L'expression firme ou société « multinationale > apparut pour
la première fois en 1960 sous la
plume de D. E. Lilienthal
(1960) :« De telles sociétés, qui ont leur
siège dans un pays, mais qui fonctionnent et vivent également
soumises aux lois d'autres pays, j'aimerais les définir ici sous
le nom de sociétés multinationales ». Le sujet allait
ensuite susciter une riche floraison de travaux. L'intrusion des «
multinationales » dans la science économique correspondait au
développement des activités des grandes entreprises américaines
dans le monde au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
ressenties souvent par les Européens ou les Latino-américains
comme une atteinte à leur indépendance économique nationale. Ce
type d'entreprises n'avait pas auparavant attiré l'attention non
seulement parce que son importance relative dans l'économie des
pays d'origine et dans les économies des pays d'accueil était
alors bien moindre que dans les années 1960, mais aussi parce
qu'il ne semblait pas mériter une analyse spécifique qui fût
différente de la théorie générale de la firme. Pourtant, des
entreprises, qui exerçaient leurs activités dans plusieurs pays,
existaient dès le milieu du XIXe siècle, voire avant.
Ces entreprises, appelées souvent «
internationales », se multiplièrent à partir des années 1880,
car nombre de grandes entreprises « modernes », nées à la fin du
siècle, étendirent très vite leurs activités à plusieurs pays. Le
phénomène n'était pas passé inaperçu des historiens, mais ils
l'avaient abordé dans une approche macro-économique avec l'étude
des investissements directs dans le cadre de l'analyse des
exportations de capitaux, sans mettre l'accent sur les agents, en
l'occurrence les entreprises, qui étaient les vecteurs de ces
flux. Depuis les années 1970, influencés par les travaux des
économistes, ils mènent des recherches dont la problématique vient
désormais de l'histoire des entreprises : origines, typologie,
secteurs d'activité, raisons du développement des multinationales.
La firme multinationale : un concept
imprécis
Entreprises commerciales, bancaires
ou financières à activité
internationale
Selon les auteurs, les critères qui
définissent les firmes
multinationales sont
variables.
La plupart d'entre eux comprennent
parmi elles les
maisons de
commerce et les
banques
qui ont des activités dans plusieurs
pays. Dans cette perspective, il
faudrait commencer l'histoire des
multinationales avec les grandes
compagnies commerciales de l'époque
moderne. Les négociants européens et
américains, qui pratiquaient des
opérations internationales, avaient
l'habitude, aux XVIIIe et XIXe
siècles, d'envoyer des parents ou
des associés diriger les succursales
dans les ports étrangers. Leur
structure « multinationale » était
fondée sur des organisations
familiales élargies. Les grands
banquiers, qui constituèrent
précocement des réseaux de
correspondants couvrant les
principales places financières,
firent de même. Pour participer au
développement des affaires liées aux
émissions d'emprunts publics, des
banquiers suisses protestants
vinrent s'installer à Paris à la fin
du XVIIIe siècle, puis des banquiers
allemands dans la première moitié du
XIXe siècle, en maintenant des
relations avec la branche de leur
famille restée sur place. Cependant,
si l'on met à part le cas des
grandes banques allemandes qui, à la
fin du XIXe siècle, établirent un
réseau d'agences en Amérique latine
et en Asie pour soutenir le
développement du commerce de leur
pays, ces différents établissements
commerciaux ou bancaires à activité
internationale restaient des
petites
entreprises, si ce n'est par
le volume des affaires traitées,
mais en tous cas par leur personnel.
Or on réserve habituellement
l'expression multinationale à des
entreprises de grande taille.
Des critères de définitions
restrictifs
Des
économistes comme Vernon (1973) ont
pris conscience que si l'on
considérait comme multinationale
toute entreprise qui avait au moins
une filiale, une succursale ou une
participation à l'étranger, cette
catégorie incluerait une majorité
d'entreprises qui n'auraient aucune
spécificité de comportement, alors
que le concept avait été forgé pour
insister sur la nouveauté de firmes
comme General
Motors ou
I.B.M.
Aussi proposent-ils, sans s'accorder
sur une définition unique, de
réserver cette expression à de
grandes entreprises dont une part
importante des
activités de
production - ce qui
exclut donc les réseaux de
distribution -
est le fait d'établissements situés
dans un autre pays que le siège
social et qui ont un certain
nombre d'implantations étrangères.
