L'industrialisation affecta
profondément les cellules d'organisation de la production et de
décision économique que sont les entreprises, mais avec les mêmes
lenteurs d'adaptation à partir des
formes héritées du passé, et avec des décalages chronologiques
selon les pays et selon les secteurs. La périodisation de
l'évolution des formes anciennes d'entreprises aux formes
nouvelles dépend de la date de démarrage
de l'industrialisation. Telles formes
protoindustrielles pouvaient encore s'observer dans l'Italie des
dernières années du XIXe siècle, alors que dès 1760-1780 des
entreprises britanniques étaient innovatrices dans leur
morphologie et leur fonctionnement. Les caractéristiques qui se
renforcèrent, ou qui, si elles tranchaient avec le passé,
s'affirmèrent avec l'industrialisation, étaient une
relative uniformisation des produits
fabriqués pour des marchés vastes et élastiques, une
importance de plus en plus grande de la
maîtrise des techniques comme déterminant de l'efficience
économique et une « marchandisation »
croissante des économies qui élargissait le
champ de développement de l'activité des entreprises.
Progressivement, des biens et des services qui étaient auparavant
produits dans le cadre de la production familiale donnèrent lieu
au développement de secteurs nouveaux, champs d'activité vierges
pour les entrepreneurs. Sur des marchés de moins en moins
segmentés, les entrepreneurs s'efforcèrent constamment de recréer
une hétérogénéité du marché en
distinguant les produits qu'ils fabriquaient de ceux de leurs
concurrents, soit par des différences réelles de qualité ou de
fonction, soit par des différences plus subjectives. Néanmoins,
sur ces marchés plus homogènes grâce
à la baisse des coûts de transports et à une information plus
efficace, la concurrence se fixa principalement sur le terrain des
coûts de production et de l'innovation
en matière de technique ou de produits. Les
grandes enquêtes officielles du
XIXe siècle, comme, par exemple, celle qui fut menée à l'occasion
du traité de libre-échange de 1860,
révèlent la préoccupation des industriels français de comparer la
structure de leurs coûts avec celle de leurs homologues
britanniques. Désormais le centre de l'activité de l'entreprise se
déplace vers la gestion de la production.
Une caractéristique de la première
industrialisation fut donc la coexistence,
dans le même secteur et entre les secteurs, des formes nouvelles
d'entreprises et des formes anciennes, qui restèrent viables tant
que le progrès technique et la structure des prix et des salaires
le permettaient. Les quelques enquêtes administratives effectuées
en France, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, ne permettent pas
de mesurer statistiquement la fréquence des différentes formes
d'organisation des entreprises : dans le meilleur des cas, elles
appréciaient la taille des établissements par le
nombre d'ouvriers et d'ouvrières,
sans indiquer s'ils travaillaient à domicile ou dans des locaux
appartenant aux entreprises, s'ils travaillaient de manière
permanente ou occasionnelle. Souvent le travail à domicile était
mal perçu statistiquement. Ainsi, les Enquêtes industrielles
françaises de 1847 ou de
1861-1865 n'ont pas toujours
recensé les industries organisées de manière dispersée, encore
proches du modèle proto-industriel du siècle précédent, dont
d'autres sources permettent d'affirmer qu'elles existaient encore.
Si la taille des entreprises concentrées peut faire l'objet
d'études statistiques, la répartition des types d'organisation
peut difficilement dépasser la description qualitative.
