HISTOIRE ÉCONOMIQUE

Dans cette rubrique nous avons choisi d'étudier brièvement quelques fonctionnements de l'économie afin de mieux comprendre les mécanismes économiques sous-jacents aux événements historiques, nous aurons aussi l'occasion de nous intéresser aux entreprises et entrepreneurs du XVIIIe siècle au début du XXe siècle...

 

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Entreprises et réseaux familiaux

 
 

Il est malaisé de choisir parmi les constituants de l'entreprise - les propriétaires et les capitaux, l'entrepreneur, le personnel, les établissements, les métiers, les produits, la clientèle -, celui qui assure le mieux son identité et sa continuité au travers du changement des autres. Le concept, assez vague, de «culture d'entreprise», a été forgé au XXe siècle pour remplir cette lacune. Pour les hommes du XIXe siècle, la réponse à la question était claire : l'entreprise était avant tout l'entrepreneur et même la famille de l'entrepreneur qui lui conférait une durée sur plusieurs générations. Les premières tentatives de définition, qui dénotaient une prise de conscience d'une indépendance de l'entreprise par rapport à l'entrepreneur datèrent de la fin du siècle, mais elles laissaient au premier plan l'entrepreneur. Ainsi Paul Leroy-Beaulieu dans son Traité théorique et pratique d'économie politique écrit : « L'entreprise, c'est l'organisme économique; l'entrepreneur, c'est le centre nerveux qui lui donne la vie, la conscience, la direction, c'est le point capital, la force motrice de la structure sociale ». Il est vrai qu'en son temps rares étaient les exemples d'entreprises qui ne fussent personnalisées par un entrepreneur. Seules quelques grandes sociétés anonymes, mais peu nombreuses, dans la sidérurgie, les mines, les chemins de fer, la banque, les assurances présentaient un caractère dépersonnalisé.

Hormis ces exceptions, les entreprises du  XIXe siècle étaient essentiellement
familiales, quelle que fût leur forme juridique, car les formes de sociétés de capitaux n'excluaient en aucune façon ce caractère. Le destin des entreprises était lié à celui des familles des entrepreneurs, parce que la forme familiale permettait de résoudre la plupart des problèmes de gestion des entreprises : s'insérer dans la concurrence, coordonner les tâches et les établissements, recruter des compétences nouvelles, maintenir le secret des affaires, trouver des capitaux. En matière de financement, la forme familiale remplissait une fonction majeure, dans la mesure où le crédit reposait sur la confiance entre les personnes. Aussi les différences de comportement des entrepreneurs selon les pays, les périodes et les secteurs rejaillissaient-elles sur les politiques des entreprises. L'incarnation de l'entreprise dans l'entrepreneur fut favorisée dans les débuts de l'industrialisation par le fait que n'étaient décisives ni l'unité spatiale de la production dans la mesure où le travail pouvait être dispersé, ni l'unité du personnel, car la main-d'oeuvre était instable, le personnel d'encadrement très peu nombreux et la direction en général assumée par un membre de la (ou d'une) famille propriétaire. Que la famille fût la cellule de base de la société, que le pouvoir des individus fût encore dépendant de leur degré de participation à des réseaux de solidarité familiaux, qui se confondaient avec des réseaux professionnels et locaux, restaient des évidences au XIXe siècle. Malgré le développement du grand capitalisme anonyme au XXe siècle, la majorité des entreprises restent encore, dans les pays industriels avancés, familiales.

Compter les entreprises...

Non définies juridiquement, les entreprises ne pouvaient être comptées. Le législateur français ne connaissait que des commerçants et des sociétés dont les activités relevaient du Code commercial. Le fisc imposait des commerçants qui lui devaient la patente. Sur 1,6 million de cotes de patentes imposées en France en 1859, première année pour laquelle on ait une décomposition par grandes catégories, 1,3 million concernaient le petit commerce, 13 000 le grand commerce et les métiers de l'argent, 219 000 les industriels et fabricants et 51 000 les professions libérales. Les ordres de grandeur de ces chiffres restaient les mêmes en 1913. Ils évoquent une poussière de petites entreprises commerciales (mais étaient-ce des entreprises ?) ou plutôt de commerçants ou d'artisans commerçants dont l'activité faisait l'objet d'une division du travail à l'intérieur de la famille; la femme avait souvent aidé avec sa dot à acquérir la boutique ou l'atelier et tenait les comptes, les enfants servaient de main-d'oeuvre. Une dynastie exemplaire à cet égard fut celle des Motte-Bossut, filateurs à Roubaix.

