HISTOIRE ÉCONOMIQUE

Dans cette rubrique nous avons choisi d'étudier brièvement quelques fonctionnements de l'économie afin de mieux comprendre les mécanismes économiques sous-jacents aux événements historiques, nous aurons aussi l'occasion de nous intéresser aux entreprises et entrepreneurs du XVIIIe siècle au début du XXe siècle...

 

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Les grandes entreprises industrielles américaines

 
 
La forme de la grande entreprise industrielle employant une hiérarchie de cadres dans une organisation complexe se développa d'abord outre-Atlantique. On constate deux types de structures :  la structure «multidivisionnaire», qui succéda à la structure «multifonctionnelle». Deux voies distinctes y conduisirent. Dans les secteurs de biens de consommation, les exigences de la consommation de masse aboutirent, par intégration de la distribution, à la constitution d'entreprises de très grande taille. Au contraire, dans les secteurs de produits intermédiaires, le môme résultat fut atteint par une vague de concentration horizontale dans les années 1890-1900.

Les déterminants de l'apparition de la grande entreprise américaine

La mobilité plus grande de la société américaine, sa croyance dans l'égalité des chances au départ et dans la méritocratie favorisèrent sans aucun doute l'émergence d'un type social nouveau, le cadre supérieur, subordonné en tant qu'employé, mais situé à un niveau élevé dans la hiérarchie sociale de par sa compétence et sa valeur personnelle. Les sociétés européennes assimilaient davantage la supériorité sociale au fait de ne pas être subordonné, si ce n'est à l'État, et à celui d'être propriétaire; les hommes de valeur étaient incités à créer des entreprises au lieu de travailler chez autrui, ou bien à entrer dans le service public. Sans doute la faiblesse de l'institution réglementaire fédérale et la diversité de la législation des États favorisèrent-elles aussi, aux États-Unis, les grands mouvements de concentration et les développements d'un capitalisme sauvage qui aboutit à la constitution des grandes entreprises. En France en revanche, les grandes opérations industrielles et financières restaient sous le regard bienveillant de l'État. Chandler (dans Stratégies et structures de l'entreprises, 1962) a privilégié un facteur explicatif, qui suffirait, selon lui, à rendre compte de l'antériorité américaine: la consommation de masse. L'innovation en matière d'organisation et le changement d'ordre de grandeur de la taille des entreprises auraient été une réponse à une forte augmentation de la taille des marchés grâce à l'amélioration des transports et à celle de la circulation de l'information. Elles furent rendues possibles par le progrès technique qui permettait désormais la production et la distribution de masse. Une grande uniformité des goûts, caractéristique dès le XVIIIe siècle de la société américaine, était également un facteur favorable au développement de la production de masse.

Chandler estime donc que les grandes entreprises modernes apparurent dans les secteurs de biens de consommation de masse où une révolution technique, dans la seconde moitié du XIXe siècle, allait rendre possible la production de masse.
Mais quelles sont les conditions techniques de la production de masse ? La production de masse fut le résultat d'un accroissement de la vitesse des opérations productives, qui incita à les intégrer dans un même processus continu, qui économisait la main-d'oeuvre et transformait dans la même usine la matière première en produit fini, conditionné pour la vente. Comme la production dépassait les capacités de vente des circuits commerciaux existants, les firmes durent en créer de nouveaux, en assumant elles-mêmes la distribution; elles durent aussi susciter la consommation en recourant à la publicité. Comme la maîtrise des réseaux de commercialisation était indispensable avant même de commencer à produire, elle constituait un barrage à l'entrée dans le secteur qui protégeait efficacement les entreprises pionnières. Un des changements impliqués par la révolution de la consommation de masse fut, aux États-Unis, de faire entrer dans la consommation courante des particuliers ou des petites entreprises des machines qui ne pouvaient être vendues si leur entretien n'était pas assuré par un réseau de distribution. L'efficacité de la publicité, la rapidité des livraisons et la vente à crédit étaient également d'importants atouts commerciaux.

Les grandes entreprises, produits de la concentration horizontale

Dans les années 1880-1900, un mouvement de fusions affecta l'industrie américaine, qui trouva son apogée entre 1895 et 1904, années durant lesquelles 1800 entreprises se regroupèrent en 157 sociétés. Ces fusions résultèrent, comme pour les chemins de fer, de l'
échec de la politique d'entente sous la forme de cartels, qui fut la première tentative de résistance à la baisse des prix de la part des producteurs durant la décennie 1870.

Lutter contre la baisse des prix

La baisse des prix, avec la dépression économique dont la crise de 1873 marquait le début, était accentuée par l'accroissement de la concurrence entraîné par la construction des lignes de chemins de fer qui rendaient soudainement beaucoup plus homogène le marché américain jusqu'alors très segmenté régionalement. La construction ferroviaire modifia beaucoup plus les caractéristiques du marché aux États-Unis qu'en Europe occidentale, où les distances étaient plus faibles et où des réseaux de transport traditionnels efficaces existaient déjà. Les industriels cherchèrent à consolider leurs ententes en établissant des participations croisées dans leurs entreprises et aboutirent à des structures de holding. Quand celles-ci furent attaquées devant les tribunaux, ils se rabattirent sur une forme souple que permettait le droit anglo-saxon, le trust, forme par laquelle les trustees étaient dépositaires d'actions qui leur étaient confiées en échange de certificats de dépôts d'actions. Ils utilisaient le droit de vote qui était attaché à la possession des actions. Cette forme juridique de concentration évitait d'immobiliser de grosses masses de capitaux dans la détention de titres. Elle permettait donc de créer de très larges structures de contrôle. Le durcissement de la législation contre les trusts et les ententes aurait incité en fin de compte aux fusions, alors que le laxisme du législateur britannique en ce domaine aurait encouragé la multiplication des holdings.

