Babbage,
qui intitulait un de ses chapitres « Des
causes et effets des grandes fabriques » exposait, bien
avant Alfred Marshall, le principe
des économies d'échelle, mais, emporté par son enthousiasme pour
le machinisme, il concevait mai que la
baisse du coût moyen de l'unité produite puisse trouver des
limites lorsque augmentait la
taille de l'établissement de production, et même celle
de l'entreprise, puisqu'il évoquait également la diminution des
coûts moyens de comptabilité.
John Stuart Mill, en bon disciple
d'Adam Smith, devait plus tard
clairement affirmer que la principale condition pour qu'un «
grand système de production » pût fonctionner était qu'il
disposât d'un grand marché (Principes
d'économie politique, 1, 9). Or, même dans les activités où la
division du travail, le machinisme et les techniques nouvelles
étaient les plus poussées, la taille moyenne des établissements de
production - ainsi que celles des entreprises -, dans la mesure où
le plus souvent les entreprises ne comptaient qu'un, deux ou trois
établissements, resta, jusqu'aux années 1870-1880 en tous cas,
limitée. Les géants industriels
étaient rares. McConnel et Kennedy, Ashworth, Doilfus-Mieg et Cie,
Motte et Bossut dans le textile, les Guest de Dowlais, les usines
de Cyfarthfa, celles du Creusot dans la sidérurgie étaient des
exceptions. Dans le secteur cotonnier, les tailles moyennes des
établissements se situaient entre 100 et 200 ouvriers, plus
élevées habituellement dans les filatures que dans les tissages.
Dans les grandes régions cotonnières, les filatures avaient une
taille moyenne plus élevée, soit, dans le Haut-Rhin de 290
ouvriers dans les années 1840, de 301 dans les années 1860.
Les petites entreprises payaient des
salaires plus faibles que les grandes et furent moins
respectueuses de la législation du travail après le vote des
premières lois. Les grandes entreprises payaient moins cher leurs
matières premières, avaient un accès plus facile au crédit, à des
taux d'intérêt plus avantageux. Il semble que
les avantages de la grande taille
aient été balancés jusqu'au milieu du siècle par ses inconvénients,
et qu'en particulier la vulnérabilité aux fluctuations
conjoncturelles, aux crises périodiques, n'ait pas été moindre
pour les filatures géantes et pour les entreprises intégrées que
pour les autres. L'industrie cotonnière alsacienne était la seule
à connaître de très grosses entreprises associant plusieurs
établissements qui intégraient la totalité du processus productif
(filature, tissage, blanchiment, teinture ou impression). Les
grandes entreprises intégrées comme Dollfus-Mieg et Cie (3300
ouvriers) étaient anciennes, pour la plupart antérieures à 1820,
alors que durant la phase de poussée de l'investissement dans la
mécanisation cotonnière de la Restauration, furent plutôt
construites de grandes filatures qui ne furent pas associées à des
établissements d'impression ou de tissage. Des auteurs américains
se sont essayés à évaluer les tailles optimales des entreprises
selon les secteurs en déterminant à partir de fonctions de
production l'évolution des économies d'échelle. Mais les résultats
de leurs calculs, qui confortent l'hypothèse de tailles optimales
assez réduites, restent très fragiles.
L'intégration: structure compensatoire
des insuffisances de l'économie ?
La part des
entreprises intégrées déclina jusqu'à ne plus employer que
40 % de la main-d'oeuvre vers 1885-1890. Deux raisons expliquaient
cette évolution. Le nombre d'entreprises de tissage s'accrut
fortement : il était le tiers du nombre de filatures en 1850, la
moitié en 1874, le même en 1890. En effet, le secteur se développa
en réponse à l'amélioration technique du métier à tisser et à la
crise des filatures, qui, tendant à être en surproduction à partir
des années 1870, baissèrent le prix des filés, alors que le prix
des tissus baissait moins.
Mais le secteur du tissage profita de cette situation avantageuse,
moins par croissance des entreprises existantes que par
création de nouvelles entreprises.