Les entreprises de travail à domicile
Les entrepreneurs appréciaient dans le
travail rural à façon son faible coût, sa très grande flexibilité
et sa relative docilité. Néanmoins, le tisserand à domicile
pouvait toujours manifester sa mauvaise volonté en dérobant de la
matière première. Il n'en restait pas moins que les patrons
avaient peur de concentrer une importante main-d'oeuvre ouvrière
forcément plus revendicatrice. Ils
crurent longtemps au modèle de l'ouvrier-paysan, petit
propriétaire et donc fermement attaché au droit de propriété. Le
travail rural à façon persista tant que son remplacement par un
travail usinier centralisé ne présenta pas un avantage
déterminant, en particulier quant au coût de revient. Lorsqu'une
nouvelle technique, comme celle de la filature mécanique, imposait
la concentration des travailleurs en usines et permettait une très
importante augmentation de la productivité par rapport au travail
manuel ou bien pouvait être à l'origine de fortes économies
d'échelles, le factory system
l'emporta très rapidement sur les autres formes d'organisation,
comme dans la filature ou la sidérurgie. Dans l'industrie textile,
il y eut une longue phase qui combinait l'usine pour la filature
et certains tissages à la mécanique, en particulier pour le coton,
et d'autre part le tissage à la main, plutôt dans la laine, le lin
et la soie. En Angleterre, ces types d'organisation complexes
s'étiolèrent vite : le tissage à main avait déjà presque disparu
au cours de la décennie 1830. La
concentration de la main-d'oeuvre ne devint la règle que
lorsque les progrès techniques furent tels que le travail manuel,
aussi peu payé fût-il, ne permit plus des coûts de revient
compétitifs.
La grande flexibilité que permettait le travail à domicile fut un
avantage appréciable tant que l'activité industrielle fut
dépendante d'une conjoncture très instable des marchés, entre les
saisons et entre les années. La
régularisation du travail sur toute l'année supposait d'une
part des marchés plus stables,
plus indépendants donc de
revenus très irréguliers comme ceux tirés de l'agriculture, et
d'autre part des produits plus uniformisés, de telle façon que les
entreprises se mettent à s'adapter à l'instabilité conjoncturelle
par la variation des stocks et non
plus par celle de l'emploi. Notons au passage que le mot
unemployment entrait dans
l'Oxford Dictionnary en 1888, le mot « chômage » était utilisé une
des premières fois dans son sens moderne dans le rapport Spuller
de 1885. L'accélération du processus de commercialisation dans la
seconde moitié du XIXe siècle, avec l'amélioration des
transports et celle des techniques de
communication de l'information
(lignes postales régulières, télégraphe, téléphone), contribua à
donner à la rapidité d'exécution des
commandes une importance dans la concurrence qui favorisait
les entreprises à gestion concentrée du travail. Les commerçants
ou les entreprises qui commandaient désiraient des livraisons
rapides, dans des délais garantis, car cela leur permettait de
diminuer leurs stocks de précaution, et donc le coût de la gestion
de ces stocks. L'industriel qui donnait à façon ou sous-traitait
une partie du processus productif contrôlait beaucoup plus
difficilement la durée de ce processus.
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A la fin
du XIXe siècle, les persistances
d'organisation proto-industrielle
présentaient deux caractéristiques :
la
féminisation de l'emploi et
le développement du
travail en
chambre dans les villes. Dans
les campagnes, le travail à façon
masculin avait presque entièrement
disparu.
Le travail féminin sous-payé en
chambre était aussi en développement
dans les villes dans les années
1880-1890; il était également
exploité dans de petits ateliers où
l'on pratiquait ce que l'on appelait
à Londres le
sweating
system (voir ci-contre). |
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Sweating system |
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Organisation du travail dans les
villes britanniques de la fin du
XIXe siècle, par laquelle les
entrepreneurs employeurs
sous-traitaient le travail à des
intermédiaires qui exploitaient sans
vergogne des travailleurs urbains
sous-payés soit à domicile soit dans
de petits ateliers avec des
conditions d'hygiènes déplorables.
