Parmi
les nombreux types d'unités productives, qui existaient dans
l'industrie, dans le commerce des marchandises ou de l'argent au
XVIIIe siècle, certaines peuvent à juste titre être qualifiées du
terme moderne « d'entreprises », alors que pour d'autres ce serait
un abus de langage. Ainsi l'artisan qui travaillait chez lui, qui
employait tout au plus quelques aides ou compagnons domiciliés
souvent à son foyer et qui vendait sa production sur un marché
local n'était pas un chef d'entreprise. En effet, on ne peut
parler d'entreprise lorsque ne sont pas réunis, même de manière
embryonnaire, quatre types d'activités
interdépendantes : la gestion
d'une production, même immatérielle, celle d'une
main-d'oeuvre, celle d'une
commercialisation ou, plus
généralement, la gestion des relations avec un marché de produits
sur lequel l'entreprise doit savoir adapter ses rapports avec sa
clientèle et avec ses concurrents, et enfin la
gestion de problèmes de financement.
L'entrepreneur est un agent économique qui prend des décisions en
fonction des contraintes définies à ces quatre niveaux. De fait,
plusieurs formes d'entreprises existaient et coexistaient déjà au
XVIIIe siècle, parce qu'elles constituaient des formes
d'adaptation à des données plus complexes, en particulier à
l'évolution de la nature des marchés de produits.
Concurrence et consommation
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Selon que la concurrence entre les
producteurs se faisait plutôt par la
qualité ou plutôt par le prix des
produits, la forme d'organisation de
la production la plus efficace était
l'artisanat ou bien ce que l'on
pourrait déjà nommer sans
anachronisme des entreprise
industrielles. Au XVII siècle, les
marchés de produits étaient en
général caractérisés par des
demandes
inélastiques (voir
ci-contre) par rapport aux prix, car
ils tendaient à se bipolariser entre
deux segments de marchés étanches :
des marchés
populaires et des
marchés de
produits de luxe. |
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Elasticité de la demande |
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L'élasticité de la demande d'un
produit par rapport au prix:
accroissement de la demande d'un
produit lorsque son prix baisse de
1%. Selon que l'élasticité est
proche du zéro ou importante, on dit
que la demande du produit est
inélastique ou très élastique. On
définit de même une élasticité de la
demande d'un produit par rapport au
revenu des consommateurs.
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Les premiers, très
rigides du fait des
faibles pouvoirs d'achat de la
majorité de la population dont les budgets étaient dominés par les
dépenses alimentaires, étaient couverts par de très nombreux
producteurs locaux; la concurrence n'existait guère, car la
plupart des acheteurs potentiels n'avaient pas le choix entre
plusieurs circuits de vente; la faiblesse des réseaux de
commercialisation et les coûts élevés du transport des
marchandises assuraient un quasi monopole
aux producteurs les plus proches, c'est-à-dire des artisans. Les
produits de luxe en revanche étaient les seuls qui pouvaient
donner lieu à des marchés vastes géographiquement, car ils
pouvaient supporter l'augmentation de prix due aux coûts de
transport. Aussi l'activité entrepreneuriale qui cherche à
combiner au mieux des facteurs de production (capitaux, travail,
technologies) en fonction des marchés de facteurs et de produits
ne put-elle naître que lorsque apparurent peu à peu des
marchés plus vastes, plus homogènes
et suffisamment élastiques par rapport au prix pour que fût
encouragée la recherche de meilleures combinaisons productives et
de meilleures organisations du travail et de la commercialisation.
Au XVIIIe siècle apparut l'idée du rapport
qualité-prix. Cette révolution du marché, qui, alors qu'il
n'y avait auparavant que des acheteurs, faisait apparaître des «consommateurs»,
commença à se manifester dans la Grande-Bretagne du dernier quart
du XVIIe siècle. Elle se développa au cours du siècle suivant,
surtout dans sa seconde moitié, en Grande-Bretagne, dans ses
Treize Colonies américaines, et dans une moindre mesure en France.
Elle s'appuyait, en Grande-Bretagne, sur un marché de classes
moyennes et même sur un marché de classes populaires, qui, si peu
qu'ils aient pu accéder à la consommation, représentaient de par
leur nombre un important débouché. A cela s'ajoutaient les
demandes de marchés lointains comme ceux des économies coloniales
américaines. Pour produire davantage, profiter de ces marchés plus
vastes et améliorer leurs parts de marchés en faisant des prix
inférieurs, les producteurs eurent désormais à se poser des
problèmes plus complexes de gestion :
ils devenaient des entrepreneurs.