La raison en était que le tissage, industrie de main d'oeuvre,
était encore proche de ses origines proto-industrielles, les
métiers à tisser n'étaient pas très chers; en période
conjoncturellement favorable, des ouvriers du textile purent ainsi
se mettre à leur compte.
|
Parmi
les fondateurs d'entreprises de
tissage dans les années 1870 et
1880, un certain nombre avaient des
origines modestes. Mais comme la
part des salaires dans les coûts de
revient était forte dans le tissage,
cette activité eut tendance à se
localiser où les salaires étaient le
plus bas, l'emploi industriel le
moins développé et la main-d'oeuvre
la plus disponible.
L'intégration
reculait devant une
spécialisation favorisée d'une part
par la
multiplication de petites
entreprises de tissage, qui,
du fait de l'extrême diversité des
produits, pouvaient viser des
segments de marché, et d'autre part
par la disjonction des aires
géographiques de la filature et du
tissage. |
|
Intégration ou
concentration verticale |
|
Regroupement dans la même entreprise
(entreprise intégrée) ou dans le
même établissement (établissement
intégré), par extension des activité
ou absorption d'autres unités
économiques, de processus techniques
complémentaires. Ainsi une
entreprises sidérurgiques peut
intégrer vers l'amont en exploitant
elle-même les mines de houille ou
les minières de fer afin de
contrôler ses approvisionnements en
matières premières, ou intégrer vers
l'aval en fabriquant des machines.
|
|
|
La
taille des entreprises en dehors du
textile
Les
deux enquêtes
menées en France dans les années
1840
et 1860
permettent de comparer grossièrement
les tailles moyennes des
établissements selon les principaux
secteurs industriels. Mais elles ne
peuvent pas, en particulier la
seconde d'entre elles, renseigner
sur la taille
moyenne des entreprises.
Cependant, comme la plupart des
entreprises ne comprenaient qu'un
seul établissement, ces moyennes ne
devaient que peu différer. Le champ
des deux enquêtes en revanche
n'était pas vraiment le même. Pour
la première, il avait été fixé comme
consigne de ne
recenser que les établissements de
plus de 10 ouvriers, mais
cette règle fut loin d'être suivie
systématiquement. Dans la seconde au
contraire, les administrateurs,
conscients du caractère arbitraire
de ce seuil, avaient préféré un
critère
structurel, celui du salariat.
Mais en réalité, les établissements
qui comprenaient au moins un salarié
ne furent pas tous saisis. Aussi ne
faudrait-il pas en inférer une
conclusion trop hâtive sur
l'évolution par secteur entre ces
deux dates, en particulier si la
taille moyenne semble diminuer. On
en retiendra plutôt des niveaux
approximatifs de taille. Les
enquêtes montrent qu'une grande
partie du tissu industriel français
était composé de
micro-entreprises,
d'établissements proches de
l'artisanat ou de l'atelier :
c'était le cas de la plus grande
partie de l'industrie alimentaire,
pour laquelle on ne rencontrait des
entreprises importantes que dans les
sucreries, mais aussi des tuileries,
des briqueteries, des fours à chaux,
à plâtre, des tanneries, des
mégisseries, des scieries, des
tonnelleries, des carrières. Toutes
ces activités, incluses dans leur
milieu rural, prolongèrent, jusqu'au
début du XXe siècle, des formes de
symbiose entre l'agriculture et
l'industrie héritées du XVIIIe
siècle. En France toujours, dans les
industries chimiques et la
construction mécanique, de très
petites entreprises l'emportaient
également. En Grande-Bretagne, les
constructeurs tendirent à une
spécialisation précoce pour deux
raisons initiales. La distribution
régionale des activités
industrielles fut en
Grande-Bretagne, dès le début, à la
fois spécialisée et polarisée. Pour
les branches du textile, le travail
de chaque fibre et chaque type de
fabrication étaient concentrés dans
une seule zone.
Aussi les entreprises de fabrication
de machines textiles furent-elles
incitées à ne fabriquer des machines
que pour leur clientèle proche, sans
chercher à diversifier vers d'autres
activités caractéristiques d'autres
régions.