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De
l'atelier à la petite et moyenne
entreprise
Depuis la fin du Moyen Age, des
artisans avaient développé un
savoir-faire et une créativité
technique qui firent la prospérité
et la réputation de certaines villes
à l'époque moderne : coutellerie de
Sheffield, petite métallurgie de
Birmingham, coutellerie, fabrique
d'armes, d'appareils de précision et
d'instruments de musique à
Nuremberg, coutellerie de Solingen,
fabrique d'armes et de quincaillerie
de Saint-Étienne et Saint-Chamond,
fabriques d'armes de Liège, de
Brescia, de Graz, etc. Ces
localisations perdurèrent parce
qu'elles présentaient pour les
entreprises qui s'y trouvaient des
avantages spécifiques. Le principal
était de pouvoir trouver la
main-d'oeuvre qui possédait la
spécialisation
requise et qui avait été
formée par un apprentissage sur
place. Mais d'autres avantages
étaient sources d'économies d'échelles
externes (voir plus bas)
: l'existence d'industries
subsidiaires, d'infrastructures
de transports ou de
réseaux
commerciaux, la
protection
des autorités municipales. Il était
ainsi possible à de petits
entrepreneurs de profiter
d'équipements
ou de services,
qui, pour une entreprise isolée,
aurait nécessité des investissements
coûteux qu'il n'aurait été possible
d'amortir que sur des volumes
importants de production. Retour sur
la notion d'économie d'échelle : si
le coût moyen d'une unité produite
diminue lorsque la production est
plus importante parce qu'il y a des
coûts fixes, qui se répartissent sur
un plus grand nombre d'unités, il y
a économies d'échelle. En revanche,
passé un optimum technique,
l'accroissement de la production
peut entraîner une hausse des coûts
moyens parce que l'organisation de
l'entreprise devient plus difficile
à gérer ou parce qu'il y a des coûts
fixes supplémentaires: on a alors un
phénomènes de déséconomies
d'échelle.
Ces ateliers urbains parvinrent à
répondre à l'expansion de la demande
aux XVIIIe et XIXe siècles, sans
transformation brutale de leur
organisation. Ils grossirent et
devinrent de petites et moyennes
entreprises; certains d'entre eux
devinrent même de véritables usines
par le nombre de leurs ouvriers.
Mais ce qui les différenciait de
l'usine type du XIXe siècle comme la
filature de coton, était un
moindre
recours au machinisme
et au contraire une
forte
créativité en matière
d'innovation de produits
nouveaux et d'astuces techniques,
qui s'appuyait sur une main-d'oeuvre
qualifiée fière de son savoir et de
ses traditions professionnelles. Ces
petites et moyennes entreprises sont
longtemps restées un peu négligées
par les historiens, parce qu'elles
ont traversé discrètement les XIXe
et XXe siècles sans mutations
profondes, et souvent sans laisser
d'archives. Notons enfin que
longtemps le développement des
grandes
entreprises à forte intensité
capitalistique ne se faisait pas au
détriment des petites entreprises et
même des ateliers plus artisanaux,
car au contraire il stimulait
l'activité générale et leur donnait
du travail, souvent dans des
rapports de sous-traitance, qui
recouvraient une réelle dépendance
économique au niveau des débouchés
et du crédit.
Les
entreprises dans les
villes-capitales
Le prix
élevé des terrains et des locations
dans ces grandes villes était un
facteur dissuasif pour les grands
établissements qui avaient besoin de
vastes locaux. La «
grande
industrie », comme Derosne et
Cail, les constructeurs de la rapide
locomotive Crampton, ou, autre
constructeur ferroviaire parisien,
la maison Gouin (Société de
construction des Batignolles), était
toujours restée exceptionnelle et
atypique dans le Paris du milieu du
XIXe siècle. Que dans les dernières
années du siècle, Paris ait été un
des lieux privilégiés de naissance
de la
construction automobile
française n'était cependant pas
surprenant car l'automobile à ses
débuts était un produit de luxe pour
une clientèle bien représentée dans
les quartiers ouest de la capitale.
