HISTOIRE ÉCONOMIQUE

Dans cette rubrique nous avons choisi d'étudier brièvement quelques fonctionnements de l'économie afin de mieux comprendre les mécanismes économiques sous-jacents aux événements historiques, nous aurons aussi l'occasion de nous intéresser aux entreprises et entrepreneurs du XVIIIe siècle au début du XXe siècle...

 

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Historique de la SA du canal de l'Espierre, 1840-1950

 

Le canal de l'Espierre a été construit de 1840 à 1843 pour servir jusqu'à l'Escaut de prolongement au Canal de Roubaix (France), alors en projet. La jonction de la Deule à l'Escaut par ces deux voies d'eau devait mettre en communication directe Roubaix, Tourcoing, Lille, et par les affluents tout l'ensemble des départements les plus peuplés et les plus industriels de France, avec les houillères et les marchés de la Belgique jusqu'à Anvers. La concession des travaux à effectuer fut accordée le 14 novembre 1839 à M. Messen qui était déjà adjudicataire de ceux concernant le canal de Roubaix, mais tandis que le section belge s'ouvrait au trafic quatre années plus tard, la section française, dont l'ouverture était la condition vitale et indispensable du succès du canal belge, restait abandonnée; on se contenta d'exécuter le bief qui reliait Roubaix à la frontière.

M. Messen, après l'ouverture à la navigation de la voie d'eau de Roubaix à l'Escaut, avait créé le 13 septembre 1845, par acte public reçu par Me Coppyn, notaire à Bruxelles, une société anonyme pour l'exploitation de la section belge dont les premiers administrateurs furent MM. Choisnard père, Delaville le Roulx, Moreau, Mayniel, Moitessier, Jules Brame, Garbé, et le censeur: M. le lieutenant général Daullé. M. Messen restait chargé du soin de gérer et d'administrer la Société.

Cet acte fut approuvé par ordonnance royale du 26 septembre; nous n'en rappellerons ici que le point très important: c'est qu'il fixe et précise l'étendue de la concession, laquelle devait être, tant en terres qu'en prairies ou en jardins, de 43 hectares 15 ares. Restait la section française de Roubaix à la Deule et notamment le souterrain de Groix à Roubaix. Après quelques tentatives infructueuses pour exécuter ce travail, M. Messen abandonna ses constructions et demanda au Ministre d'être relevé de l'obligation de les continuer.

Le 2 juin 1848, il fut déclaré déchu de sa concession par un arrêté du Commissaire général de la République dans le Nord et le canal de l'Espierre qui ne devait être, dans l'ensemble de cette voie navigable, qu'un tronçon destiné à la compléter, resta seul exploité et se trouva privé du trafic qu'il avait espéré et sans lequel il n'aurait pas été entrepris. En 1850 le Conseil général du Nord se préoccupa de la question et émit le vœu qu'à défaut d'adjudicataire nouveau le canal de Roubaix fût achevé par l'État. On commençait, à Roubaix, à se plaindre de la stagnation des eaux corrompues par les déjections des usines de Roubaix, et des maladies pestilentielles qui en étaient la conséquence. M. Messen demanda à être relevé de sa déchéance, s'engageant tardivement à remplir les conditions de son cahier des charges, sauf l'exécution du souterrain. Mais le Conseil Municipal de Roubaix exigea le maintien de la déchéance et déclara qu'à défaut d'adjudicataire la ville se présenterait elle-même pour soumissionner. La Compagnie du canal de Roubaix consentit alors à céder ses droits moyennant une rente annuelle de 25.000 francs (20 novembre 1855).