Les stratégies matrimoniales

Le réseau familial permettait de résoudre la plupart des problèmes que posait l'entreprise. Il était à la base de la réunion des capitaux qui était indispensable au démarrage d'une entreprise. Par son influence, il déterminait les possibilités de crédit dont elle pouvait disposer, en un temps où, avant la naissance des grands établissements de crédit, ce dernier reposait sur la connaissance personnelle et l'estime que le banquier accordait à son client. Il assurait enfin la continuité de l'entreprise par la transmission de la propriété et du pouvoir entre générations. Sans doute les objectifs de pérennité familiale furent-ils la première manière d'envisager des objectifs à très long terme pour des entreprises. Parfois, lorsque ces objectifs de long terme risquaient de s'opposer à la recherche du profit à court terme, ils pouvaient l'emporter. La simple hérédité n'étant pas une garantie de compétence dans les affaires, la continuité de l'entreprise passait par une attentive formation des fils d'entrepreneurs ou, à défaut, de leurs neveux, jusqu'à ce qu'ils soient capables d'assumer des fonctions de responsabilités, puis d'être associés à la gestion. La formation qui leur était donnée reflétait l'idée que leurs pères ou leurs oncles avaient des qualités indispensables à leur métier. Hommes d'affaires pragmatiques, peu portés aux spéculations intellectuelles, ces derniers appréciaient une éducation pratique faite en s'exerçant à connaître tous les travaux effectués dans l'entreprise, plutôt que des études dans des universités ou des grandes écoles, dont elle n'était par ailleurs pas exclusive. Le réseau familial avait l'avantage de diversifier cette éducation par l'échange des héritiers en formation, qui pouvaient élargir leurs connaissances en matière de fabrication, de commerce, de représentation à l'étranger. En effet, la famille était une structure sûre de spécialisation interne des activités, qui recouvraient un fort degré d'intégration au niveau du groupe.

Éviter le partage des actifs

En dehors d'un éclatement familial par mésentente, qui était rare dans des familles structurées du XIXe siècle dans lesquelles l'autorité du chef du groupe familial était peu contestée et dans lesquelles les avantages des solidarités l'emportaient sur le besoin d'affirmer, même à l'occasion des successions, un individualisme peu profitable dans les affaires, un risque de dissipation du capital commun était le mariage des filles. L'entrepreneur pouvait leur donner une dot, qui aurait amoindri les capitaux dont dépendait l'échelle de ses activités; il pouvait leur constituer une dot sur sa future succession, c'est-à-dire leur faire une promesse. A son décès, le patrimoine devait être partagé, même si le Code civil français permettait de privilégier certains héritiers. Là était le plus grand danger d'amoindrissement des possibilités d'une entreprise familiale : en effet, si le défunt n'était pas parvenu à constituer des actifs autres que l'entreprise, l'héritier encourait le danger d'être handicapé dans ses activités par les dettes contractées envers ses soeurs. Une manière de résoudre le problème était certes de constituer une société. Mais, dans le nord de la France par exemple, les industriels essayaient surtout d'éviter que le problème fût posé. L'endogamie à l'intérieur du groupe familial permettait d'éviter tout risque de fuite du capital. On pourrait penser qu'elle était d'autant plus développée que le nombre d'enfants, c'est-à-dire le danger de dissipation, était grand, et que le grand nombre d'enfants était lié aux possibilités de division des tâches à l'intérieur de la famille, facteur de croissance interne, sans faire appel à des compétences extérieures : mais les comportements démographiques étaient bien trop complexes pour qu'on puisse les ramener à des déterminations si élémentaires.