Le grand mouvement des fusions

L'intensification des fusions entre 1895 et 1904, dont certaines marquèrent la naissance de grandes entreprises modernes, ne fut pas un processus indispensable à la croissance de l'industrie moderne, mais plutôt le résultat contingent de trois facteurs : le développement à la fin du XIXe siècle de techniques de production à forte intensité capitalistique (l'intensité capitalistique se mesure avec le coefficient de capital, rapport entre le capital fixe mis en oeuvre pour produire et la valeur de la production. La seconde industrialisation s'est caractérisée par une forte hausse de l'intensité capitalistique dans l'industrie), la très rapide croissance de ces industries qui avaient de gros besoins en capitaux dans les années 1890 au moment où intervint une forte crise économique qui débuta en 1893. A la différence des grandes entreprises qui avaient résulté dans la décennie antérieure d'une intégration verticale de la production vers la distribution, les grandes entreprises qui naquirent de la concentration horizontale à l'extrême fin du XIXe siècle n'acquirent pas des positions définitives sur le marché et parmi celles qui n'adoptèrent pas ensuite une stratégie d'intégration, certaines connurent l'échec.

La grande entreprise moderne aurait-elle atteint sa maturité aux Etats-Unis vers 1914-1918 ?

Division fonctionnelle et structure « multidivisionnaire »

Chandler affirme qu'au moment de la Première Guerre mondiale, les grandes entreprises américaines auraient déjà mis au point la structure multidivisionnaires qui allait s'enrichir plutôt que se modifier au XXe siècle. Deux organisations s'étaient succédé. La première étape fut à partir des années 1870 l'adoption d'un organigramme centralisé dans une structure unitaire, dite structure en U, qui se différenciait selon les fonctions (division fonctionnelle). Mais au début du XXe siècle, la rigidité de fonctionnement que cet organigramme impliquait, qui ne séparait pas les tâches de gestion au jour le jour de la formulation des politiques à long terme et qui s'adaptait mal à des activités dispersées selon les régions ou selon les produits, conduisit à adopter une structure plus décentralisée, dite multidivisionnaire ou en M. Dans ce nouvel organigramme, des activités comme la vente ou la recherche-développement pouvaient fonctionner avec une relative autonomie au niveau des produits ou des régions. Les cadres supérieurs de la direction générale ne s'occupaient que de la politique générale et de l'allocation des ressources entre les divisions alors que les cadres des niveaux intermédiaires prenaient les décisions quotidiennes d'exploitation à l'intérieur de leurs services. Pour Chandler cette seconde forme, qui s'esquissait au début du XXe siècle, était la forme d'organisation véritablement moderne. Au cours des années 1900, le caractère managérial progressa fortement dans l'industrie au détriment du caractère entrepreneurial. Les grandes entreprises étaient alors dirigées par des hommes ou des familles qui avaient fait fortune et dont le pouvoir reposait sur la propriété d'une partie du capital. Toujours selon Chandler, les professions de cadres moyens et de cadres supérieurs avaient déjà trouvé leur identité et constituaient déjà des fractions non négligeables de la population américaine dans les années 1900.

De nouvelles organisations du travail

Aux origines de « l'organisation scientifique du travail »

Lorsque la concurrence s'intensifia avec les débuts de la Grande Dépression et qu'elle tendit à faire baisser les prix, les entreprises cherchèrent à comprimer leurs coûts. Les ingénieurs s'efforcèrent alors d'étudier, avec leurs méthodes, l'organisation du travail, afin d'en améliorer la productivité en la rendant «scientifique». Par exemple le principe de Metcalfe était que chaque commande faite à l'usine donnait lieu à une fiche sur laquelle les chefs d'ateliers notaient systématiquement les horaires de travail, les matériaux et les machines utilisés, les salaires payés. L'analyse des fiches permettait de faire un calcul exact des coûts, d'imputer les frais généraux aux prix de vente, de contrôler la productivité de la main d'oeuvre et de comparer le travail entre les ouvriers et entre les ateliers. Mais le défaut de la méthode de Metcalfe était manifeste : les chefs d'atelier n'avaient pas le temps de remplir correctement les fiches et ils ne tenaient pas non plus à exercer cette activité de contrôle qui risquait de détériorer leurs relations avec leurs subordonnés. On proposa alors qu'un personnel spécialisé de cadres contrôleurs fût affecté à la tâche de contrôle des temps et de rédaction des fiches. Mais cette intrusion dans l'organisation du travail qui était assumée auparavant par les ouvriers eux-mêmes et par les chefs d'atelier ne pouvait rencontrer que de la résistance. L'organisation scientifique du travail impliquait donc non seulement un contrôle du travail par des employés chargés de chronométrer mais aussi une étude préliminaire par des ingénieurs, qui représentait un investissement important, mais profitable pour de grandes entreprises. Le second développement sur lequel débouchait l'organisation scientifique du travail était une nouvelle définition d'une juste rémunération du travailleur.

     

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Sources

- Verley, Patrick (1997). Entreprises et entrepreneurs du XVIIIe siècle au début du XXe siècle. Editions Hachette.

 

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