La ville de Roubaix, ainsi substituée à la Société primitive, allait elle enfin achever son canal ? Il n'en fut plus question. Mise en demeure par le Gouvernement de se prononcer sur les dépenses que nécessitait cette terminaison, elle offrit d'abandonner à l'Etat la propriété du canal telle qu'elle l'avait acquise de l'ancienne Compagnie, à la condition que les dépenses seraient soldées par le Trésor, conservant à sa charge, jusqu'au terme de la concession (1936), le paiement de la rente annuelle de 25.000 francs. Un décret en date du 21 juillet 1861, déclara que l'offre de la ville de Roubaix était acceptée, et qu'il serait procédé à l'achèvement du canal de Roubaix, non plus par un souterrain, conformément au tracé primitif, mais par une voie d'eau à ciel ouvert reliant les deux parties du canal. A l'égard du canal de l' Espierre, cette modification déplaçait la source de son alimentation. C'était, en effet, non plus avec les eaux de la Marque, avec celles de la Deule, et à l'aide de machines, que le canal de Roubaix allait pourvoir à son alimentation. La Société de l'Espierre voulant régler la situation nouvelle qui allait lui être faite, toujours contre sa volonté et par une inconcevable abstention de l'État belge, adressa au Ministre des Travaux Publics français une requête afin que l'on donnât aux machines du canal de Roubaix la puissance nécessaire pour alimenter en même temps le canal de l'Espierre. Le Ministre, par une lettre en date du 19 avril 1865, se refusa à admettre que le canal de l'Espierre eût droit à son alimentation par des eaux françaises ayant conservé leur caractère domanial, mais il déclarait qu'il n'y avait pas lieu, pour la Société de l'Espierre, de s'inquiéter, puisque le canal de l'Espierre devait recevoir, non seulement les eaux provenant du mouvement de la navigation de l'écluse du Sartel, mais encore toutes les eaux tirées du bief de partage pour alimenter la navigation jusqu'à l'écluse du Sartel, ce qui, ajoute le Ministre, devait rassurer la Société de l'Espierre.

La Société de l'Espierre n'a point admis ces réserves et a persisté à demander l'alimentation de son canal comme si les écluses n'existaient pas, les modifications tardives apportées au tracé du canal de Roubaix ne pouvant à aucun titre lui être opposées pour altérer ou restreindre ses droits. Mais les réclamations du Ministre de cette époque (M. Drouin de Lhuys) furent déniées et repoussées par l'Administration qui trouva préférable de vendre aux industriels de Roubaix les eaux tirées du bief de partage, au lieu de les livrer au canal de l'Espierre. Enfin, le 1er janvier 1877, le canal de la Deule à l'Escaut était ouvert à la navigation, après trente-cinq ans d'attente, durant lesquels la Société de l'Espierre avait perdu la seule occasion qu'elle eût -les chemins de fer n'étant pas encore développés et le bassin houiller du Pas-de-Calais n'étant pas découvert -d'amortir une part de ses dépenses de construction.

M. Messen, avons-nous dit, était resté, après la constitution de la Société anonyme, chargé de tous les intérêts du canal. En 1866, l'Assemblée Générale, ne l'ayant pas réélu administrateur, le Conseil d'Administration fit examiner quelques points de sa gestion et vérifier notamment si la superficie du canal indiquée dans l'acte constitutif de la Société anonyme était intacte. Une requête fut adressée à l'Administration des Ponts et Chaussées pour qu'elle désignât un géomètre juré chargé de procéder au mesurage. On constata bientôt que le canal n'avait plus la superficie de 43 hectares 15 ares et ne pouvait l'avoir qu'en y joignant 9 hectares 35 ares de terrains compris entre le canal et les sinuosités de la rivière, terrains que M. Messen prétendait s'attribuer et dont il avait déjà aliéné une partie. En outre, plusieurs maisons éclusières qui devaient, d'après le cahier des charges, être pourvues de jardins de six ares, n'en avaient aucun. Il était évident que le bornage n'était conforme ni au cahier des charges, ni à l'état descriptif dressé en 1843 par l'Ingénieur Lebens, ni à l'acte de la Société anonyme de 1845. Dans le but de sauvegarder les droits de l'Etat et les siens la Société de l'Espierre réclama à M. Messen les 9 hectares manquants. Un jugement de Tournai, en date du 27 juillet 1874, confirmé sur appel, déclara que le concessionnaire primitif ne devait à la Société par lui constituée que les terrains délimités par le bornage soi-disant officiel, le tribunal n'ayant pas qualité pour apprécier ce bornage. La Société de l'Espierre ainsi repoussée demanda au Gouvernement s'il admettait une réduction de la superficie du canal et des jardins dans les limites d'un bornage erroné approuvé par ses agents. L'administration répondit qu'à l'expiration de la concession la Société devrait remettre à l'État, non seulement les terrains repris au plan de bornage, mais encore ceux qui sont compris dans l'état descriptif dressé par application de l'article 24 du cahier des charges, c'est-à-dire les 43 hectares 15 ares, et devrait se préoccuper de restituer aux maisons éclusières les jardins de 6 ares prescrits à l'article 10 du même des cahier charges (Lettre du Ministre en date du 25 juillet 1876).