L'augmentation du nombre
d'implantations étrangères dans les
années 1950 et 1960 fut d'ailleurs
en partie le simple résultat de la
décolonisation
britannique, qui transformait
les établissements dispersés dans
l'Empire en établissements de
nationalités différentes.
Premières entreprises industrielles
internationales
Même si
l'on adopte des critères moins
exigeants pour le XIXe siècle, on
sera tenté de ne voir dans les
nombreuses entreprises qui
produisaient dans deux pays
seulement que des préfigurations de
la structure multinationale. Nombre
d'entreprises des États-Unis par
exemple s'installèrent ainsi au
Canada dès le début du siècle. En
Europe, Samuel
Colt fut, semble-t-il, le
premier Américain à fonder une usine
en 1852, à Londres, pour éviter que
ses armes, qui avaient été montrées
l'année précédente à l'Exposition
universelle au Crystal Palace,
fussent contrefaites dans un pays
dans lequel son brevet ne le
protégeait pas. Des précurseurs se
rencontrent également en
Grande-Bretagne ou en France dans la
première moitié du XIXe siècle. Les
entreprises cotonnières alsaciennes
avaient ainsi fondé des
établissements de production en
Suisse ou dans les pays allemands.
Les
historiens ont eu tendance à limiter
le phénomène multinational aux
grandes entreprises industrielles
modernes, au sens de Chandler, et
donc à l'interpréter selon la même
périodisation et avec la même
approche, comme
un
développement hors des frontières
des phénomènes d'intégration des
processus productifs et d'extension
du marché intérieur de consommation
de masse. Le choix de
l'implantation à l'étranger d'unités
de production plutôt que de réseaux
de distribution aurait résulté d'une
logique d'internalisation des coûts
de transactions qui aurait fait de
l'entreprise multinationale une «
organisation » plus efficace pour
vendre dans plusieurs pays que
l'entreprise produisant dans un seul
d'entre eux et exportant à partir de
cette base nationale. Notons que
Mira Wilkins (1970) considère comme
la première « vraie » multinationale
américaine la société
Singer.
Il était nécessaire de produire sur
place pour obtenir les commandes de
gouvernements qui auraient répugné à
acheter à l'étranger.
La
première grande phase d'expansion
hors des frontières (1890-1914)
A partir
de 1890, les entreprises américaines
choisirent résolument la voie de la
multinationalisation pour soutenir
leur pénétration des marchés
étrangers. Au désir d'éviter les
droits de douane ou de produire
national pour mieux gagner la
clientèle, pouvaient s'ajouter
d'autres raisons (nature du produit:
fragilité, coût de transport...).
Une
dynamique de développement ?
En
articulant sa réflexion sur les
études de Chandler, Mira Wilkins
(1974) a proposé une interprétation
du développement des entreprises
multinationales américaines en
trois étapes.
D'abord la multinationale s'est
présentée comme une organisation
mononucléaire.
L'entreprise avait peu à peu
effectué des investissements à
l'étranger, soit pour accroître son
marché, soit pour mieux
s'approvisionner. Elle était passée
de l'organisation d'un réseau de
vente ou de la fabrication sous
licence à la responsabilité de la
production directe à l'étranger.
L'opération était facilitée parce
que l'entreprise avait déjà acquis
une certaine expérience quant à la
gestion de plusieurs unités de
production dans des régions aux
caractéristiques différentes : la
grande taille et la diversité du
marché américain avait en effet déjà
soulevé des problèmes de
coordination comparables à ceux que
les multinationales allaient
affronter. Cette extension du marché
correspondait au développement de la
logique qui fondait le raisonnement
de Chandler : l'extension toujours
plus grande du marché dans les
secteurs de biens de consommation où
la production de masse était
techniquement possible. Puis, les
établissements implantés à
l'étranger tendaient à acquérir une
certaine personnalité, voire une
autonomie, en se développant
eux-mêmes. Ils pouvaient réinvestir
leurs profits en montant d'autres
unités dans le même pays ou dans un
pays voisin. L'entreprise
multinationale entrait alors selon
Mira Wilkins dans la seconde étape.
