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A la fin du XXe siècle, après
un siècle de développement de la gestion, ou selon un terme
hyperbolique, de la « science du management », la conduite
optimale d'une entreprise ne peut toujours pas, malgré la division
du travail qu'entraîne la multiplication des cadres et malgré la
puissance de calcul permise par les techniques modernes,
se réduire à l'application de règles qui
fassent l'objet d'un consensus en fonction d'une analyse objective
de l'environnement. Les gestionnaires de la fin du
XXe
siècle disposent de mesures, de ratios, qui sont comme des
clignotants destinés à mettre en garde contre des structures
financières dangereuses et qui visent à réduire l'incertitude de
l'environnement en fonction desquelles les décisions sont prises.
Mais comme les entrepreneurs protoindustriels ou les patrons du
XIXe siècle, les dirigeants des entreprises d'aujourd'hui sont
toujours confrontés à des choix, qui
sont des paris sur les évolutions futures et qui engagent pour le
meilleur ou le pire l'avenir de leurs firmes. Il n'y a pas
d'entreprises, du moins d'entreprises qui prospèrent, sans
entrepreneurs. Les plus grandes, dont l'organisation est la plus
complexe, ont des histoires qui ont été largement déterminées par
quelques personnalités, managers aussi bien que fondateurs ou
héritiers. Alfred P.Sloan orienta le développement de la General
Motors, comme Henry Ford I et Henry Ford Il celui de leur firme,
comme le firent leurs homologues étrangers, Louis Renault, André
Citroën, ou William, Richard Morris, le fondateur de Morris
Garages. De même, la personnalité d'Henri Mercier marqua les
industries électriques en France, celle de Carl Duisberg domina
I.G. Farben. Les échecs également sont parfois le résultat de
choix malheureux à des moments cruciaux où les modifications de
l'environnement économique rendaient incertaines les prévisions :
les périodes longues de difficultés économiques persistantes -
Grande Dépression de la fin du
XIXe
siècle, années 1930, années 1970-1980 - sont sans doute celles
durant lesquelles l'environnement a connu le plus de mutations,
déjouant les anticipations de nombre d'entrepreneurs.
Si la personnalité de l'entrepreneur a imprimé sa marque à chaque
entreprise, les systèmes d'éducation, de formation
professionnelle, les représentations sociales, culturelles et
techniques propres à chaque pays et à chaque époque influèrent sur
la capacité moyenne des entrepreneurs à trouver les bonnes
réponses aux problèmes de marchés, de technologie, d'organisation
et de gestion du travail qui se posaient à eux. Essentiels à
l'évidence, ces facteurs difficiles à apprécier, qui déterminent
ce que l'on pourrait appeler la « qualité » des entrepreneurs, ne
doivent pas tenir lieu d'explication simpliste aux différences
entre les entreprises selon les pays et les époques, lorsque l'on
ne sait pas les interpréter avec les variables économiques.
L'entreprise produit un bien ou un service pour un marché en
mettant en oeuvre des facteurs de production. Son succès repose
d'abord sur l'adéquation entre le produit qu'elle vend et la
demande, qu'elle doit apprécier avec pertinence dans ses
caractéristiques qualitatives et quantitatives et dont elle doit
surtout anticiper l'évolution. L'extension de la consommation
régulière dans des catégories sociales de plus en plus larges, de
la naissance d'une société de consommateurs aux XVIIIe et XIXe
siècles à la consommation de masse au XXe siècle, avec une
chronologie différente pour chaque pays et pour chaque produit en
particulier, et d'autre part l'extension géographique des ventes
ont été les évolutions majeures dans lesquelles s'inscrivirent les
activités des entreprises. Lorsque, grâce à une bonne information,
dont la responsabilité lui incombait aussi bien qu'aux
intermédiaires commerciaux, sa perception des possibilités du
marché était correcte, l'entrepreneur devait encore mettre en
oeuvre les combinaisons productives qui convenaient le mieux à ses
caractéristiques. Pour lui, il n'y avait pas de technique, de type
de gestion du travail, de mode de financement, d'organisation de
l'entreprise qui fussent a priori supérieurs parce que plus
nouveaux ou plus complexes. Le Creusot fut conçu dans les années
1780 comme un établissement sidérurgique à l'anglaise; il ne
convenait pas aux conditions du marché, et au niveau technologique
français; il végéta jusqu'à ce qu'un marché à sa taille fasse son
apparition dans les années 1840. Les entrepreneurs de la soierie
lyonnaise, en revanche, analysaient pertinemment les
caractéristiques de leurs marchés et les données de leur
environnement économique, lorsqu'au milieu du XIXe siècle, ils
étendirent le travail à façon féminin dans les campagnes afin de
fabriquer un produit plus ordinaire pour des catégories sociales
plus larges en profitant d'un marché du travail rural qui leur
était favorable. En revanche, dans les années 1870-1880, avec
l'apparition de concurrents allemands et suisses qui avaient des
coûts salariaux plus bas encore, cette analyse n'était plus
pertinente et beaucoup d'industriels lyonnais ne le comprirent pas
assez vite.