En un premier temps ils les résolurent non pas par le progrès
technique et la hausse de la productivité du travail, mais par une
organisation du travail qui permettait de réduire les coûts, par
un recours au travail rural dispersé. Mais d'autres formes
d'entreprises existaient également, qui s'adaptaient mieux aux
techniques et à la qualification requise de la main-d'oeuvre, de
par le type de produit, l'élasticité de sa demande et la taille du
marché qui était visé. A côté de nombreuses petites et moyennes
entreprises urbaines que l'on pourrait également considérer comme
de gros ateliers, existaient aussi de grosses unités de production
concentrées qui préfiguraient l'usine du XIXe siècle : on les
appelle aujourd'hui des « proto-fabriques
».
L'organisation de l'entreprise
proto-industriel
Les entrepreneurs de l'époque moderne
trouvèrent comme solution, à défaut de diminuer leurs coûts en
augmentant la productivité du travail en une période de lent
progrès technique, d'employer une
main-d'oeuvre rurale meilleur marché que la
main-d'oeuvre urbaine. Ce choix, qui fut général dans tous les
pays européens, résultait d'une double logique,
d'organisation de la
production et de gestion de la
main-d'oeuvre. L'organisation proto-industrielle était une
application de ce principe simple que, si l'on faisait exécuter
l'ensemble d'un processus technique par un seul travailleur, ce
dernier devait posséder le niveau de qualification requis par
l'opération la plus difficile et l'ensemble de la tâche devait
être rémunéré en fonction de ce niveau. En revanche, la
division du travail, qui permettait,
par la répétition, d'augmenter l'habileté de celui qui se limitait
à une seule opération, diminuait en outre les coûts de
l'entrepreneur, qui ne payait qu'au prix minimal les tâches non
qualifiées ou peu qualifiées confiées à des travailleurs sans
qualification et qui employait des travailleurs qualifiés
seulement dans les tâches pour lesquels ils étaient nécessaires.
Les travaux les plus qualifiés étaient ainsi faits dans des
ateliers en ville, parfois regroupés même dans un grand
établissement sous le contrôle quotidien de l'entrepreneur, alors
que les travaux peu qualifiés étaient confiés à des travailleurs
ruraux voire paysans. Grâce à ce type d'organisation
décentralisée, l'entrepreneur pouvait reporter sur la
main-d'oeuvre rurale la charge de supporter les conséquences de
l'instabilité conjoncturelle. Dans la mesure où les marchés
restaient limités et segmentés,
c'est-à-dire que des offres assez faibles répondaient à des
demandes faibles, la saturation du marché par un concurrent avait
pour conséquence non l'affaiblissement de la demande, mais son
effondrement.
Une gestion rationnelle de la main
d'oeuvre
Le recours au travail rural à domicile
était la manière la plus économique d'organiser la production en
fonction des particularités des marchés du travail. Les
entrepreneurs, dont l'influence sur
le pouvoir municipal était importante, ne tenaient pas à voir
grossir en ville une population ouvrière
prompte à s'agiter en cas de chômage
et incitée à revendiquer des améliorations de salaires du fait de
la forte inégalité des rémunérations qui existaient entre les
niveaux de qualification. En revanche, il y avait dans les
campagnes une demande de travail croissante, au cours du XVIIIe
siècle, dans la mesure où les paysans cherchaient, par une
activité secondaire, à augmenter
leurs revenus monétaires, ou à limiter leur dégradation en période
de mouvement des prix agricoles défavorables. Cette main-d'oeuvre
était d'autant plus disponible qu'elle n'était pas occupée toute
l'année à un travail agricole, largement saisonnier. Comme ce
revenu avait un caractère secondaire, le travailleur de la
campagne était prêt à accepter une rémunération très faible, avec
laquelle l'ouvrier de la ville, qui avait des dépenses de logement
et d'alimentation beaucoup plus élevées, n'aurait pu subsister.
La maîtrise des marchés lointains
Organiser un circuit fiable
d'approvisionnement de matières premières issues de contrées
parfois lointaines comme le coton ou certains produits tinctoriaux
et des circuits de vente vers les pays voisins ou les Amériques
n'était pas à la portée d'un artisan ou d'un petit marchand.