Comme elle était un secteur
innovateur, elle demandait moins des
ouvriers qualifiés sur une
spécialisation étroite dans un
système usinier à forte division du
travail que des ouvriers habiles,
polyvalents et capables
d'adaptation. Elle avait besoin d'un
ensemble de petites entreprises
sous-traitantes pour les accessoires
électriques, la carrosserie, la
sellerie. Aussi Paris se
transforma-t-il en une capitale de
l'automobile et, lorsque l'industrie
automobile s'organisa autour de
quelques entreprises géantes à très
forte division du travail, elle
redevint, grâce à ses banlieues, la
ville de très grande industrie
qu'elle avait failli être entre 1800
et 1830.
Le modèle philadelphien ou l'anti-Lowell:
Un dernier exemple de la vigueur de
la petite et moyenne entreprise du
XIXe siècle pourrait être pris aux
États-Unis, avec l'industrie textile
de Philadelphie, dont les traits
caractéristiques s'opposaient
radicalement au modèle dit de
Lowell,
du nom de la ville de
Nouvelle-Angleterre, où de grandes
entreprises textiles mécanisées,
sous formes de sociétés ayant réuni
des vastes capitaux, faisaient
travailler dans de grandes usines
une main-d'oeuvre peu qualifiée,
composée surtout de jeunes filles
venues des campagnes environnantes
pour produire des cotonnades en
grandes séries. A ces précurseurs de
la production de masse,
Philip
Scranton (1983) oppose un
autre choix de modèle
d'organisation, ce monde de petites
et moyennes entreprises textiles de
Philadelphie, dirigées par leur
propriétaire, en général ancien
ouvrier immigré. Cette
communauté de petites et moyennes
entreprises fut néanmoins très
touchée par la dépression de la fin
du XIXe siècle durant laquelle
beaucoup d'entre elles disparurent,
par fermeture ou par faillite.
Certaines évoluèrent en adoptant le
modèle usinier et la production en
série. Mais, par une recréation
permanente, favorable sans doute à
une réallocation des capacités de
production aux besoins d'une
économie en évolution, de nouvelles
petites et moyennes entreprises se
fondaient en exploitant de nouveaux
produits et de nouveaux procédés, ou
en misant sur les avantages,
toujours évidents en période de
changement, de la
souplesse
d'adaptation.
L'entreprise usine
Malgré
l'adaptabilité de la petite et
moyenne entreprise, l'interprétation
traditionnelle qui voyait dans
l'usine une forme supérieure de l'organisation
du travail en ce qu'elle
permettait une meilleure
division des
tâches, avec l'emploi de
machines plus complexes, et donc une
meilleure productivité, n'en reste
pas moins souvent pertinente. La
machine à
vapeur apportait une
force mécanique importante, que l'on
pouvait diviser ensuite pour
mouvoir, avec cet ensemble de
courroies qui encombraient de
manière dangereuse l'espace de
l'usine du XIXe siècle, toute une
série de machines particulières. La
machine à vapeur imposait des
coûts fixes
élevés, comme l'entretien
d'un mécanicien-chauffeur à plein
temps. Longue à monter en pression,
puis consommatrice de combustible
tant qu'elle était en marche, que
l'on se servît ou non de sa
puissance motrice, elle incitait à
rendre le travail continu, sans
pause ni perte de temps.
Pour les contemporains, l'usine type
était la filature de coton. Le
remplacement, dans les années
1770-1780 en Angleterre de la
spinning jenny,
petite machine qui pouvait
fonctionner dans le cadre du travail
à domicile, par le
water frame,
qui exigeait un moteur puissant est
considéré comme la raison de son
apparition. Les contemporains furent
précocement conscients de ces
relations entre le
machinisme
et une
nouvelle organisation du travail.
La machine devenait un palliatif de
l'imprévisibilité et de
l'indiscipline du travailleur. Mais
ces représentations ne
correspondaient pas aux rapports
sociaux habituels dans les usines de
cette époque, qui maintenaient une
certaine
autonomie des travailleurs. A
partir de formes relativement
décentralisées de gestion du travail
à l'intérieur de la fabrique, les
entrepreneurs s'efforcèrent, durant
tout le XIXe siècle, d'accroître
leur contrôle sur la main-d'oeuvre.