A cette situation il n'y avait qu'une solution pour l'État comme pour la Société de l'Espierre : la rectification du bornage irrégulier et insuffisant, ce qui fut fait ultérieurement. Aux termes du Cahier des charges qui règle les droits et obligations du concessionnaire, le Gouvernement belge a déclaré que le canal de l'Espierre serait alimenté:

1. Principalement par la rivière de l'Espierre;
2. Ensuite par le canal de Roubaix qui ne devait être qu'une dérivation de la Marque et dont le niveau devait être partout le même que celui du bief supérieur du canal de l'Espierre;
3. Complémentairement, si cela était nécessaire, par l'Escaut.
 

De ces trois sources d'alimentation le canal de l'Espierre n'a eu la première que pendant les premières années de son exploitation, jamais la seconde; il est réduit depuis un grand nombre d'années à recourir exclusivement à des machines pour élever les eaux de l'Escaut. Nous devons ici donner quelques détails.

La rivière de l'Espierre prend sa source à quelques kilomètres à l'ouest de Tourcoing, traverse cette ville, descend à Roubaix, puis à Wattrelos et se rend à l'Escaut en suivant la vallée de l'Espierre, côte à côte avec le canal du même nom qu'elle traverse quatre fois en siphon. Sur son parcours elle reçoit trois affluents principaux: le riez Saint-Joseph au nord de Roubaix, le ruisseau du Trichon au sud, et le ruisseau des Trois-Ponts à Wattrelos. Lors de la création du canal, l'Espierre arrivait à la frontière avec un volume d'eaux limpides évalué à plus d'un million de mètres cubes par an, ce qui paraissait devoir suffire, pour une grande part, à l'alimentation du canal dont les travaux d'art, siphons et aqueducs, avaient été établis dans des proportions convenables pour l'écoulement de ces eaux. Bientôt les villes de Roubaix et de Tourcoing prirent un développement industriel considérable; des peignages, des teintureries, des lavages de laine, mus par la vapeur, couvrirent le territoire des deux villes.

Les eaux de l'Espierre soit directement, soit par ses affluents, se trouvèrent bientôt infectées par les résidus de ces industries. Un arrêté du Conseil de salubrité, en date du 19 août 1851, ordonna la fermeture de la vanne du Trichon qui, en donnant accès dans le canal de Roubaix aux eaux du ruisseau de ce nom, envahissait ce canal et était une cause de mortalité. En 1852, la vanne du Sartel, également située sur le territoire français, fut fermée à son tour pour les mêmes motifs. En date du 15 mai 1859 un premier jugement du Tribunal de la Seine, confirmé sur appel par arrêt de la Cour en date du 25 février 1860, a condamné la ville, substituée à toutes les charges et obligations de la Société du canal de Roubaix, à payer à la Société de l'Espierre une indemnité annuelle de 6.000 francs, tant que la prise d'eau de l'Espierre ne serait pas rouverte. De même le Tribunal de Lille en date du 29 avril 1867, confirmé par la Cour de Douai le 9 décembre suivant, a ordonné la suppression de toutes les prises d'eau industrielles, attendu, dit l'arrêt, que l'indemnité de 6.000 francs payée à la Société de l'Espierre, n'était que la réparation du préjudice éprouvé par cette dernière pour la fermeture de la vanne d'alimentation du Sartel, et n'impliquait pas pour la ville de Roubaix l'autorisation de vendre les eaux de son canal. Mais revenons à la rivière de l'Espierre.

Malgré ces décisions de justice la situation créée par l'infection de cette rivière a continué de s'aggraver; au lieu de fournir des eaux saines, nécessaires à l'alimentation du canal, elle est devenue un égout boueux, chargé de toutes les immondices de Roubaix et de Tourcoing et dont on ne pourrait songer à admettre le déversement dans le canal sans s'exposer à engendrer et à propager les épidémies les plus graves. En outre elle était grossie de douze ou quinze mille mètres cubes d'eau, par jour, d'eaux infectées provenant:
1. De la distribution d'eau de la Lys, dont l'usine située à Bousbecque, fournit quotidiennement à Roubaix et à Tourcoing 10.000 mètres cubes d'eau pour l'industrie (bassin de la Lys);
2. Des prises d'eau effectuées dans le canal de Roubaix, alimenté par la Deule;
3. Des déjections industrielles du peignage de laine de Croix.


