La construction
et l'exploitation des chemins de fer posèrent rapidement, des
années
1830
en Grande-Bretagne, aux années
1840
en France, en Belgique, aux années
1850
en Allemagne ou aux États-Unis, des
problèmes nouveaux
de coordination, de
financement et de gestion du personnel. Il fallait
coordonner un ensemble
d'activités hétérogènes,
alliant la création d'installations lourdes et longues à amortir,
caractéristique des secteurs d'infrastructure, à la conduite
quotidienne d'un personnel nombreux occupé à des tâches très
diverses d'exploitation du réseau et d'entretien des voies, des
bâtiments et des machines. La construction de lignes secondaires
moins rentables, la conscience que le transport ferroviaire était
un
service public
qui devait être assuré même dans des conditions de rentabilité
médiocre, la concurrence accrue entre les lignes durant la période
de la Grande dépression dans les pays où, comme les États-Unis,
elle existait ou, dans les autres pays, la baisse de la
rentabilité, favorisèrent la transformation des compagnies en de
vastes systèmes
administratifs,
qui préfiguraient les grandes entreprises du XXe siècle.
Spécificité de l'activité ferroviaire
La construction et l'entretien des routes, des ponts et des canaux
avaient déjà posé, dès la fin du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne,
sous la Restauration en France, des problèmes de conception, de
financement, de répartition des tâches entre l'économie privée et
l'État. Mais ces entreprises d'infrastructure, comme les
compagnies de canaux, n'étaient pas de gros employeurs ; elles
s'étaient adressées, pour réaliser leurs projets, à des
entrepreneurs de travaux publics et n'avaient plus ensuite eu qu'à
gérer leurs équipements avec un personnel très réduit. Les
compagnies ferroviaires durent résoudre ces mêmes problèmes de
conception de projets, de devis et de financement, mais à un
niveau plus élevé de complexité technique et des besoins beaucoup
plus massifs de capitaux. D'autre part, elles eurent ensuite à
remplir de nombreuses tâches d'exploitation, très proches de
celles que les grandes entreprises industrielles avaient assumées
en recourant à une concentration de la main d'oeuvre et à une
discipline du travail. Les compagnies de chemins de fer
tâtonnèrent au début,
jusqu'aux années 1850, pour résoudre ces difficultés spécifiques.
Elles y parvinrent selon des modèles qui pouvaient présenter des
différences selon les pays, mais qui tous impliquaient une
organisation très
structurée.
Des organisations
technocratiques : le modèle français
Les compagnies
françaises s'acheminent vers un type d'organisation caractérisé
par un faible
rôle des conseils d'administration,
un fort pouvoir
exécutif exercé
par une oligarchie d'ingénieurs et une prédominance de la fonction
technique sur la fonction commerciale du fait des relations
privilégiées avec l'État. Le lancement d'une compagnie était une
opération délicate qui ne pouvait être le fait d'un seul homme,
car elle requérait le concours de compétences diverses. La
conséquence en fut que le pouvoir ne pouvait appartenir à un
promoteur unique qui n'aurait eu besoin d'associés qu'en tant que
commanditaires. L'adoption du statut de
société anonyme
s'imposait pour réunir de grandes masses de capitaux. Les conseils
d'administration allaient refléter la diversité et la
complémentarité des hommes dont l'action commune avait été
nécessaire pour aboutir au succès.
Ingénieurs et banquiers
Les études
préliminaires devaient être élaborées par des ingénieurs, qui
avaient à déterminer le tracé de la voie en fonction de la
topographie, des coûts de terrassement et d'établissement de la
voie et des oeuvres d'art, et enfin des trafics que l'on espérait
capter selon les activités économiques des régions traversées. Le
projet était examiné par l'administration des Travaux Publics,
c'est-à-dire par les ingénieurs de ce corps. Il devait être
techniquement irréprochable. Pour que le projet fût accepté, il
fallait encore que son montage financier fût au point et que l'on
fit la preuve de la
disponibilité des
capitaux. On ne
pouvait lancer une société par actions, et obtenir son
autorisation, sans apporter l'engagement de gros souscripteurs de
prendre en charge une partie du capital social.
Le pouvoir des gros
actionnaires
Les premières
compagnies avaient un capital concentré en un petit nombre de
mains; la valeur nominale de leurs actions, 5 000 F, en limitait
la diffusion, en dehors du cercle des gros actionnaires,
administrateurs de la société. Ces caractéristiques les
rapprochaient des sociétés par actions industrielles, des
compagnies de canaux ou d'assurances. Les grandes compagnies, au
contraire, dont le capital social était beaucoup plus important,
juxtaposaient un noyau concentré de gros apporteurs de capitaux,
qui possédaient plus de 20 % du capital, et un actionnariat
dispersé que l'on avait suscité en émettant des titres d'un
montant nominal de 500 F, qui, comme ils n'étaient en général
libérés que du quart, visaient un public plus large.
Tâtonnements
organisationnels
Les directions
générales furent assumées par des ingénieurs, pour la plupart
venus du service de l'État, du corps des Ponts et Chaussées. En
général, la direction se subdivisait ensuite entre trois grands
services, l'Exploitation,
la Traction
et le Matériel
à la tête desquels se trouvaient d'autres ingénieurs, anciens
polytechniciens ou centraliens. A l'échelon inférieur, les
compagnies hésitèrent entre différents types d'organisation. Une
possibilité était, à l'imitation de la structure des compagnies
britanniques, d'avoir recours au maximum à la sous-traitance, ce
qui était dans la logique de gestion relativement décentralisée
courante alors dans l'industrie. Les travaux de construction
étaient toujours sous-traités, mais il en allait parfois de même
d'une partie de l'exploitation.