Le petit fabricant n'était pas capable de
maîtriser ces circuits. Le
négociant l'était, mais n'assumait pas les opérations
productives. L'entrepreneur
proto-industriel combinait ces deux fonctions. A cette
époque, la réussite de toutes les opérations commerciales, aussi
bien l'information sur les marchés et les produits que la
transmission d'ordres ou que les transferts de sommes d'argent,
supposait que l'on disposât d'un réseau de correspondants, de
relations dont non seulement une longue pratique commune des
affaires mais encore souvent des liens familiaux garantissaient la
confiance que l'on pouvait mettre en elles. Ces réseaux étaient
longs à constituer; ils étaient le fruit d'une correspondance
continue; ils acquéraient leur consistance au fil des années,
voire des générations, au fur à mesure que la «
réputation », un objectif à atteindre
plus important sans doute que le profit à court terme,
s'affermissait. On sait cependant que les petits patrons,
producteurs eux mêmes avec leurs familles, n'employant que
quelques travailleurs à façon étaient la forme la plus répandue.
Mais il existait aussi déjà de grandes manufactures, par exemple
la manufacture impériale de laine de Linz employait, dans les
années 1770, 750 tisserands dans la ville et ses environs, et 25
000 fileurs et fileuses dispersés en Haute Autriche, en Bohême et
en Moravie. Les Poupart de Neuflize
sont aussi à la tête d'une entreprise proto-industrielle
exemplaire (manufacture bien connue grâce à un livre de famille) ;
dans les années 1830, après l'effondrement de l'empire lainier des
Poupart de Neuflize, l'une des filles de la famille épousa un
banquier, ce fut le départ de l'enracinement de la famille dans la
haute banque.
Les entreprises à main-d'oeuvre
concentrée
Alors que dans l'industrie textile la
plupart des travailleurs étaient, au XVIIIe siècle et dans la
première moitié du XIXe siècle, des ruraux qui travaillaient dans
leur propre maison à façon, dans certains secteurs existaient des
entreprises qui employaient majoritairement une
main-d'oeuvre concentrée, soit
urbaine, soit rurale. Pour les mines la nature de l'exploitation
constituait une contrainte de localisation
et d'organisation. Lorsque le
processus technique exigeait une importante force motrice, pour
mouvoir une machine, l'activité productive était concentrée autour
du moulin à eau qui la fournissait. Il est caractéristique qu'en
anglais le mot mill ait servi à désigner les premières
usines modernes. D'autres exemples : les fourneaux qui exigeaient
de grandes quantités de combustibles étaient dans les forêts ou
proches d'elles; les forges étaient situées dans des cuvettes qui
permettaient d'amener l'eau nécessaire aux roues hydrauliques par
des biefs. Les facteurs économiques de concentration du travail se
combinaient avec les précédents. Ainsi lorsque les matières
premières utilisées étaient coûteuses, on évitait de les confier à
une main-d'oeuvre rurale peu qualifiée. Pour éviter les surcroîts
de coûts occasionnés par les vols et le gâchis, il était plus
facile de surveiller les travailleurs de la ville dans une
organisation du travail concentrée. Ces différents facteurs
jouaient dans le sens de la concentration de la main-d'oeuvre dans
un même local et étaient donc défavorables au travail dispersé à
façon. Mais cette concentration pouvait se faire dans le cadre d'unités
productives de très petite taille. Lorsque des entreprises
concentrées moyennes ou grandes étaient précocement apparues,
alors que dans d'autres cas, dans d'autres pays, dans d'autres
régions, voire dans la même région, de très petits ateliers
avaient la même activité, les raisons en étaient habituellement
d'ordre économique. La manufacture concentrée, même si elle ne
juxtaposait pas simplement des ouvriers qui utilisaient le même
outillage que le travailleur à façon et qu'elle mettait en oeuvre
des machines plus complexes avec une relative division organique
du travail, n'avait pas une productivité
du travail beaucoup plus grande que l'atelier. Le gain en
coûts salariaux était limité par le bas prix de la main-d'oeuvre à
domicile. En revanche, dans le cas des brasseurs londoniens, des
mines de charbon, des indienneurs, l'accès à de vastes marchés
était la condition de la croissance de l'entreprise.
Une évolution précoce vers le
système usinier ?
Il serait anachronique de les
considérer comme des témoignages d'une évolution précoce vers le
système usinier (factory system).