Ce dernier article demande quelques explications: En 1872, le Conseil de salubrité du Nord ayant interdit à cette usine le déversement de ses eaux insalubres dans les rivières françaises, la ville de Roubaix, sans tenir compte du dommage qu'elle causait à autrui, l'autorisa, moyennant une redevance de 15.000 francs par an, à établir une conduite souterraine pour refouler dans l'Espierre et écouler dans l'Escaut, avec les autres égouts dont nous avons parlé, les résidus du lavage des laines repoussés de France par l'autorité administrative, trafiquant ainsi de la santé publique en Belgique. Le cours naturel des eaux ainsi artificiellement détruit, c'est la rivière de l'Espierre située dans le bassin de l'Escaut qui reçut les eaux dérivées des autres rivières à leur sortie des usines de Roubaix et de Tourcoing, de telle sorte qu'en dehors des émanations malsaines dont souffraient les agents de la Société logés dans les maisons dépendant du canal, en dehors de la privation des eaux nécessaires à l'alimentation du canal et promises par son cahier des charges, il y eut un dommage grave qui s'est traduit en dépenses importantes pour la Société.

A diverses époques, l'attention du Gouvernement belge a été appelée, par les plaintes des riverains, sur l'empoisonnement de l'Espierre; il en a été question aux Chambres; en 1871, une commission internationale, composée d'ingénieurs français et d'ingénieurs belges, a été instituée pour dresser un rapport sur les moyens de désinfecter la rivière de l'Espierre. Cette commission s'est réunie plusieurs fois, mais son rapport n'a jamais paru; en tous cas son intervention est restée sans effet, comme si elle n'avait jamais existé. Telle est la triste histoire de la rivière de l'Espierre, premier moyen d'alimentation garanti par son cahier des charges, du canal de l'Espierre.

Il reste encore à dire quelques mots d'autres dommages subis par le canal de l'Espierre du fait de l'abandon dans lequel l'a laissé depuis son origine, l'Administration chargée de le protéger. L'article 16 du Cahier des Charges du canal de l'Espierre stipule que l'état du canal et de ses dépendances sera reconnu au moins une fois par an par un ou plusieurs commissaires de l'Administration. Cet article a été à peu près complètement oublié par les services officiels. A défaut d'inspection régulière, le Conseil d'administration du canal de l'Espierre n'a rien négligé pour appeler l'attention du Gouvernement belge sur les empiétements et les envahissements dont il a été l'objet de la part des riverains qui avaient pris l'habitude de considérer le canal comme leur bien propre. Le Ministère des Travaux publics de Belgique n'est jamais intervenu, ni pour réprimer, ni pour empêcher ces actes de destruction, et ce n'est qu'à la fin du siècle dernier qu'il s'est décidé à appliquer à la Société de l'Espierre les règlements de police et de navigation en vigueur dans les autres entreprises de voies navigables.

Ces exemples suffisent pour montrer que le canal de l'Espierre a été abandonné aussi bien à la merci des riverains qu'il l'a été dans les conditions nécessaires à son fonctionnement par le Gouvernement français et les villes de Roubaix et de Tourcoing; après avoir essuyé le contre-coup d'événements économiques imprévus comme la concurrence des chemins de fer, le développement des houillères du Pas-de-Calais, auxquels nous avons déjà fait allusion, il a eu encore à souffrir, pendant le tiers de la durée de la concession, de l'inachèvement du canal de Roubaix, de l'inobservation des clauses les plus claires, les plus précises de son cahier des charges, malgré une fidélité scrupuleuse à remplir ses obligations. Si nous avons tenu à exposer avec quelque développement les premières difficultés auxquelles s'est heurtée l'exploitation normale du canal, c'est qu'au cours de son existence la Société s'est toujours trouvée en face des mêmes obstacles et on peut dire que les directeurs successifs, M. Coudert qui exerça ses fonctions pendant trente années, M. Mallet de 1907 à 1924, M. Nourtier de 1924 à 1940 n'ont, pour ainsi dire, employé leur activité qu'à soutenir des procès, établir des constats d'envasement, répondre aux plaintes des riverains. Au début du siècle, la situation était devenue si difficile que la Société, à trois reprises différentes, mais sans succès, a tenté de faire racheter le canal par l'État belge. En 1904, ayant intenté un procès aux villes de Lys-Lannoy pour obtenir la cessation du déversement d'eaux impures dans le canal à Estaimpuis, la Société n'a pu se faire rendre justice; en 1912 seulement un accord est intervenu avec les industriels de ces villes qui se sont engagés à décanter les eaux résiduelles de leurs usines; cet essai ne fut en rien satisfaisant, les apports du riez Delbecq ont continué à envaser le canal et à empoisonner ses eaux.