De même, la grande entreprise avec son organisation complexe de
cadres et sa lourdeur n'était pas a priori supérieure aux autres
types d'organisation, quel que fût l'environnement économique.
Elle ne fut pas la panacée du XXe siècle,
comme beaucoup de responsables le crurent durant les heureuses
années de forte croissance des décennies 1950-1960. Les historiens
ont été influencés par cette croyance et ont parfois porté des
jugements de valeur hâtifs, appréciant le degré de modernité des
économies nationales du XXe siècle en fonction du degré de
concentration. Aucune preuve n'a été apportée de la supériorité de
la très grande entreprise sur les autres pour de très nombreux
secteurs. Dans les années 1960, les pays qui avaient les
structures industrielles les plus concentrées comme les États-Unis
et la Grande-Bretagne furent ceux dont les taux de croissance
restaient inférieurs à ceux de la France, de la R.F.A., de
l'Italie ou du Japon. La forme de la grande entreprise ne
convenait qu'à certains produits ; elle manifesta, semble-t-il,
dès les années 1960, une tendance au bourgeonnement administratif
et à l'éparpillement congloméral, si bien qu'une fois arrivée une
période conjoncturellement plus difficile, beaucoup de géants
industriels durent se restructurer, licencier, se recentrer sur
leurs métiers d'origine. Les économies d'échelle liées à la taille
furent incontestablement au coeur du progrès économique dans
l'industrie lourde et dans l'industrie automobile, mais le modèle
de la grande entreprise ne peut qu'être moins généralisable dans
des économies industrielles dont la croissance repose de moins en
moins sur l'industrie et parmi les secteurs industriels, de moins
en moins sur les secteurs lourds. L'évolution des techniques
permet aujourd'hui de concevoir des machines à usages multiples
qui évitent l'extrême division des opérations productives.
Certains vont jusqu'à se demander si la grande entreprise est
vraiment efficace, si elle n'étouffe pas la créativité et la
capacité d'adaptation, si, dans sa complexité comptable, elle
garde la perception de ses coûts. Selon une boutade qu'on lui
attribua, Alfred P. Sloan aurait dit, non sans humour, qu'en fait
il n'avait jamais su si la General Motors gagnait ou non de
l'argent.
Le tissu industriel de la fin du XXe
siècle présente toujours une grande
diversité de taille et d'organisation des entreprises,
réponse logique à des marchés de produits très variés dans leurs
caractéristiques et à des environnements très différents selon les
pays. Il n'est pas étonnant que l'on retrouve dans un « modèle
japonais » de la seconde moitié du XXe siècle des relations de
complémentarité entre de grandes entreprises modernes et des
ateliers employant une main-d'oeuvre flexible, sous-payée et sans
avantages sociaux, qui rappellent les relations fréquentes en
France au XIXe Siècle, entre les usines textiles mécanisées et le
tissage rural à façon. Le sweating system
de la fin du XIXe siècle existe encore dans certains pays d'Asie
du Sud-Est. Les tentatives de susciter aujourd'hui un attachement
des employés à leur entreprise, individualisée par sa « culture »,
évoque le paternalisme du XIXe siècle.
