Les circonstances (nature du marché, problèmes de financement)
particulières aux États-Unis, ne se retrouvaient pas à l'identique
dans les autres pays, parce que la taille du
marché intérieur différait, que la chronologie et les
modalités de l'industrialisation n'avaient pas été les mêmes, et
que la Grande Dépression
entraîna des conséquences divergentes. Les États-Unis étaient le
seul pays de grande taille dont la population avait des pouvoirs
d'achat élevés, et dont la diversité régionale et culturelle avait
obligé les grandes entreprises à imposer un produit standard qui
put être accepté par tous. Aussi la taille des plus grandes
entreprises en dehors des États-Unis, leur importance dans
l'économie nationale et le type de secteurs dans lesquels elles se
développèrent ne pouvaient-ils que présenter des différences avec
un « modèle américain », qui semble en fait unique en son genre.
La comparaison de la répartition par secteurs des grandes
entreprises est délicate, car il
n'est pas obligatoirement pertinent
de comparer les 100 ou les 200
premières entreprises de chaque
pays, qui peuvent correspondre à des
tailles où à des pouvoirs
d'intervention sur le marché très
différents. La répartition par
secteur du nombre d'entreprises ne
doit pas abuser : si la
concentration est forte dans un
secteur, le nombre d'entreprises est
faible, mais la valeur de leurs
actifs est importante.
En Grande-Bretagne, des
organisations peu centralisées et
des familles omniprésentes
Un mouvement de fusions eut lieu
dans l'industrie britannique dans
les années 1890, en même temps
qu'aux États-Unis, bien que la
conjoncture des deux pays fût très
différente. Il était peut être une
réponse à l'accroissement de la
concurrence durant la dépression ou
à l'adoption de techniques qui
rendaient possible une production de
masse; il était facilité par
l'enrichissement des classes
moyennes disposées à investir leur
épargne dans des valeurs
industrielles et par l'activité de
cabinets de promoteurs en sociétés
par actions comme Chadwick ou
Adamson & Collier & Co. En revanche,
une seconde
vague de fusions dans les
années 1920 eut des conséquences
beaucoup plus importantes. Elle fut
la conséquence des difficultés des
entreprises des secteurs anciens,
affrontés à des débouchés en
rétraction du fait des handicaps sur
les marchés extérieurs que la
politique monétaire de retour à la
parité d'avant guerre de la livre
sterling leur occasionnait, alors
que leur appareil productif tendait
à souffrir d'obsolescence. Les
dettes accumulées auprès des banques
les incitèrent souvent à fusionner
pour opérer une restructuration des
unités productives en concentrant
l'exploitation sur les
établissements les meilleurs.
A la fin du XIXe siècle, les industriels britanniques
s'efforcèrent de résister à la
baisse des prix par des
ententes,
dont beaucoup, restées informelles,
ne sont pas toujours aisément
perceptibles. Ils recoururent à la
forme du
cartel qui n'impliquait
qu'une organisation commune des
ventes de la part d'entreprises qui
restaient indépendantes; les cartels
fixaient les prix, les quotas de
production, la répartition des
marchés. La législation britannique
ne faisait pas obstacle à la
constitution de telles ententes. Sur
les 200 plus grandes sociétés de
1930, 140 avaient un conseil
d'administration contrôlé
familialement ; en 1948, la
proportion restait encore de 119 sur
200. Cela ne signifiait cependant
pas que ces familles occupaient
toujours les postes de direction. La
gestion familiale était cependant la
règle dans la construction navale,
la brasserie et plus généralement
les industries alimentaires. Les
entreprises, qui ressemblaient le
plus à leurs homologues américaines
dans les années 1920, étaient celles
qui les avaient imitées
consciemment, parce qu'elles avaient
des relations techniques ou
commerciales avec les États-Unis.
Ainsi lorsque des firmes
britanniques adoptèrent des
techniques de production de masse
mises au point outre-Atlantique,
conclurent des accords avec les
détenteurs des brevets, demandèrent
le soutien de conseillers
américains, elles évoluèrent en même
temps vers une structure
multidivisionnaire.