Réunir des capitaux et constituer des réseaux de pouvoir

Mais autant qu'une stratégie de fermeture du groupe pour éviter que se dissipent ses ressources humaines et financières, les mariages étaient une stratégie d'acquisition de ressources extérieures. A l'origine de nombreuses entreprises, on trouvait des capitaux apportés par l'épouse. Les mariages des fils, judicieusement arrangés, pouvaient ensuite apporter les fonds nécessaires à l'extension de l'échelle des affaires. La famille, qui donnait des dots, s'appauvrissait. Elle consentait à réduire son patrimoine, parce qu'elle y trouvait d'autres avantages. Ces capitaux avaient pu être accumulés dans la propriété foncière ou bien dans le commerce, un secteur dans lequel il était moins besoin de fonds propres, qui servaient à financer les investissements, que de capitaux à court terme. Ils pouvaient provenir de familles industrielles dont le développement des affaires avait atteint une taille qui paraissait à l'entrepreneur suffisante en fonction du nombre de ses enfants et des capacités de contrôle familial, et qui donc ne redoutait plus de se démunir en capitaux. Les transferts financiers étaient souvent compensés par des opérations contraires, c'est-à-dire par des mariages multiples entre deux familles, qui étaient toutes deux bénéficiaires puisqu'elles formaient désormais un groupe plus puissant. Tous les participants profitaient de la constitution de groupes familiaux, qui assumaient les mêmes fonctions que des ententes dans lesquelles les relations étaient définies contractuellement. Un reproche que l'on peut faire à ce type d'organisation :  le renouvellement des techniques lors des débuts de l'industrialisation avait permis un renouvellement des élites économiques et des entrepreneurs, dont dépendait le développement économique, grâce à des créations d'entreprises par des « hommes nouveaux » qui réussirent parce qu'ils étaient les meilleurs. Ensuite leurs entreprises auraient perdu au cours des générations en dynamisme, car les héritiers ne possédaient pas toujours les compétences des fondateurs. Et le développement économique ne pouvait que pâtir de ce renfermement sur la famille, à moins que de nouvelles possibilités d'accès à l'entreprise se présentent, à l'occasion d'innovations techniques, comme celles de la seconde industrialisation, qui aurait fait naître une seconde génération d'entreprises, créées ou dirigées par des ingénieurs. L'analyse des origines socio-professionnelles des fondateurs d'entreprises peut renseigner sur les variations dans le degré d'ouverture de l'accès au patronat.

« Fils de leurs oeuvres » et « héritiers »