Pendant les brefs intermèdes que leur laissaient les enquêtes, constats et rapports, les directeurs ont cependant maintes fois cherché à intensifier le trafic et à augmenter le nombre des passages de bateaux, les conducteurs, surtout ceux dont les chalands étaient encore à traction animale, avaient en effet intérêt, même en payant les redevances, modestes à la vérité, exigées par la Société de l'Espierre, à diminuer la longueur d'une navigation qui pour atteindre les villes du Nord de la France les obligeait à descendre l'Escaut, à suivre le canal de la Lys et à emprunter les petites voies d'eau du réseau fluvial. Seul M.Mallet, par des facilités accordées aux bateliers, par des autorisations données pour décharger, en des endroits spécialement aménagés à cet effet, les péniches transportant des matières premières destinées à des usines proches du canal, obtint momentanément quelques résultats heureux; ils furent sans lendemain; en réalité les recettes de la navigation furent toujours des plus modestes, la location de la pêche, des droits occasionnels de passage et surtout la vente des arbres, des peupliers qui, sur les deux rives, bordaient le canal, furent les principaux éléments de rentrée dans la caisse de la Société; les dividendes se sont toujours maintenus au taux le plus modeste, atteignant quelquefois, rarement, 5 %, le plus souvent 2 ou 2,5 %.

La Première Guerre mondiale

Au mois d'octobre 1914, les Allemands, aussitôt après leur installation dans le pays, utilisèrent le canal de l'Espierre pour le transport de gravier du Rhin ainsi que pour d'autres matériaux de construction destinés à des travaux militaires sur le front. Ces bateaux ne payèrent pas de droit de navigation. Il était prescrit au receveur de prendre seulement note du passage desdits bateaux avec indication du tonnage et de la destination afin de pouvoir en faire le relevé après la guerre. Peu après s'établit le ravitaillement des régions dévastées, par le Comité américain. Les bateliers transportant ledit ravitaillement, ayant eu connaissance que les bateaux de l'armée ne versaient aucune redevance refusèrent aussi de payer; en conséquence le passage des écluses leur fut impitoyablement refusé. Ils se résignèrent alors à acquitter les droits de navigation; mais, s'appuyant sur le tarif privilégié établi pour les destinations de Roubaix et de Lille, les mariniers fabriquèrent de fausses lettres de voiture pour diminuer leurs redevances. Il fallut établir un contrôle à Roubaix. A partir de novembre 1916, les autorités allemandes prirent à leur charge (sans paiement de droits) le ravitaillement de la population en charbon. Ils interdirent alors au personnel de prendre note des bateaux transportant leurs marchandises. Malgré cette défense, tous les bateaux ont été inscrits jusqu'en octobre 1918.

Pendant les cinq années de guerre, de nombreux remorqueurs ont donc sillonné le canal; la navigation était très intense, 30 à 40 bateaux par jour, ce qui obligeait le personnel à travailler dix-sept heures par jour sans arrêt, de fréquentes patrouilles ne lui laissaient d'ailleurs aucun répit. Malgré de multiples réclamations adressées à l'autorité allemande pour récupérer les droits de navigation, un refus catégorique fut opposé à la demande de la Société. Le montant des droits non perçus pendant la durée de la guerre, s'élevait à 331.376 fr. 03; il fut présenté aux dommages de guerre en juin 1919 mais l'État s'est refusé à tout remboursement. Les Allemands ont en outre endommagé ou enlevé pour leurs besoins un millier d'arbres croissant sur les digues. Lors de la retraite, le 18 août 1918, l'occupant a fait sauter tous les ouvrages d'art, les maçonneries avoisinantes et détérioré les machines de Warcoing et d'Estaimpuis en y enlevant les cuivres, bronzes et courroies. Les deux pontons de dragage ont été coulés dans l'Escaut. Il ne restait plus du canal que des fers tordus, des maçonneries déchiquetées, des maisons ébranlées et des biefs sans eau.