Structure des entreprises et déclin industriel britannique
Ces caractéristiques sont pour des historiens comme
Chandler
des défauts, la manifestation d'une
perte de dynamisme du capitalisme
industriel britannique à la fin du
XIXe siècle, voire une des causes
d'un déclin britannique précoce, que
les historiens britanniques, des
années 1960-1970, influencés par les
difficultés contemporaines de leur
pays, ont sans doute
exagéré.
Les analyses des responsables
britanniques de l'époque ont incité
à mettre en rapport les difficultés
des entreprises avec leur
organisation; ils ont, dans les
années 1920, mis tous leurs espoirs
de redressement dans une
rationalisation des entreprises,
qu'ils invoquaient comme une
panacée, sans être très précis sur
le contenu de ce concept. Plutôt que
de mettre en cause les techniques ou
l'organisation de la production ou
l'adaptation des produits fabriqués
à la demande de la clientèle, plutôt
que de risquer d'envenimer par une
restructuration des unités
productives un climat social déjà
dégradé par de très forts taux de
chômage dans les industries
anciennes, il était plus simple de
croire que les bons résultats des
entreprises américaines et
allemandes n'étaient dus qu'à leur
concentration financière et qu'à
leur organisation. Constater
cependant que les taux de croissance
diminuèrent à la fin du XIXe siècle
en Grande-Bretagne, alors que les
États-Unis et l'Allemagne faisaient
des progrès rapides, que dans les
années 1920, l'industrie britannique
contrastait par les difficultés
qu'elle connaissait avec celles des
autres pays industriels, est une
chose. Attribuer ces évolutions aux
caractéristiques des entreprises
britanniques en est une autre. Les
grandes entreprises ne constituaient
par ailleurs qu'une fraction
minoritaire du tissu industriel ; il
serait erroné de les faire seules
entrer en ligne de compte dans
l'analyse de l'évolution économique
de la période.
Rien ne permet d'affirmer que la
grande entreprise managériale à
l'américaine aurait pu améliorer la
performance britannique.
Les grandes entreprises allemandes
un capitalisme très « organisé »
La croissance industrielle allemande a présenté dans le
dernier quart du XIXe siècle des
similarités avec la croissance
américaine avec un taux moyen annuel
de + 1,8 % entre 1873 et 1913.
L'industrialisation se fit dans les
deux pays durant une phase de
ralentissement de la croissance des
premiers pays industriels, qui, au
cours du dernier tiers du XIXe
siècle, engendra une concurrence
accrue sur les marchés
internationaux, avec une tendance à
la baisse durable des prix qui était
un handicap pour la formation des
profits des entreprises. Mais, alors
que les entreprises américaines
disposaient d'un vaste marché
intérieur en progression, bien
protégé par la législation
douanière, les entreprises
industrielles allemandes ne
pouvaient se développer sur un
marché intérieur limité bien que
protégé, parce que les bas salaires,
qui avaient été un avantage au
niveau des coûts, avaient pour
conséquence de faibles pouvoirs
d'achat et parce que le monde rural
était fortement affecté par la
crise agricole
qui incita nombre de paysans des
provinces orientales à émigrer vers
le Nouveau Monde. En outre,
l'industrie allemande n'avait pas
des marchés extérieurs à défendre,
car, trop jeune encore, elle s'était
développée par substitution
d'importations sur son marché
intérieur et n'avait pas encore de
positions acquises; elle avait des
débouchés à conquérir en les prenant
à des concurrents bien établis.
Après quelques années euphoriques,
les
Gründerjahre, l'Allemagne
ressentit durement la crise de 1873
et connut une période de grandes
difficultés jusqu'au début des
années 1880, alors que la France ou
la Grande-Bretagne voyaient leur
activité ralentir plus
progressivement.