L'hypothèse historique d'un profond renouvellement des élites économiques lors de la révolution industrielle repose sur un
mythe né dès le début du XIXe siècle, celui du self-made man, ou en français, « fils de ses oeuvres ». Il apparut au début en Grande-Bretagne parmi les opposants au nouveau système industriel, les aristocrates contempteurs de la modernité et les radicaux, critiques de cette nouvelle élite économique : pour les uns comme pour les autres, les industriels étaient des « parvenus », c'est-à-dire des gens qui, nés de rien, se croyaient quelque chose. Mais très vite les industriels, propagandistes d'une morale du travail, du mérite et de la ténacité qui seraient toujours récompensés, reprirent le thème pour justifier leur réussite et leur fortune, couronnement légitime de leurs efforts. Pour se mettre en valeur, ils dépréciaient fréquemment leurs origines : dossiers de demande de Légion d'honneur et notices nécrologiques en font foi. En Angleterre, cela permettait en outre de concilier l'exigence morale qu'avaient des industriels protestants souvent dissidents avec des intérêts de classe bien compris. Bien sûr, le mythe du self-made man était aussi le reflet d'une société où l'ascension sociale était difficile : il signifiait à ceux qui se trouvaient en bas de l'échelle sociale qu'avec du travail ils pouvaient devenir riches et considérés. Mais dans la réalité presque aucun industriel fondateur n'était issu de la classe laborieuse. Les self-made men étaient peu nombreux. Le mérite permettait à quelques heureux élus de franchir le seuil très étroit de l'accès au patronat, mais ceux qui réussissaient cette difficile ascension sociale étaient en général aidés par leurs relations familiales. Un oncle influent, ou mieux encore un beau-père industriel, étaient une aide indispensable pour un self-made man. Notons qu'il n'existe pas pour la France de travail statistique comparable à l'échelle nationale à celles menées pour la Grande-Bretagne, mais les études sectorielles ou régionales confortent l'idée que les origines du patronat français du XIXe siècle étaient les mêmes que celles du patronat britannique, avec les mêmes continuités sectorielles et sociales. Comme la modernisation des techniques avait soulevé en France plus de difficultés qu'en Grande-Bretagne, la simple disponibilité des capitaux n'était pas, au début, suffisante pour réussir dans la filature ou la sidérurgie. La maîtrise des machines textiles n'était pas complète à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, celle des procédés sidérurgiques nouveaux fut hésitante jusqu'aux années 1840. Le transfert technologique fut facilité par l'émigration de techniciens britanniques. L'analyse des origines des entreprises soulève, dans le cas de la France, une question particulière, celle de la continuité de part et d'autre de la Révolution ou de la rupture que celle-ci aurait pu constituer en éteignant des familles anciennes d'entrepreneurs et en aidant au renouvellement des élites. Les études régionales ont montré le poids des continuités. Elles dominaient dans le textile et dans le négoce.  La noblesse d'affaires fut largement décimée par la Révolution et l'émigration; lorsqu'elle revint plus tard en France, elle embrassa plutôt la cause légitimiste et, après 1830, tendit à se replier sur ses domaines provinciaux dont elle s'attacha à améliorer l'exploitation. Les secteurs dans lesquels la noblesse d'Ancien Régime était la plus engagée était la sidérurgie et la mine parce qu'ils étaient liés à la propriété foncière et parce que les maîtres de forges d'origine ancienne avaient vu leur réussite consacrée par l'anoblissement. Beaucoup n'étaient que propriétaires, mais n'exploitaient pas eux-mêmes, confiant la direction de leurs établissements à des intendants ou les louant à des fermiers. Après la Révolution, certains émigrés rachetèrent leurs biens, les récupérèrent parfois lorsqu'ils les avaient fait racheter par des intendants en qui ils avaient confiance, s'entendirent à l'amiable avec les précédents acquéreurs, ou reconstituèrent des entreprises à partir d'autres établissements comme les Wendel. Dans les sociétés enfin, qui existaient dans les mines, la loi autorisait les associés à racheter les parts de ceux d'entre eux dont les biens étaient confisqués. Malgré un certain nombre de changements patrimoniaux, une continuité subsistait donc aussi dans les entreprises de ces secteurs, qui allaient rester marquées durant tout le XIXe siècle par une participation des familles nobles.

Les entrepreneurs allemands

Les entrepreneurs étaient, dans les pays germaniques, issus des mêmes milieux sociaux et professionnels qu'en France. La filière dominante était celle qui avait mené de la maison de négoce ou de commission de tissus ou de l'entreprise proto-industrielle à la filature ou au tissage mécanique en deux générations. Dans la mesure où le niveau de développement économique des pays allemands à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle était, pour la plupart des États, inférieur à celui de la France, les réseaux économiques anciens étaient moins forts et les possibilités d'ascension sociale fondées sur les compétences étaient, semble-t-il, plus grandes. Mais l'accès au patronat tendit à se fermer après 1850 et la barrière majeure fut, semble-t-il, l'élévation du niveau des capitaux nécessaires pour fonder une entreprise, dans un pays où le plus faible niveau de l'accumulation antérieure de l'épargne dans les milieux du commerce et de l'artisanat tendit à exercer un effet socialement sélectif.

Diversité des patronats et illusion anthropomorphique

La diversité des patronats était telle, qu'en dehors de leur caractère familial, toute généralisation sur leurs comportements serait imprudente. Dans une structure d'entreprise fondée sur la famille, la question importante est de savoir dans quelle mesure la succession des générations fut capable d'assurer le développement des entreprises, de s'adapter au travers des changements de l'environnement, des modifications des techniques et dans quelle mesure cette structure n'a pas rencontré à partir d'une certaine taille ou d'une certaine complexité des affaires un seuil au-delà duquel elle perdait son efficacité. Le ralentissement de certaines branches de l'économie, dû à une saturation des marchés internationaux de produits comme le textile et à une concurrence plus acharnée de par l'apparition de nouveaux pays industriels dans le monde, avait évidemment pour conséquence des difficultés plus grandes et donc une mortalité plus forte des entreprises britanniques de ces secteurs. A l'inverse, les entreprises allemandes et américaines de la même époque semblaient plus dynamiques, parce qu'elles fonctionnaient dans des économies dont la croissance, pour un ensemble complexe de raisons, était plus forte. De même, on a accusé jadis la petite entreprise familiale française de toutes les tares, elle aurait bloqué le développement de l'économie française, conservant encore au milieu du XXe siècle des modes de gestion datant du siècle précédent. Le bon sens aurait dû plutôt conduire à remarquer que, comme dans les années 1960, la France avait un niveau de développement tout à fait comparable à celui de ses voisins européens les plus avancés; le fait que la petite et moyenne entreprise familiale y conservaient une place majoritaire dans le tissu industriel et commercial impliquait qu'elle avait été capable de s'adapter et de faire aussi bien que les entreprises allemandes ou britanniques.