Pendant cette dangereuse période, dans le but de se tenir en relation avec le Directeur, le Receveur passait clandestinement la frontière tous les quinze jours pour se rendre au bureau de Lille. Après les destructions dont nous venons de parler, la Société s'est trouvée dans un grand embarras pour rétablir le trafic; elle s'est adressée à l'État afin d'obtenir la juste réparation des dommages causés par l'armée allemande à ses biens mobiliers et immobiliers; il lui fut accordé des avances grâce auxquelles les réparations les plus urgentes purent être effectuées. Ce n'est toutefois qu'en 1937 que le Tribunal des Dommages de guerre a alloué à la Société de l'Espierre une somme de 1.560.893,50 francs, à titre d'indemnité sous déduction des avances reçues qui s'étaient élevées à 1.101.420,94 francs. Ce jugement, s'il apportait une aide importante à la Société pour la remise en état du canal lui-même, des ouvrages d'art, ponts et écluses, et des maisons habitées par les agents de la Société, la privait de recettes assez élevées dont elle pouvait escompter la rentrée, notamment les droits de navigation dus par l'autorité allemande de 1914 à 1918. Ajoutons toutefois que par arrêté royal en date du 12 novembre 1923, la concession du canal de l'Espierre était prolongée jusqu'au 4 octobre 1940. Cette décision était prise par le Roi en réponse à la requête que lui avait adressée la Société et sur la proposition du Ministre de l'Agriculture et des Travaux Publics:

« Considérant que l'État belge n'a pas intérêt immédiat à reprendre la concession à l'époque de son expiration c'est-à-dire le 4 octobre 1933 et que dès lors rien n'empêche de donner satisfaction à ladite Société en lui permettant de récupérer, pendant des années supplémentaires, les bénéfices perdus par suite des événements de la guerre ».

 

Entre 1921 - date à laquelle les bateaux purent de nouveau circuler sur la voie d'eau - et 1939, la vie du canal s'est écoulée précaire et souvent troublée par des envasements provenant comme toujours des déchets des usines et des contaminations ayant leur origine dans les débordements du ruisseau de l'Espierre, véritable égout à ciel ouvert. Au cours de cette période, la sage gestion du Directeur du canal, M. Nourtier, qui avait pris ses fonctions en 1924, sut éviter tout incident grave, mais survint la seconde guerre mondiale qui donna à la Société le coup de grâce.

La Seconde Guerre mondiale

Les Allemands se sont présentés devant le canal le 22 mai 1940; pour retarder leur avance, les troupes anglaises qui occupaient le secteur firent sauter les ponts, mais l'ennemi eut tôt fait de combler une écluse avec 4.000 briques que les soldats trouvèrent dans la fabrique voisine, à Warcoing, et poursuivit son chemin. Les armées allemandes occupèrent la zone du canal jusqu'au 3 septembre 1944 et aggravèrent les dégâts par la destruction des maisons des agents de la Société, l'éboulement des berges et la circulation abusive d'engins lourds sur le chemin de halage. Bien que les agents de la Société fussent restés sur place, le Conseil s'est trouvé dans l'impossibilité d'avoir la moindre nouvelle avant le 13 septembre 1940, date à laquelle fut officiellement établi, en présence du Receveur et du Conducteur du canal, le constat des dégâts occasionnés aux ponts, écluses et maison de garde, constat dont voici quelques passages caractéristiques:


« Le pont d'Espierre est démoli par l'explosion de mines et il n'en reste que des débris de ferraille. Les culées de maçonneries sont disparues, on ne voit plus que quelques débris. La maison du pontier est très endommagée. La couverture a été enlevée et la charpente a beaucoup souffert.
«
Le pont et l'écluse de Warcoing, Chaussée de Courtrai, ont été détruits par les explosions de mines, le mercredi 22 mai 1940. Du pont, il ne reste absolument rien, et de l'écluse seule la moitié de la maçonnerie existe encore. La maison du Receveur a été gravement endommagée par l'explosion. La toiture a été détruite, ainsi que les boiseries, les murs fendus; cette maison et le magasin compris dans le bâtiment des machines ont été rasés peu de temps après par l'armée allemande pour permettre la construction d'un pont provisoire et le prolongement en droite ligne de la route.
«
Le pont Mauroy a été complètement détruit par l'explosion des mines posées par les armées combattantes le même jour que le pont de Warcoing. Il ne reste que des débris de maçonnerie et des morceaux tordus et brisés. Le siphon de l'ancien Espierre qui passait sous le canal est crevé; la berge du canal sur la rive gauche étant éboulée il y a communication entre la rivière de l'Espierre et le canal.
Comme pour le pont Mauroy, les ponts du Centre et du Petit Preux ont été détruits par l'explosion de mines; des maçonneries il n'y a plus que des gros blocs disloqués sur la rive gauche. Des fragments de ferrailles sont disséminées tout alentour sur la rive droite, il ne reste rien de la culée.

«
En faisant route du pont du Petit Preux à l'écluse d'Estaimpuis on remarque qu'à plusieurs endroits les digues ont cédé et que des éboulements se sont produits; de grosses crevasses se trouvent dans les chemins de halage et de contre-halage. Le conducteur du canal déclare que c'est par suite du manque d'eau dans le bief qui s'est vidé. Du pont d'Estaimpuis il ne reste que de la ferraille. La maçonnerie droite aval de l'écluse est démolie et s'est fortement inclinée vers la surface de l'eau.
«
En continuant à suivre le canal on arrive au pont appartenant à la Société Nationale des Chemins de fer belges, qui a sauté et dont les débris obstruent complètement le goulot du canal.
"
La passerelle de Leers-Nord est coupée en deux par le milieu et les deux bouts reposent dans le lit du canal. Les extrémités sont encore sur les culées. »


De si graves dégâts au canal et aux ouvrages d'art mettaient en péril l'existence de la Société qui n'était pas en mesure de procéder par elle-même à la remise en état de la voie d'eau et de ses dépendances, la Société s'est donc trouvée dans l'obligation de remettre le canal à l'État belge le 4 octobre 1940, date de la fin de la concession. Il faut ouvrir ici une parenthèse et rappeler qu'à la date du 30 avril 1940 un arrêté royal avait, une fois encore, prolongé la concession de sept années, mais lorsque la Société avait formulé cette requête elle ignorait l'état dans lequel le canal avait été mis par faits de guerre et dut décliner cette faveur qui d'ailleurs ne lui fut annoncée que plusieurs mois après l'époque - 4 octobre 1940 - où l'État avait repris possession du canal.

Pendant les premiers mois de l'occupation ennemie aucun contact ne put avoir lieu entre le Conseil qui siégeait à Paris et les agents du canal; ce n'est qu'à la fin de 1942 qu'un échange de correspondance parvint à s'établir entre le Service des Ponts et Chaussées de Belgique et le Président du Conseil d'Administration que ses collègues avaient chargé des négociations avec l'État belge. La première lettre importante engageant les pourparlers vint de M. De Raedt, Ingénieur principal du bassin fluvial de l'Escaut; il exposait le point de vue du Ministère des Travaux Publics qui, s'appuyant sur les termes du cahier des charges demandait une remise en état complète du canal. A cette lettre la Société répondit en exposant la série de dommages et de pertes dont elle avait été à maintes reprises la victime au cours de son exploitation, supportant même souvent un préjudice dont les services officiels de l'Etat étaient responsables. Les pourparlers se poursuivirent par lettre jusqu'au moment où un accord, par abandon des réclamations présentées de part et d'autre, intervint au cours d'une visite faite à Courtrai, le 27 juin 1947, par le Président à M. De Raedt que la Société tient à remercier de l'aide qu'il a apportée aux négociations et à la rédaction de la convention finale avec l'État. Malgré cet accord qui, en réalité, avait aplani toutes les difficultés, ce n'est que le 2 février 1949 que la Société reçut la notification officielle de la reprise du canal par l'État. C'était l'acte de décès de la Société à laquelle n'incombait plus que le devoir d'opérer la réalisation de son actif et d'en assurer la répartition à ses actionnaires; cette opération avait été préparée entre temps par un contrat de vente des arbres qui constituaient la partie la plus importante des biens propres de la Société, vente qui a été effectuée au moment le plus favorable et dans les meilleures conditions.