Dans les
années 1840, la mécanisation du
textile se terminait en
Grande-Bretagne avec la
généralisation
des métiers automatiques
; les constructeurs obtinrent, en
1843,
la suppression de la loi qui
interdisait l'exportation des
machines et se lancèrent dans la
conquête de marchés étrangers en
pleine expansion avec la diffusion
de l'industrialisation. Ce processus
perdura jusqu'à 1914, car le
développement de l'industrie textile
mécanisée se fit d'abord dans les
pays européens du Nord-Ouest, puis
dans l'Europe centrale, scandinave,
méditerranéenne, orientale, puis
s'étendit vers l'Asie (Inde, Japon)
et vers l'Amérique latine. Les
fournisseurs anglais assuraient non
seulement un service après-vente,
mais offraient même tout un ensemble
de services liés, allant de la
fourniture de techniciens ou de
directeurs à l'expertise
industrielle. Cela était
particulièrement important dans des
pays peu développés dans lesquels
les connaissances et les
qualifications manquaient autant que
les capitaux. Ces techniques
indispensables pour vendre des
machines avaient été utilisées dès
la fin du XVIIIe siècle par Watt par
exemple. On envoyait également des
mécaniciens pour accompagner les
machines à vapeur et on jouait un
rôle d'experts quant à sa mise en
oeuvre. A cela s'ajoutait l'offre de
crédits très
longs à la clientèle,
possible grâce au réseau commercial
et financier solide. En France, la
mécanisation se fit plus lentement
qu'outre-Manche, et les
constructeurs français durent
affronter une forte concurrence
britannique aussi bien sur le
territoire national que dans leurs
ventes à l'étranger. Aussi, seuls
les plus petits d'entre eux se
limitèrent à une stratégie de
spécialisation. Les plus gros
étaient obligés de fournir un
éventail important de machines pour
les industriels de leur région.
Diversifiées, les entreprises
françaises ne pouvaient être
compétitives que si elles étaient
très grosses : ce fut le cas du
Creusot. Mais le revers de cette
structure polyvalente, qui était le
résultat d'une étroitesse du marché
intérieur que ne parvinrent que
temporairement à compenser les
débouchés étrangers, fut, lors de la
grande dépression de la fin du XIXe
siècle, le déclin de certaines
fabrications, comme les locomotives,
faute de commandes suffisantes.
Sidérurgie et charbonnages : un
dualisme dans la structure des
entreprises jusque vers le milieu du
XIXe siècle.
Ces deux
secteurs étaient ceux dans lesquels
les tailles moyennes des
établissements et des entreprises
étaient les plus grandes. De très
grandes entreprises y existaient dès
le XVIIle siècle, comme la compagnie
d'Anzin,
comme le
Creusot.
Mais ce qui
était frappant était plutôt la
longue survivance d'une masse de
petites entreprises durant tout le
siècle en France et en
Grande-Bretagne, alors qu'en
Allemagne, par exemple, le phénomène
de concentration allait être plus
poussé. Dans la sidérurgie, les
grands établissements l'emportèrent
dès le milieu du siècle. En France,
les petites forges avaient longtemps
pu se maintenir parce qu'elles
n'entraient pas en concurrence avec
les grands établissements, auxquels
les
commandes ferroviaires
donnèrent une impulsion majeure à
pari tir des années 1840. La taille
moyenne des établissements
sidérurgiques dans l'Enquête de
1861-1865 peut paraître très basse.
Son niveau s'explique d'abord par la
présence, pour peu de temps encore,
d'une foule de petites entreprises
locales, qui allaient disparaître
dès que la construction des chemins
de fer allait permettre aux grands
établissements de vendre sur tout le
territoire leur production. Mais si
la taille moyenne des entreprises
devait très rapidement s'élever, la
taille des établissements restait en
retrait, car la concentration était
davantage financière que physique.
Néanmoins, alors qu'une entreprise
comme le Creusot, bien qu'elle fût
un géant industriel qui dépassa la
dizaine de milliers d'ouvriers en
1869, restait par certains aspects
traditionnelle, dans le cadre d'un
capitalisme très familial, des
regroupements comme
Châtillon-Commentry annonçaient, dès
les années 1850, des formes de
grande
entreprise plus modernes.