Chaque branche étrangère avait
désormais sa propre gestion et sa
propre politique. La maison-mère
coordonnait les activités des
branches et se réservait la
recherche et la mise au point de
nouveaux produits. La distinction
entre les décisions prises au niveau
des branches étrangères et
l'orientation générale des activités
définie par la maison-mère supposait
une structure organisationnelle très
souple. L'entreprise était alors
obligée d'adopter la structure
multidivisionnaire.
L'entreprise multinationale entrait
alors dans la troisième étape
lorsqu'elle se mettait, tout en
continuant à développer de nouveaux
produits, à prendre le contrôle
d'entreprises étrangères
importantes, qui avaient elles-mêmes
leurs spécificités, leurs réseaux de
filiales dans le même pays ou à
l'étranger. Désormais,
l'organigramme du groupe comportait
plusieurs centres autour desquels
gravitaient des satellites, avec une
très grande imbrication des pouvoirs
et des flux financiers. Il devenait
polynucléaire.
Les entreprises multinationales des
autres pays
Le développement des entreprises
multinationales européennes s'est
fait selon la même périodisation que
celui de leurs homologues
américaines : une
première phase
antérieure à 1914, une forte
expansion à l'étranger dans les
années 1920, une stagnation ou un
repli dans la décennie 1930.
Les historiens ont en général jugé
sévèrement les entreprises
multinationales britanniques,
influencés par le thème du déclin
industriel britannique, qui aurait
trouvé ses racines dans un manque de
dynamisme des entreprises dès avant
1914. Alfred Chandler a insisté sur
leur caractère familial, qui ne
pouvait qu'entraver le développement
de l'organisation mutidivisionnaire
et donc limiter leur efficacité. Les
entreprises-mères maintinrent en
effet souvent des liens lâches avec
leurs filiales étrangères, leur
laissant une grande autonomie. Mira
Wilkins (1986) évoque la faible
capacité d'adaptation des dirigeants
anglais d'entreprises dans un
environnement étranger qui ne leur
était pas familier. Mais aucune
preuve ne peut être apportée d'une
mauvaise performance des entreprises
britanniques à l'étranger qui
justifierait le soupçon d'une
entrepreneurial failure.
Il semble au contraire qu'avant
1914, les réseaux de vente, de
service après-vente, d'information
publicitaire et de crédit
britanniques aient été les meilleurs
du monde et que lorsque les
entreprises qui disposaient de ces
points d'appui passaient au stade de
la production sur les marchés où
elles vendaient, elles avaient des
atouts importants dont leurs
concurrents ne disposaient pas.
Autres
multinationales
Compte
tenu de la taille de son économie,
la Suisse a produit dès avant 1914
un nombre remarquable de grandes
entreprises multinationales comme
Ciba ou
Geigy
dans la chimie fine,
Brown-Boveri
dans le matériel électrique ou
Nestlé
dans l'alimentation. Très dénuée de
ressources naturelles (énergie,
matières premières), ne disposant
que d'un très petit marché
intérieur, l'industrie suisse ne
trouva dans la seconde moitié du
XIXe siècle sa voie de reconversion
industrielle que dans la
spécialisation sur des produits très
précis, incorporant une technologie
avancée, mais qui ne pouvaient être
fabriqués que pour un marché à la
taille du marché mondial. Nestlé
bâtit son développement sur une
innovation de produit, le lait
concentré, qui permettait de stocker
et de vendre au loin un produit
suisse traditionnel jusqu'alors
éminemment périssable. La précocité
du développement de l'usage de
l'électricité donna une chance à
l'industrie suisse. Faute de
charbon, la Suisse avait été très
handicapée lors de la première
révolution industrielle durant
laquelle les industriels
continuèrent d'utiliser la force des
moulins à eau au lieu d'adopter la
machine à vapeur. La mise au point
de la dynamo et du moteur électrique
permit à un pays jusqu'alors
défavorisé de disposer d'énergie à
bon marché. Aussi, les entreprises
suisses de matériel électrique
commencèrent précocement à produire
et à exporter, dans un secteur où le
retard technologique était difficile
à rattraper pour les entreprises
fondées plus tardivement. Fort liées
aux grandes entreprises électriques
allemandes avant 1914, elles prirent
leurs distances au lendemain de la
guerre.