Le critère du machinisme permet de
tracer grossièrement la frontière
entre les industries dans lesquels
l'usine l'emporta et celles qui
conservèrent des formes plus lâches
d'organisation. Les auteurs, qui
dénient aux contraintes
technologiques un rôle majeur en
insistant plutôt sur la volonté de
discipliner, voire de prendre le
contrôle de chaque instant de la
journée du travailleur objectent
que, dans certains secteurs, le
travail à domicile rural ou urbain,
l'atelier ou
la petite ou moyenne entreprise
purent coexister au XIXe siècle avec
la grande usine. On leur
opposera que la ressemblance entre
les produits fabriqués n'impliquait
aucunement que les processus
techniques fussent interchangeables.
On y ajoutera que les marchés
auxquels ces entreprises différentes
de structure s'adressaient n'étaient
pas les mêmes et qu'ainsi elles ne
se trouvaient
pas vraiment en concurrence :
sinon l'organisation la plus
appropriée l'aurait emportée
rapidement, ce qui fut le cas pour
la filature de coton dans les
dernières années du XVIIIe siècle.
L'uniformité du produit fabriqué
poussait à la fabrication en usine,
qui, en revanche, se prêtait moins
bien à la fabrication d'un produit
divers ou changeant.
L'usine et le contrôle de la
main-d'oeuvre
Les
entrepreneurs accrurent leur
contrôle sur la main-d'oeuvre pour
diminuer leurs coûts.
L'amortissement d'une machine comme
la machine à vapeur supposait que
l'on ne perdît pas de temps. En ce
qui concernait l'organisation
interne du travail dans
l'entreprise, les patrons
commencèrent par intérioriser le
schéma qui était celui du travail à
façon au niveau de la conduite du
travail productif et du paiement.
Ils préféraient passer par un
intermédiaire,
un ouvrier sous-traitant qu'ils
payaient pour faire une tâche
déterminée; libre à ce dernier
d'embaucher un plus ou moins grand
nombre d'aides et de les rémunérer
comme il l'entendait. On retrouvait
ainsi, à l'intérieur de l'usine, une
organisation comparable au
marchandage par lequel un
marchandeur (entrepreneur,
sous-entrepreneur, sub-contractor)
prenait en charge un travail, dans
le bâtiment, ou dans la confection,
secteur dans lequel, à Londres, le
marchandage tendait à se confondre
avec le sweating system.
Ce système resta vivace dans les
mines de charbon en Angleterre et en
France jusqu'à la fin du siècle. En
effet, chaque équipe travaillait
isolée dans sa galerie, ce qui
rendait difficile son contrôle par
la direction de la mine; en
revanche, une forte hiérarchie de
l'équipe, sous la conduite du
porion, était indispensable pour
coordonner le travail et respecter
la sécurité. Dans les premières
filatures, l'ouvrier venait avec sa
femme et ses enfants et reproduisait
ainsi à l'intérieur de l'usine les
relations de travail qui étaient
celles du travailleur à domicile :
la cellule
familiale, unité
productive de base, allait à
l'usine, assurant
une continuité
plutôt qu'une rupture avec les
comportements proto- industriels;
le chef de famille était payé pour
l'ensemble de la famille. Ce type
d'organisation présentait pour
l'entrepreneur l'avantage de ne pas
modifier trop brutalement les
habitudes des travailleurs et
surtout de pouvoir prévoir ses
coûts, puisqu'il n'assumait pas les
diverses incertitudes de la
production, comme celles qui
résultaient de la faible
accoutumance de la main d'oeuvre à
la régularité du travail usinier.
Dans cette logique qui faisait
croire à l'ouvrier qu'il restait un
travailleur
indépendant, qui organisait
son travail comme il voulait, il
n'était pas absurde que les patrons
lui fassent payer son éclairage et
même une redevance pour amortir le
coût de la machine sur laquelle il
travaillait. Cet usage fut bientôt
ressenti comme un abus, ce qui
signifiait que désormais la
main-d'oeuvre avait compris que sa
relation dans l'entreprise n'était
pas d'égalité entre parties
contractantes, mais de
subordination.