Ces entreprises concentrées qui dépassaient quelques dizaines de
travailleurs étaient très rares ;
elles ne constituaient jamais la norme de leur secteur. Les
grandes entreprises étaient exceptionnelles. Ces entreprises
conservaient des traits caractéristiques des structures
économiques pré-industrielles. Elles étaient
peu mécanisées. De même elles
articulaient en général le travail concentré avec du
travail dispersé. Par exemple, les établissements sidérurgiques
employaient, pour faire fonctionner les forges, les fourneaux et
les fonderies, un personnel extérieur très important. La
production du charbon de bois, dont la consommation était
considérable, mobilisait un grand nombre de bûcherons et de
charbonniers; les transports de charbon de bois, de minerai, de
produits finis occupaient une foule de voituriers. Enfin, surtout
dans les monarchies les plus autoritaires, certaines entreprises
étaient nées de la décision des pouvoirs
publics et tiraient leurs spécificités en matière de
débouchés ou de gestion de la main-d'oeuvre de leurs relations
privilégiées avec l'État. La construction des établissements du
Creusot fut ainsi commencée en
1782 à l'instigation du pouvoir afin de fournir de la fonte à la
fonderie royale de canons d'Indret.
Exemples de proto-fabriques : les
indienneries
Les premières cotonnades imprimées des
Indes étaient arrivés en Europe à la fin du XVIIe siècle; elles
eurent un grand succès. Devant l'ampleur de la demande, les
fabricants européens s'essayèrent aussitôt à les imiter.
L'impression posait des problèmes techniques délicats, car la
toile de coton fixait mal les teintures et devait être traitée
avec des mordants. Pour réussir, les fabricants devaient donc
posséder des compétences techniques
certaines et pouvoir se reposer sur une
main-d'oeuvre qualifiée de coloristes et d'imprimeurs. Les
procédés de fabrication furent dès l'origine tenus secrets.
Lorsque les prohibitions furent, au milieu du XVIIIe siècle,
levées en Grande-Bretagne et en France, les entreprises qui
existaient déjà là où elles étaient autorisées se multiplièrent.
Comme elles convenaient aussi aux pays chauds, les cotonnades
eurent d'emblée un marché mondial avec une forte concurrence.
Tissus bon marché, les indiennes furent parmi les premiers
produits industriels à disposer d'un marché
très vaste, relativement homogène, s'étendant à une
fraction large de la population avec une demande élastique par
rapport aux prix. Un tel marché suscita des entreprises qui
visèrent tout de suite une production à grande échelle, (par
exemple la Fabrique-Neuve de Cortaillod près de Neuchâtel en
Suisse). Prenons un autre exemple célèbre:
Oberkampf était issu d'une
famille de teinturiers wurtembergeois; il avait travaillé avec
d'autres techniciens suisses et allemands à Paris dans la fabrique
du banquier Cottin, avant de s'établir à son compte. Sa première
installation dans la maison du Pont-de-Pierre à
Jouy n'était guère qu'un atelier, où
travaillaient trois imprimeurs. Mais l'entreprise grossit vite. En
1765-1766 est construit un bâtiment de 47 m sur 13, sur deux
étages avec combles. Vers 1780, la manufacture employait quelque
900 ouvriers; elle comprenait, outre la maison d'Oberkampf, deux
autres bâtiments, l'un pour le pinceautage, l'autre pour la
préparation des mordants. En 1791 fut construit un nouveau
bâtiment pour l'impression. En 1804, l'entreprise connaissait son
apogée avec deux établissements, Jouy et Essonnes, et plus de 1100
ouvriers.
Les plus grands établissements, peu
nombreux, mais importants par la part de la production qu'ils
assuraient, établirent la discipline de la fabrique à une grande
échelle, alors que les autres exemples de «proto-fabriques», soit
se rencontraient dans des secteurs étroits quant à leur
contribution à la formation du produit industriel, soit
répondaient à des spécificités nationales. Ils préfiguraient les
entreprises du XlXe siècle en ce qu'ils utilisaient le
progrès technique comme un
atout majeur dans la concurrence.
Aux origines du management
La plupart des entreprises étaient
dirigées par leur propriétaire. Leur sort était intimement lié à
sa personne, à sa famille et aux événements familiaux, décès ou
mariages. L'actif de l'entreprise était confondu avec le
patrimoine de l'entrepreneur. La direction d'une entreprise par un
directeur salarié était extrêmement rare. Néanmoins, dans les
forges ou les
mines, les aspects techniques de l'exploitation étaient
parfois difficilement maîtrisés par des propriétaires, qui du fait
de la relation entre l'activité et la propriété terrienne,
étaient, en France, souvent des nobles ou des bourgeois qui
avaient acheté un établissement industriel pour faire un
placement, mais qui désiraient vivre « noblement ». Ils avaient
dans ce cas recours à des directeurs
ou régisseurs rémunérés par
des gages fixes. Il en allait de même lorsque l'entreprise était
créée par un groupe de négociants qui, par exemple dans
l'indiennage, manquaient des connaissances
techniques pour conduire les opérations productives et qui
n'avaient pas fait le choix de s'associer avec un technicien. Ces
auxiliaires étaient également indispensables lorsque les
établissements que contrôlait l'entreprise étaient éparpillés et
que les différents membres de la famille de l'entrepreneur ne
pouvaient suffire à la tâche. A un échelon inférieur de
responsabilité se situaient les commis.