Dans l'impression de diversité, d'accumulation d'histoires
individuelles que les études d'entreprises pourraient suggérer, il
semble cependant que parmi les différentes tâches que
l'entrepreneur se doit de combiner, des
priorités se sont, en deux siècles, succédées, en fonction
desquelles les formations des entrepreneurs ont eu à se modifier.
Les entrepreneurs proto-industriels étaient issus des milieux
marchands; ils intégrèrent partiellement les activités
productives, par un contrôle lâche, qui minimisait les soucis de
gestion de la main-d'oeuvre, parce que leur connaissance des
marchés et des circuits commerciaux était l'atout majeur dans la
concurrence en une époque où, dans le textile par exemple, les
techniques étant relativement uniformes, les différences de
productivité n'étaient pas le facteur majeur de sélection entre
entreprises. A l'ère des négociants et des marchands succéda celle
des techniciens, puis des ingénieurs lorsqu'au XIXe siècle le
progrès technique gagna peu à peu tous les secteurs de
l'industrie. L'entreprise qui réussissait était celle qui
maîtrisait le mieux des procédés de fabrication encore
relativement empiriques, et qui donc demandaient davantage
d'expérience professionnelle que de savoir abstrait. Avec
l'extension de la taille des marchés, qui rendirent plus délicates
l'adéquation entre la demande et l'offre de produits, avec la
possibilité d'orienter, par la recherche-développement, la
création technologique pour des savoirs désormais plus abstraits
et structurés, les capacités d'organisation et de coordination
sont, au XXe siècle, devenues primordiales. Les entrepreneurs de
la seconde moitié du XXe siècle ont, pour la plupart, une
formation gestionnaire ou administrative plutôt que technique. La
dépression de la fin du XXe siècle a révélé que pour la plupart
des entreprises il n'était difficile ni de mettre en oeuvre des
techniques sophistiquées, ni de fabriquer un bon produit ni de
produire davantage. En revanche, il était difficile de vendre la
production en se réservant des débouchés
chèrement disputés, c'est-à-dire en produisant au meilleur coût,
en organisant au mieux et en se procurant les ressources
financières les moins coûteuses. Toutes ces évolutions étaient
sensibles dès le début du XXe siècle. Dans les années 1920, la
diversité morphologique des entreprises était déjà grossièrement
identique à celle d'aujourd'hui, juxtaposant ou combinant de
grandes entreprises à organigramme complexe, des multinationales,
de petites et moyennes entreprises et des micro-entreprises. Cette
époque marque un aboutissement d'une évolution pluriséculaire des
entreprises vers des modes de contrôle de plus en plus complexes
de leur activité.
Ensuite, la crise des années 1930, la guerre et l'évolution des
gouvernements vers une attitude plus volontariste face aux
évolutions économiques marquèrent une césure majeure dans
l'environnement de vie des entreprises, avec l'insertion
croissante de l'État dans l'économie, qui n'était jusqu'alors que
restée soit relativement marginale, confinée à certains secteurs,
comme les transports ou l'armement, soit temporaire, comme durant
la guerre de 1914-1918. Si, dans certains pays, des
nationalisations font apparaître un nouveau type d'entreprise,
dans tous, même dans les plus libéraux, les relations entre les
entreprises et l'État devinrent un nouveau terrain sur lequel les
entrepreneurs allaient se concurrencer, pour tirer parti de la
réglementation, de la fiscalité, récolter des subventions,
profiter des marchés de l'État, client essentiel dans des secteurs
comme le bâtiment, les travaux publics, l'aéronautique, influencer
enfin la diplomatie pour obtenir des contrats à l'étranger. Dans
les pays où l'insertion de l'État dans l'économie a été
particulièrement accentuée et où l'influence de la haute
administration est très forte comme en France, le besoin de
compétences particulières pour entrer en relation avec
l'administration et les milieux politiques se traduit dans la
formation des dirigeants des grandes entreprises, issus souvent
des mêmes milieux, des mêmes écoles, voire des mêmes familles que
les hauts fonctionnaires. Dans les deux dernières décennies du XXe
siècle, un des principaux débats économiques et politiques, en
France, en Grande-Bretagne, dans les pays anciennement
socialistes, porte sur la relation entre l'entreprise et l'État,
qui est aussi un questionnement sur la fonction même de
l'entreprise.
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