Ces relations de relative autonomie
interne du travailleur se heurtèrent
en effet rapidement aux difficultés
posées par le travail des femmes et
des enfants, par l'inégalité de la
vitesse de travail entre les
ouvriers et par le perfectionnement
de l'outillage par le patron. Les
industriels dissocièrent très vite
le travail des femmes et des enfants
de leur contexte familial, et
recoururent à une échelle
jusqu'alors inconnue à cette
main-d'oeuvre, qui n'avait aucune
prétention à la moindre autonomie et
qu'ils pouvaient exploiter sans
limite jusqu'à ce que, dans les
années 1840,
en France comme en Angleterre, le
législateur commençât à édicter une
première
réglementation du travail des
enfants. Sur cette
main-d'oeuvre docile de femmes et
d'enfants fut expérimentée la
possibilité d'une totale discipline
du travail.
Les
modalités de
paiement furent le terrain
sur lequel les relations sociales
dans l'entreprise se modifièrent.
L'industriel ne pouvait admettre que
l'amélioration de la productivité du
travailleur qui résultait
d'investissements dans de nouvelles
machines profitât à ce dernier; il
cherchait à diminuer les tarifs
à la pièce,
ce qui n'allait pas sans provoquer
des réactions ouvrières et sans
occasionner de grosses inégalités de
rémunération entre ouvriers selon le
type de machine sur lequel ils
travaillaient. Le problème était
d'autant plus brûlant que le progrès
technique augmenta rapidement la
productivité du travail et que la
baisse technologique du prix des
produits contraignait l'industriel à
comprimer ses coûts de revient. Ce
ne fut que lors de la
seconde
industrialisation, au détour
du XXe siècle, avec les tentatives
d'organiser plus rationnellement,
plus scientifiquement, le travail,
que les entrepreneurs réduisirent
les derniers îlots d'autonomie de
leur main-d'oeuvre et parvinrent à
contrôler complètement le processus
productif par une
hiérarchisation accrue des
postes dans l'entreprise qui
interposait entre la direction et
les contremaîtres et ouvriers un
échelon intermédiaire, celui des
ingénieurs de production.
Le
patronage, un encadrement social
Une
partie des patrons du XIXe siècle
appliquèrent une
politique
sociale en faveur de leur
personnel, appelée souvent
patronage,
avant que le qualificatif péjoratif
de
paternalisme lui fût
associé. Moins fréquente dans la
première moitié du siècle, elle se
développa dans la seconde, en
s'étendant à des aspects de plus en
plus larges de la vie des ouvriers
et ouvrières dans l'entreprise et en
dehors de l'entreprise. Elle
s'articulait autour de quatre
domaines, l'instruction et
l'éducation, le logement,
l'assistance et la formation morale.
Cela correspondaient plus largement
à un projet de retour à une harmonie
sociale mythique qui aurait été
celle de l'ère préindustrielle,
menacée par les tensions économiques
et sociales de l'industrialisation.
L'analyse des caractéristiques des
entreprises qui développaient des
politiques sociales par rapport à
celles qui n'en développaient pas,
et pour lesquelles il est difficile
de proposer une proportion, suggère
certaines
motivations économiques. Les
politiques patronales avaient
d'autant plus d'ampleur que
l'environnement de l'entreprise
était peu structuré, fortes en
milieu rural, faibles dans les
grandes villes, dans lesquelles les
ouvriers habitaient dans un milieu
de vie distinct de l'entreprise.
Elles visaient donc à faire naître
un mode d'intégration des ouvriers
et ouvrières dans la société, afin
de donner une
stabilité à la main d'oeuvre.
Le besoin de créer une « culture »
de remplacement était
particulièrement important quand la
main d'oeuvre venait de la campagne
et risquait d'y retourner en
abandonnant le travail usinier.