Quatre types de tâches administratives existaient dans ces
entreprises anciennes : la correspondance
dont la fonction était essentiellement commerciale, la
comptabilité, l'enregistrement
des entrées et sorties de marchandises et enfin la
gestion du personnel. Peu d'employés
étaient nécessaires pour les mener à bien, même dans des
entreprises importantes. Les commis avaient souvent des tâches
indifférenciées. Ils devaient répartir au mieux leur temps entre
le bureau, les ateliers et les magasins où l'on stockait les
matières premières et les marchandises. La tâche qui donnait le
plus souvent lieu à spécialisation était celle du caissier qui
opérait les encaissements et décaissements. Le doublement des
rémunérations de ces employés supérieurs entre 1790 et les années
1820 dépassait largement la hausse des coûts de la vie. Il était
une conséquence des transformations que la révolution industrielle
opérait dans le fonctionnement des entreprises des secteurs les
plus progressistes, qui valorisait des
compétences rares et de plus en plus appréciées. En
Grande-Bretagne, les grands domaines fonciers étaient gérés par
des intendants (stewards)
qui tenaient un simple registre des recettes et des dépenses, qui
permettait une vérification aisée des comptes par les
propriétaires et révélait grossièrement la rentabilité comparée
des différentes fermes. Mais les investissements étaient inclus
dans les dépenses courantes, les stocks n'étaient pas pris en
compte. Comme les propriétaires de mines et de forges étaient
issus des milieux de la propriété foncière, ces établissements
virent leur comptabilité faite selon la même approche, qui
permettait au mieux de savoir si l'entreprise avait ou non gagné
de l'argent, mais ne renseignait en aucune
façon sur la structure des coûts. Il n'y avait pas
non plus de compte de capital ; la notion d'amortissement
n'existait pas.
Les méthodes de vente
L'entrepreneur du XVIIIe siècle
restait un marchand qui assumait en outre la responsabilité de la
production. Il avait eu habituellement la même formation que les
négociants : il connaissait la géographie commerciale, les changes
entre monnaies, les rapports entre monnaies de compte et monnaies
réelles, les techniques du crédit; il savait mener une
correspondance. Acheter les matières premières et vendre la
production mettait donc en oeuvre des circuits et des pratiques
qui étaient familiers. Le contact personnel
était en général indispensable afin que l'information puisse
circuler entre le fabricant et le marchand de gros ou de détail.
Les fabricants voyageaient. Sur le continent, les
grandes foires comme celles de
Leipzig, de Francfort, de Beaucaire, de Guibray étaient encore à
la fin du XVIIIe siècle des points de rencontre obligatoires. Les
très grandes maisons utilisaient déjà des voyageurs qui
présentaient, pour les tissus, des recueils d'échantillons. Mais,
si un des soucis des fabricants était de produire une marchandise
qui correspondait à la demande de leur clientèle, ils ne
cherchaient pas, sur le continent, à susciter cette demande. En
France ou dans les pays germaniques, la
publicité commerciale était très minoritaire dans des
publications comme les Affiches de Paris, essentiellement
consacrées aux petites annonces de particuliers. Lorsqu'il
s'agissait de « réclame », celle-ci n'avait qu'un caractère
d'information, indiquant au client où il pourrait trouver telle ou
telle marchandise, le prévenant d'un arrivage : elle révélait
davantage un système commercial en état de semi-pénurie qu'une
tentative de susciter la consommation.
En Grande-Bretagne, en revanche, les circuits commerciaux étaient
beaucoup plus denses et reposaient sur un semis de boutiques
permanentes pour toucher une clientèle plus large de classes
moyennes, voire populaires, aux pouvoirs d'achat supérieurs. Les
fabricants étaient conscients des potentialités du marché et
surent les exploiter. On peut noter le succès exceptionnel de
l'entreprise de Wedgwood (potier,
fabriquant de céramique de qualité), lequel ne s'expliquait pas
uniquement par ses innovations dans les méthodes de vente. Il
était rendu possible par des méthodes de
financement appropriées, par des
innovations techniques, par une échelle de
production plus grande, par une
gestion efficace de la main-d'oeuvre,
qui annonçaient celles des entreprises du XIXe siècle.