Un déclin de l'esprit d'entreprise en Grande-Bretagne ?

Les historiens, britanniques sont ceux qui ont le plus insisté sur la « loi des trois générations » en arguant que les valeurs aristocratiques et terriennes encore dominantes dans la société victorienne incitaient les entrepreneurs qui avaient acquis la fortune à chercher ensuite un statut social. Les industriels britanniques acquéraient en effet des domaines, des châteaux, s'efforçaient d'entrer dans la gentry et d'obtenir des fonctions municipales. Leurs enfants étaient élevés en gentlemen, de préférence à Eton et Oxford, étaient encouragés à un genre de vie plus oisif et mondain, s'orientaient volontiers vers les carrières administratives ou politiques. Mais pour quelques défections d'industriels amateurs célèbres combien y avait-il de familles où la transmission de l'entreprise à la génération suivante était l'essentiel objectif ? Ensuite, l'achat de domaines fonciers n'était pas la preuve d'un désintérêt pour l'activité industrielle. Il représentait, certes surtout dans la première moitié du XIXe siècle, une forme de diversification des revenus, qui évitait de les faire, dépendre exclusivement de la conjoncture d'un seul secteur et il permettait de trouver du crédit en ouvrant la possibilité d'hypothéquer. Il est vrai en revanche, comme le brillant essai de Martin Wiener (1981) l'a montré que les modèles culturels de la société victorienne étaient anti-industriels. L'usine et le commerce paraissaient dans la haute société des moyens peu « propres » de gagner de l'argent. La City permettait de devenir riche et gentleman. L'industrie et le commerce permettaient de devenir riche pour se transformer ensuite en gentleman. Les public schools et les grandes universités, dans lesquelles les industriels aspiraient à envoyer leurs fils, diffusaient une culture traditionnelle, alors que les universités du Nord ou des Midlands qui entretenaient des liens avec l'industrie n'avaient qu'un prestige très inférieur.

Des héritiers compétents

Les entreprises dépérissent lorsque leurs dirigeants ne savent plus les adapter aux changements de l'environnement ou n'en ont plus les moyens, techniques, financiers, commerciaux. L'évolution de l'industrie au XIXe siècle fut dominée par un rapide renouvellement des techniques, qui devinrent de plus en plus complexes et de plus en plus formalisées scientifiquement. Là où du savoir-faire, un esprit méthodique et du bon sens suffirent longtemps, des connaissances plus précises furent peu à peu nécessaires. Certains secteurs en exigeaient davantage, comme la métallurgie et surtout comme les secteurs nouveaux qui se développèrent à partir des années 1880 autour de l'électricité et de la chimie. Une entreprise de ces branches devait désormais employer des ingénieurs. Comme dans les pays européens, à la différence des États-Unis, les circuits commerciaux étaient depuis longtemps rodés et les marchés, du moins les marchés intérieurs, relativement stables, le changement fut surtout ressenti comme un défi technique. La formation technique tendit à l'emporter sur la formation commerciale pour les dirigeants. Bien que ces exigences nouvelles aient favorisé des formes d'entreprises managériales ou d'entreprises fondées par des ingénieurs, puis revendues à des collègues sans être continuées par des descendants, la forme familiale de l'entreprise parvint souvent à leur faire face par la formation des héritiers et par l'inclusion dans la famille de compétences extérieures. Ce qui assurait la longévité des grandes entreprises familiales, c'était aussi leur capacité à s'intégrer par les mariages les hommes qui leur étaient utiles.

     

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Sources

- Verley, Patrick (1997). Entreprises et entrepreneurs du XVIIIe siècle au début du XXe siècle. Editions Hachette.

 

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