Les vrais patrons :
les ingénieurs
Le modèle français
d'organisation des compagnies ferroviaires donnait l'essentiel des
pouvoirs à une communauté d'ingénieurs, qui, issus des mêmes
écoles, faisaient toute leur carrière dans les chemins de fer.
Certains postes furent même
monopolisés
sur deux ou trois générations par les mêmes familles.
Concurrence et professionnalisme : le modèle américain
Si beaucoup de caractéristiques des premières compagnies de
chemins de fer, comme la dissociation entre la propriété du
capital et la gestion, le rôle important des ingénieurs ou
l'adoption d'une organisation fonctionnelle selon un organigramme
en arbre leur étaient au début communes, les compagnies
américaines présentèrent des
traits originaux
du fait de la grande longueur des lignes, de la totale liberté de
la construction et de l'exploitation et du caractère tardif de
l'achèvement des réseaux, qui reporta le mouvement de
concentration des sociétés dans les années 1870-1880, alors que la
conjoncture générale rendait la concurrence plus âpre que dans les
années 1840-1850. Pour éviter une concurrence suicidaire, les
compagnies constituèrent à la fin des années 1870 des
cartels,
qui assuraient une péréquation des bénéfices. Ces cartels ne
purent se maintenir. Les compagnies qui développaient leurs
chiffres d'affaires n'étaient pas favorables à la péréquation, qui
fut interdite par l'Interstate Commerce Act de 1887.
L'échec des cartels prouva aux dirigeants que la seule solution
était la constitution de grands systèmes ferroviaires par
concentration des compagnies.
Compagnies ferroviaires, innovations financières et relations avec
l'État
Les marchés financiers européens étaient nés des besoins de
financement des Etats, qui s'accrurent fortement au XVIIIe siècle
et au début du XIXe siècle avec les emprunts lancés pour mener les
guerres et développer les services administratifs. En
Grande-Bretagne, les sociétés de routes à péages et les sociétés
de canaux usèrent de ce moyen de financement dès la fin du XVIIIe
siècle et habituèrent quelque peu le public à des
valeurs mobilières
autres que les fonds d'État. Aussi lorsque les compagnies de
chemins de fer émirent dans les années 1830 des actions, elles
parvinrent facilement à trouver des souscripteurs parmi les
classes moyennes formées par les commerçants et les entrepreneurs
d'industrie. En France en revanche, les émissions d'actions des
sociétés de canaux et d'assurances, dans les années 1820 et 1830,
n'intéressèrent qu'un public très étroit d'opérateurs
professionnels ou de riches amateurs désireux de placer eux-mêmes
leurs capitaux. Le gonflement subit du nombre de valeurs négociées
sur la place de Paris entre 1838 et 1840 - valeurs minières,
ferroviaires et industrielles, dont beaucoup n'eurent qu'une
existence éphémère - accentua le caractère
spéculatif
du marché financier, sur lequel se développaient surtout les
opérations à terme.
Les banquiers et le marché financier
Les compagnies de
chemins de fer furent les premières entreprises qui durent
recourir à une grande échelle au
financement externe par l'émission de titres.
Cet apprentissage du financement par le marché financier aboutit à
la crise de
1847 qui
ensuite se transforma en un marasme prolongé du fait de la
révolution politique. Les faiblesses furent mises au jour. Les
compagnies qui avaient sous-estimé les dépenses manquaient de
ressources et durent arrêter les travaux; leur financement leur
coûtait très cher, car elles devaient verser des dividendes
importants pour séduire un public encore peu accoutumé aux valeurs
mobilières, alors qu'elles n'avaient pas de bénéfices puisque
l'exploitation ne pouvait pas commencer avant que des sections
importantes de lignes fussent construites. En France, jusqu'aux
première années du XXe siècle, les actions et obligations de
chemins de fer représentèrent, par leur capitalisation, le
principal compartiment privé du marché officiel. Mais les
compagnies étaient prises entre l'État et le marché. Selon que le
caractère de service public l'a emporté ou non sur la concurrence
et la gestion en fonction du seul profit, leur financement a connu
une évolution divergente. En France, l'aspect de service public
l'emporta.
Des terrains
d'apprentissage de la gestion financière
Dans tous les pays,
les compagnies ferroviaires jouèrent ainsi un
rôle d'initiateur
du marché financier moderne
et de modèle en matière de financement des sociétés anonymes. En
France, les émissions directes sur le marché financier furent
pourtant très rares jusqu'en plein XXe siècle. Dans les années
1860-1870, les groupes financiers français et belges avaient déjà
développé des stratégies de prise de contrôle de sociétés
ferroviaires, surtout étrangères, par opérations sur le marché
financier. Ces techniques furent exploitées à grande échelle par
les financiers américains.
Gestion
du personnel et invention de la notion de carrière
Les compagnies de chemins de fer furent précocement de très gros
employeurs : en France, 28 000 agents en 1851, 78 000 en 1860, 138
000 en 1869; en Angleterre, 64 000 en 1851. Comme les entreprises
industrielles, elles cherchaient à conserver le personnel qualifié
qu'elles avaient formé en lui concédant des avantages, alors que
la main-d'oeuvre non qualifiée, qu'il était facile de remplacer,
ne profitait pas de la même sollicitude. Avec les compagnies de
chemins de fer apparut l'idée d'un
emploi à vie
dans la même entreprise. Celui qui entrait « aux Chemins de fer »
pouvait se considérer comme privilégié d'avoir une garantie de
l'emploi et des avantages spécifiques, qui le détournaient de
chercher une autre activité et qui l'incitaient à y faire
embaucher ses enfants.