Du
Moyen Age à l'époque moderne, des marchands et des négociants
aventureux ont risqué leurs capitaux dans l'espoir de gros
profits; ils ont ainsi créé et perfectionné les instruments d'un
capitalisme naissant. Riches d'esprit
d'entreprise, capables de tisser des réseaux internationaux
complexes, ils pourraient à juste titre être nommés «
entrepreneurs », mais dans un sens très général. La réussite de
leurs affaires reposait au premier chef sur la
rapidité de leur information
sur l'état des marchés. La correspondance
commerciale était le travail quotidien dont dépendait le
gain final. En revanche, ils n'avaient que peu d'expérience de la
maîtrise des techniques de production et de la gestion de la
main-d'oeuvre, car ils préféraient acheter à des producteurs
indépendants et ne dirigeaient, dans leurs maisons de commerce,
que quelques employés. Le développement des activités des
négociants eut pour conséquence, dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, d'amoindrir les différentiels de prix entre places
commerciales et donc d'affaiblir leurs profits. D'autres capacités
étaient requises pour la gestion des grands domaines agricoles à
l'époque moderne, qui étaient dirigés, pour le compte de leurs
propriétaires, par des intendants,
déjà de véritables « managers ». Du fait des coûts importants de
transports relativement au prix des
produits, dès que la distance augmentait, ils se trouvaient
rarement dans des rapports de concurrence entre eux. Ils pouvaient
cependant profiter des fluctuations internationales de prix, comme
en cas de mauvaises récoltes dans un pays voisin. Ils
diversifiaient enfin parfois l'économie du domaine en adjoignant
aux travaux agricoles des activités minières ou sidérurgiques, en
particulier dans la Grande-Bretagne de la fin du XVIIe siècle.
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En face de ces maisons de
négoce
international ou de ces
domaines
agricoles qui mettaient
en application certaines
techniques de gestion, des
formes d'organisation de la
production industrielle
existaient déjà dès l'époque
moderne qui correspondaient
beaucoup mieux à ce que l'on
appelle aujourd'hui des
«entreprises».
Différents types
d'organisation coexistaient.
Certaines étaient des formes
décentralisées et peu
structurées de gestion de la
main-d'oeuvre qui, soit était
composée de
travailleurs à façon
(voir ci-contre), soit était
employée au travers d'un
système de sous-traitance.
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Le travail à façon |
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Type
d'organisation du
travail dans
lequel
l'entrepreneur
donneur d'ordres
confie la matière
première à des
travailleurs qui
travaillaient dans
leur propre
logement ou
parfois à de
petits ateliers
qui exécutent
l'ouvrage et
restituent le
produit terminé.
La rémunération
correspond au prix
de la façon,
convenue d'avance,
et indépendant
du temps
effectivement mis
pour réaliser le
travail.
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Elles étaient souvent le fait de
marchands, dont l'aire d'activité était limitée à un espace
national. Ces derniers avaient intégré des activités productives,
devenant « marchands-manufacturiers
», afin de mieux contrôler leurs sources d'approvisionnement et la
qualité des produits qu'ils commercialisaient. D'autres types
d'organisation résultaient d'un processus inverse de
complexification des fonctions à partir d'ateliers artisanaux qui,
en se développant, devaient, s'ils ne travaillaient pas pour le
compte de marchands donneurs d'ordre, résoudre eux-mêmes les
problèmes posés par l'accès à des marchés plus vastes que les
marchés locaux et par l'information sur les goûts et les besoins
de la clientèle. Précocement existèrent aussi de grandes
entreprises concentrées (protofabriques),
qui développèrent les premières une
discipline du travail et parfois une
division du travail qui préfiguraient celles de l'usine
moderne. Dans ces entreprises pionnières du XVIIIe siècle,
l'entrepreneur avait désormais à organiser
la production, à maîtriser les
techniques, à percevoir l'évolution
des marchés, à diriger la
main-d'oeuvre, à investir.