De grandes entreprises intégrées
La taille moyenne des entreprises industrielles allemandes
n'était pas au début du XXe siècle
plus élevée qu'en France. Mais la
concentration
était beaucoup plus forte
dans les secteurs de produits
intermédiaires et dans les biens
d'équipements, qui avaient été les
moteurs de la croissance dans la
seconde moitié du XIXe siècle, car
les entreprises étaient beaucoup
plus grandes et produisaient une
fraction plus importante de la
production. La structure la plus
fréquente y était oligopolistique,
le marché étant dominé par quatre à
vingt entreprises. Ces dernières
avaient poussé à un haut niveau la
concentration horizontale et
verticale, formant de puissants
groupes intégrés, les
Konzerne,
qui prédominaient dans les
charbonnages, la chimie,
l'électricité, la sidérurgie. Ce
haut degré d'intégration est
généralement analysé comme une
réponse aux insuffisances de
l'infrastructure économique et
commerciale des pays germaniques à
la veille de l'unification, qui
incitaient à intérioriser les
circuits d'approvisionnements et de
vente.
La cartellisation
La crise de 1873 suscita le développement d'une concentration
plus lâche, sous la forme de
cartels. Dans les années 1870, il
s'agissait simplement d'ententes sur
les prix de vente qui s'efforçaient
d'empêcher leur tendance à la baisse
et d'éviter une concurrence
désastreuse pour tous. Ils pouvaient
réussir dans les secteurs où le
nombre d'entreprises productrices
était faible et où la production
était suffisamment homogène pour
qu'un bureau de vente commun pût
commercialiser des produits
indifférenciés.
Les banques et le financement de la concentration
La dernière spécificité des grandes entreprises allemandes
était la
relation privilégiée qu'elles
entretenaient avec les banques,
pour des secteurs comme
l'électricité, la sidérurgie ou les
houillères, trois secteurs fortement
concentrés et organisés. L'influence
des banques sur la grande industrie
aurait atteint son apogée au
tournant du XXe siècle pour diminuer
ensuite. Si l'Allemagne ressemblait
aux États-Unis en ce que les
hiérarchies managériales et le
pouvoir des cadres supérieurs y
étaient développés dès le début du
XXe siècle, même si de grands
Konzerne restaient familiaux, la
différence était qu'aux États-Unis
ces managers étaient des
gestionnaires alors qu'en Allemagne
ils étaient davantage des
technocrates diplômés.
Consolidation de la concentration durant la guerre et
l'après-guerre
L'organisation de la production de
guerre donna l'avantage aux
grandes entreprises qui profitèrent
des commandes de l'État. La défaite,
les conséquences des traités de paix
et les turbulences du début des
années 1920 renforcèrent la
concentration. La situation de
défaillance du marché intérieur et
d'isolement économique de
l'Allemagne incitait à une
restructuration par une imitation
des structures américaines que l'on
tendait à considérer comme
responsables des succès industriels
de ce pays. Cette évolution était
favorisée parce que les ententes
limitées sous formes de cartels ne
suffisaient pas à promouvoir une
rationalisation des établissements
productifs, parce que les
difficultés monétaires réduisaient
l'influence des banques allemandes,
dont les ressources s'amenuisaient
et qu'en conséquence
les banques
américaines exerçaient une influence
croissante dans la grande
industrie allemande.
Les grandes entreprises françaises :
capitalisme familial, capitalisme
financier et ingénieurs
Le développement des grandes entreprises modernes françaises
fut plus tardif qu'aux États-Unis,
en Grande-Bretagne et en Allemagne
et modifia beaucoup moins la
structure du tissu industriel. Les
plus grandes entreprises françaises
étaient nettement plus petites que
celles des trois autres grandes
puissances aussi bien dans les
années 1900 que dans les années
1920-1930. La plus grosse entreprise
industrielle française par sa
capitalisation boursière en 1911,
Saint-Gobain,
représentait 149 millions de francs,
soit environ 30 millions de dollars,
moins du vingtième de l'U.S.
Steel. Ces grandes
entreprises ressemblaient à la fois
à leurs homologues allemandes et à
leurs homologues britanniques. Comme
en Allemagne, elles se trouvaient
surtout dans les secteurs de
l'énergie, des biens intermédiaires
et des biens de production; la
polarisation était même encore plus
accentuée. Les dirigeants salariés y
étaient aussi plus souvent des
ingénieurs que des commerciaux ou
des gestionnaires. Mais la structure
de l'organisation des entreprises et
les modes de financement étaient
fort différents. En revanche, les
grandes entreprises françaises se
rapprochaient de leurs homologues
britanniques par l'importance des
héritages familiaux et par leur
structure
organisationnelle assez lâche,
où la concentration existait surtout
au plan financier, avec une
prédominance de la
société
holding. Mais, les
entreprises françaises avaient un
degré d'ouverture sur l'extérieur
plus faible, et surtout, à la
différence des britanniques, elles
n'existaient guère dans les secteurs
de produits de consommation
courante.