L'Assemblée Générale extraordinaire en l'étude de Maître Léon Dochy, notaire de la Société, à Pecq (Belgique), convoquée pour le 9 mai 1949, devra mettre fin à la Société anonyme du Canal de l'Espierre, et selon toutes probabilités, sera en mesure de répartir l'actif à raison, pour chaque action, d'une somme de francs sensiblement égale en nombre, sinon en valeur, à celle de la souscription à l'origine.

G. GRANDIDIER

Maître Dochy indique que : " Tous les documents - non officiels - relatifs à la liquidation par l'étude de la société du Canal de l'Espierre ont été remis aux Archives de l'Etat à Tournai. Cela comprend notamment les convocations des actionnaires (sous la forme de : aux héritiers de M…) ; tenant compte du temps écoulé entre la souscription (1840) et les convocations (1950) soit plus d'un siècle, j'ai été étonné du grand nombre – mais tout est relatif - d'actionnaires contactés qui ont justifié (à ma satisfaction c'est à dire sans excès de formalisme) de la propriété dans leur chef des actions par ailleurs toutes nominatives. Personne ne pensait jamais toucher un centime du placement de leurs ancêtres et les actionnaires ont été agréablement surpris de recevoir (même en francs belges de 1950 au lieu des francs or de 1840) des montants qui, pour certains, en valaient encore bien la peine. Les fonds non distribués ont été transférés comme de droit à la Caisse des Dépôts et Consignations à Bruxelles. Cette affaire m'a valu le plaisir de quelques correspondances avec de grands noms de la noblesse française..."

A la fin de ce court historique de la Société anonyme du Canal de l'Espierre, il semble équitable de rappeler les noms de ceux qui se sont dévoués à l'entreprise et y ont donné le meilleur de leur science, de leur activité, ainsi que de nombreuses années de leur vie.
 

CONSEIL D'ADMINISTRATION au 4 octobre 1940, date de la fin de concession

 

M.M. GRANDIDIER, Président.
Emmanuel VERGÉ, Vice-Président. Max BARROIS. J. CARTON de WIART. H. de GUILLEBON. Henri REGNARD. Pierre VERGÉ. Édouard NOURTIER, Administrateur suppléant.
Henri BRAME, Censeur.

 

PRÉSIDENTS DU CONSEIL D'ADMINISTRATION

 

MM. CHOISNARD: 1845-1848, MAYNIEL: 1848-1852, Général DAULLÉ: 1853-1854, DE LAVILLE LE ROULX: 1855-1856, Duc de MONTEBELLO:1857-1866, COUDERT: 1867-1877, Charles VERGÉ: 1878-1884, Paul BRAME: 1885-1908, Baron EVAIN:1908-1922, Henri REGNARD: 1922-1928, Comte de RIGNY: 1928-1936, G. GRANDIDIER: 1936-1949.

 

DIRECTEURS DU CANAL
 

MM. COUDERT:1878-1907, MALLET:1907-1924, NOURTIER:1924-1940.

 

A cette liste, il y a lieu d'ajouter les noms des employés qui, de père en fils, ont fidèlement servi la Société, quelquefois depuis sa création jusqu'à sa remise à l'État belge en 1940 :

 

- au Pont d'Espierre et à l'Ecluse de Warcoing : DEGRAEVE François: 1867-1878, DEGRAEVE Gustave, son fils, nommé Receveur: 1878-1908, DEGRAEVE Maurice, son fils, Receveur: 1908-1940, (ce dernier resté jusqu'en 1949, le représentant de la Société).

- au Pont Mauroy: DEROUBAIX Henri: 1845-1902, DUPUIS Théophile, son beau-fils:1902-1935, DUPUIS, son fils: 1935-1940.

- au Pont du Petit Preux et à l'Ecluse de Leers : LEJEUNE François: 1843-1878, LEJEUNE Martial, son fils: 1878-1911, LEJEUNE Palmyre, sa fille (épouse André NYS): 1911-1940.
 

     

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Auteur du dossier: Léon Dochy, notaire à Pecq (1948-1988). Le texte consacré à l'historique de la SA du canal de l'Espierre est l'oeuvre de M. G. GRANDIDIER. La brochure primitive d'où a été reprise ce texte a été imprimée en France, TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie - MESNIL (EURE). - 6844 Dépôt légal: 2e trimestre 1949.

Nous remercions M.Dochy pour sa précieuse collaboration.

 

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