Parmi ces nombreuses fonctions, dont la combinaison définit
l'entreprise moderne, la fonction de commercialisation passait au
second plan.
Dans l'entreprise industrielle de la
première industrialisation, les héritages anciens se retrouvent,
les rémanences sont nombreuses. Mais désormais, pour les
contemporains, la spécificité de l'activité de l'entrepreneur,
chef de l'entreprise personnelle ou familiale, était claire: il
était au centre du progrès de son entreprise. La continuité de
l'entreprise était assurée par la succession
des générations; dans des familles patronales de régions
comme l'Alsace ou le Nord de la France, la conscience d'une
continuité de la firme qui devait dépasser l'horizon de vie du
patron et qui pouvait mener à comprimer les profits immédiats pour
des objectifs de très long terme
était une motivation majeure. La fonction entrepreneuriale était
de combiner les facteurs de production et que la possession des
capitaux était un attribut secondaire.
L'opposition classique, depuis
Alfred Chandler (1977), entre un
âge des petites et moyennes entreprises traditionnelles soumises
totalement, dans les deux premiers tiers du XIXe siècle, à la «
main invisible » du marché et celui
des grandes entreprises multidivisionnaires dont la «
main visible des managers » règle les
relations mutuelles et l'adaptation aux marchés, est grossièrement
exacte, mais mérite d'être nuancée.
Dès les débuts de l'industrialisation, les entreprises cherchèrent
à infléchir le libre jeu de la concurrence à leur profit, à
exercer une influence sur le marché et à réduire l'incertitude de
leur environnement. A défaut de rompre la concurrence par leur
grande taille et par des pratiques oligopolistiques, les
entreprises du XIXe siècle recouraient à l'entente par la
constitution de réseaux familiaux et
à l'innovation technique ou
commerciale par la mise au point de
nouveaux produits - des secrets industriels jalousement gardés -,
afin de devancer les concurrents et de se réserver des segments de
marché. Dans certains secteurs cependant, dans la
sidérurgie ou, hors de
l'industrie proprement dite, dans les
chemins de fer, les nécessités techniques avaient fait
naître de très grandes entreprises
qui géraient un personnel très nombreux et qui étaient amenées à
prendre leurs décisions et à se financer en fonction de prévisions
à beaucoup plus long terme. Mais ces grandes entreprises restaient
atypiques dans un tissu industriel de petites et moyennes
entreprises. La grande dépression de la fin du XIXe siècle a hâté
les évolutions. Ces entreprises qui, au XXe siècle, allaient
assurer une part croissante de la production industrielle dans les
pays développés apparurent dans les principaux pays industriels
entre 1880
et 1930. Elles continuèrent de se développer
ensuite, mais sans que de profondes modifications altèrent leur
nature. Elles n'éliminèrent cependant jamais les petites et
moyennes entreprises, dont la vigueur au XXe siècle est continue
et dont la créativité innovatrice suscite de nouveaux produits où
elles peuvent trouver un terreau propice à leur développement. Les
grandes entreprises du XXe siècle
fonctionnent toujours en symbiose avec un tissu très vivace de
petites et moyennes entreprises.
Le cadre général de l'activité des
entreprises est donné par l'évolution des techniques, des
productions, des populations actives, des productivités. A
l'intérieur de cet environnement, l'analyse ne peut que reposer
sur des généralisations à partir de cas particuliers, parfois
d'échantillons de cas particuliers dont on peut espérer que la
représentativité est satisfaisante, soit parce que la taille de
l'échantillon diminue la marge d'incertitude, soit parce que dans
des secteurs très concentrés l'étude de quelques grandes
entreprises suffit à témoigner pour l'ensemble. En revanche, les
innombrables petites et moyennes entreprises qui ont constitué le
tissu industriel moyen des pays occidentaux (une centaine de
milliers sans doute en France au XIXe siècle) sont
irrémédiablement inconnaissables
hormis quelques informations statistiques globales et quelques
archives d'entreprises conservées, à partir desquelles les
historiens s'efforcent de reconstituer un savoir cohérent.