Jouissant désormais d'un marché financier favorable, les
grandes entreprises, dont
l'inflation avait fortement diminué
l'endettement, et qui disposaient
d'aisance financière, purent
réaliser une seconde vague de
fusions, beaucoup plus marquée que
la première, entre 1928 et 1932.
Cette concentration du tissu
industriel français s'opérait avec
20 à 30 ans de décalage sur les
États-Unis et l'Allemagne, près de
10 ans après la Grande-Bretagne. Le
mouvement se brisa sur la crise, en
laissant subsister une structure
lâche de holdings. Cette
organisation, qui diluait les
risques et amortissait les
fluctuations, permit de
traverser la
dépression sans trop de dommages.
Peu de grandes entreprises firent
faillite.
Les zaibatsu : de grands groupes
financiers et industriels à
direction familiale
Les caractéristiques du marché japonais de biens de
consommation n'étaient pas, dans le
demi-siècle qui suivit la
Restauration Meiji (1868),
favorables à la naissance et à la
croissance de grandes entreprises de
type moderne. Les modèles de
consommation ne se modifièrent que
peu et le pouvoir d'achat de la
grande majorité de la population
stagnait à un niveau très bas. La
fabrication traditionnelle de
poteries, de meubles, de produits
alimentaire l'emporta longtemps.
Néanmoins, de grands groupes se
superposaient à cette poussière de
petits entrepreneurs et d'artisans,
dont beaucoup en dépendaient dans
des relations de sous-traitance.
Des origines bancaires et commerciales
Les particularités de l'industrialisation japonaise
expliquent la naissance de ces
zaibatsu. Dans les dix années qui
suivirent la Restauration, l'État
joua un grand rôle dans
l'implantation de l'infrastructure
économique, dans l'adoption des
technologies étrangères et dans la
fondation d'entreprises, afin de
hâter le processus de substitution
des importations par une production
nationale. La navigation maritime et
le commerce avec l'étranger étaient
le second secteur à partir duquel
les zaibatsu se développèrent.
Des « conglomérats » familiaux
Les grands zaibatsu familiaux, dont Mitsui et Mitsubishi
étaient les plus importants, avaient
quelques traits communs. Leurs
relations
étroites avec le gouvernement
avaient été un des facteurs de leur
réussite. Ils avaient tous également
une structure
conglomérale, c'est-à-dire
qu'ils étendaient leur contrôle à
plusieurs secteurs qui n'étaient pas
obligatoirement liés par des
relations amont ou aval. Les groupes
choisirent leurs secteurs
d'implantation au gré des ventes
d'entreprises par l'État, puis des
opportunités ultérieures. A
l'intérieur de ces secteurs, ils
tendirent à pratiquer la
concentration horizontale. Mais la
politique de constitution des
groupes ne reposait ni sur un projet
d'intégration de tout un processus
productif, ni sur une intention
d'accaparer le marché d'un produit.
Aussi, à partir des secteurs
initiaux du groupe, la
diversification des activités
augmentat-elle très rapidement,
allant même jusqu'à l'éparpillement.
Transformation en holdings
Au début du XXe siècle, les zaibatsu devinrent de plus en
plus des groupes à dominante
industrielle, avec une très forte
diversité des activités. La Première
Guerre mondiale accéléra cette
évolution. Mitsubishi étendit ses
activités à la métallurgie non
ferreuse, à la chimie et au textile.
Cette dispersion des capitaux avait
deux conséquences. D'abord ces
groupes étaient très
gros par leurs
actifs, mais ne jouissaient pas
nécessairement de positions
oligopolistiques pour les
produits qu'ils fabriquaient.
Ensuite, la diversité des activités
incitait à une certaine
autonomie de
gestion de chaque branche de
l'entreprise, l'unité n'étant
assurée que par des liens
financiers.