en
nombre, sinon en valeur, à celle de la souscription à l'origine.
G. GRANDIDIER
Maître Dochy indique que : "
Tous les documents - non officiels -
relatifs à la liquidation par
l'étude de la société du Canal de
l'Espierre ont été remis aux
Archives de l'Etat à Tournai. Cela
comprend notamment les convocations
des actionnaires (sous la forme de :
aux héritiers de M…) ; tenant
compte du temps écoulé entre la
souscription (1840) et les
convocations (1950) soit plus d'un
siècle, j'ai été étonné du grand
nombre – mais tout est relatif -
d'actionnaires contactés qui ont
justifié (à ma satisfaction c'est à
dire sans excès de formalisme) de la
propriété dans leur chef des actions
par ailleurs toutes nominatives.
Personne ne pensait jamais toucher
un centime du placement de leurs
ancêtres et les actionnaires ont été
agréablement surpris de recevoir
(même en francs belges de 1950 au
lieu des francs or de 1840) des
montants qui, pour certains, en
valaient encore bien la peine. Les
fonds non distribués ont été
transférés comme de droit à la
Caisse des Dépôts et Consignations à
Bruxelles. Cette affaire m'a valu le
plaisir de quelques correspondances
avec de grands noms de la noblesse
française..."
A la fin
de ce court historique de la Société
anonyme du Canal de l'Espierre, il
semble équitable de rappeler les
noms de ceux qui se sont dévoués à
l'entreprise et y ont donné le
meilleur de leur science, de leur
activité, ainsi que de nombreuses
années de leur vie.
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CONSEIL D'ADMINISTRATION au 4
octobre 1940, date de la fin
de concession |
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M.M. GRANDIDIER, Président.
Emmanuel VERGÉ,
Vice-Président. Max BARROIS.
J. CARTON de WIART. H. de
GUILLEBON. Henri REGNARD.
Pierre VERGÉ. Édouard NOURTIER,
Administrateur suppléant.
Henri BRAME, Censeur.
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PRÉSIDENTS DU CONSEIL
D'ADMINISTRATION
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MM. CHOISNARD: 1845-1848,
MAYNIEL: 1848-1852, Général
DAULLÉ: 1853-1854, DE LAVILLE
LE ROULX: 1855-1856, Duc de
MONTEBELLO:1857-1866, COUDERT:
1867-1877, Charles VERGÉ:
1878-1884, Paul BRAME:
1885-1908, Baron EVAIN:1908-1922,
Henri REGNARD: 1922-1928,
Comte de RIGNY: 1928-1936, G.
GRANDIDIER: 1936-1949.
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DIRECTEURS DU CANAL
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MM. COUDERT:1878-1907, MALLET:1907-1924,
NOURTIER:1924-1940.
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A cette liste, il y a lieu
d'ajouter les noms des
employés qui, de père en fils,
ont fidèlement servi la
Société, quelquefois depuis sa
création jusqu'à sa remise à
l'État belge en 1940 :
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au Pont d'Espierre et à
l'Ecluse de Warcoing :
DEGRAEVE François: 1867-1878,
DEGRAEVE Gustave, son fils,
nommé Receveur: 1878-1908,
DEGRAEVE Maurice, son fils,
Receveur: 1908-1940, (ce
dernier resté jusqu'en 1949,
le représentant de la
Société).
- au Pont Mauroy: DEROUBAIX
Henri: 1845-1902, DUPUIS
Théophile, son
beau-fils:1902-1935, DUPUIS,
son fils: 1935-1940.
- au Pont du Petit Preux et à
l'Ecluse de Leers : LEJEUNE
François: 1843-1878, LEJEUNE
Martial, son fils: 1878-1911,
LEJEUNE Palmyre, sa fille
(épouse André NYS): 1911-1940.
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