Toutefois
l’histoire s’oppose à la science, si l’on prend ce
mot en un sens étroit et si on le réserve à des
disciplines telles que la physique ou l’analyse économique;
en effet, l’histoire est connaissance d’événements,
c’est-à-dire de faits,
alors que la science est connaissance des
lois qui régissent les faits. La physique établit
la loi de la chute des corps; si un historien s’occupait
de corps qui tombent, ce serait pour raconter des chutes. Il
en ressort que l’opposition qu’on établit trop souvent
entre les faits historiques, qui seraient «ce
que jamais on ne verra deux fois», et les faits
physiques, qui se répéteraient, est erronée; un «fait»
physique (la chute de telle feuille de tel arbre) est non
moins unique, dans
l’espace et le temps, qu’un fait «historique» (la
chute de tel empereur): il n’est pas moins historique que
ce dernier. La véritable différence n’est pas entre les
faits, mais entre les disciplines: la
connaissance historique est un corps de faits et la science
est un corps de lois. Il peut donc exister, et il
existe effectivement, une histoire des faits physiques (par
exemple, l’histoire de la Terre ou celle du système
solaire); inversement, il peut ou pourra y avoir un jour des
sciences relatives aux événements humains: ce sont les «sciences
humaines», telles que la théorie économique ou la
linguistique générale; mais ces
sciences humaines ne raconteront pas ce qui est arrivé
aux hommes: elles établiront des lois relatives à
des événements humains.
Comme
on le voit, «histoire» n’est nullement
synonyme d’«histoire humaine»: la nature, elle
aussi, a son histoire et ses historiens. Il serait inexact
de croire que seul l’homme a une histoire, ou que seule
l’histoire des hommes nous intéresse parce que nous
sommes hommes nous-mêmes; l’histoire est une discipline
intellectualiste, elle ne répond pas essentiellement à un
besoin existentiel, elle n’est pas taillée sur le patron
d’un anthropocentrisme ou d’un humanisme. On comprend néanmoins
quelle est l’origine de cette erreur: quantitativement,
pour ainsi dire, on écrit beaucoup plus d’histoire
humaine que d’histoire de la nature; on peut donc estimer
qu’en gros il n’est d’histoire que des hommes. Après
tout, on raconte des chutes d’empereurs et de rois, mais
non des chutes de corps pesants; il existe bien une histoire
de la nature, mais elle se borne à quelques secteurs étroitement
délimités, histoire de la Terre, histoire de l’évolution
et de la diffusion des espèces vivantes. Si l’on raconte
des chutes de rois, et non des chutes de balles de plomb, ne
serait-ce pas parce que les rois et leurs sujets nous intéressent
comme hommes, alors que les balles de plomb n’éveillent
en nous aucun écho humaniste?
Il
n’en est rien; notre attitude devant l’histoire de la
nature est exactement la même que devant l’histoire
humaine. Certes, si nous faisons l’histoire de la Terre ou
des plantes cultivées, nous ne racontons pas, en revanche,
celle des chutes des différentes feuilles: mais c’est
pour les mêmes raisons qui font que, racontant les
vicissitudes des empires et les variations des coutumes,
nous ne racontons pas cependant, une par une, les coupes de
cheveux des différents hommes ou leurs naissances et noces.
Ces raisons sont au nombre de deux.
La
première est que, par définition, il
n’est d’histoire que de ce qui change. Or, ni le
mécanisme de la foudre, par exemple, ni le fait que
l’homme se nourrit, qu’il a deux jambes et qu’il est
sexué, n’ont changé depuis les origines; dès lors, il y
a seulement lieu de faire une description
non historique du processus de la foudre et de la
division en sexes de l’espèce humaine (cette division
donnerait lieu à un récit historique si l’humanité
cessait un jour d’être sexuée). On voit donc pourquoi,
quantitativement, l’histoire des hommes remplit plus de
volumes que celle des faits naturels: l’homme change
beaucoup plus que la nature, inanimée ou même vivante; il
a, comme on sait, des cultures; ses mœurs, ses institutions
varient beaucoup dans le temps et l’espace. Il
ne reste donc pas grand-chose de non historique à dire sur
l’homme.
La
seconde raison qui décide de quoi il y aura histoire est
plus subtile, mais elle est capitale pour comprendre quelle
est l’essence de la connaissance historique. Qu’elle
porte sur la nature ou sur l’homme, cette dernière n’est
pas connaissance de la singularité des événements, mais
de leur spécificité, de ce qu’ils offrent
d’intelligible. L’intellect, comme tel, ne
s’intéressera pas à ce coup
de foudre singulièrement (qui est tombé, par exemple, sur
un arbre qui était cher à notre cœur): il s’intéresse
au mécanisme de la foudre. De même, un historien sérieux,
c’est-à-dire désintéressé, par opposition à un
conteur d’anecdotes, à un propagandiste ou à un
historien nationaliste, ne s’intéresse pas à
l’histoire de France parce que c’est celle de la France
et qu’il est français: il
s’intéresse à l’histoire pour l’amour de
l’histoire; s’il raconte l’histoire de
Louis XIV,
elle sera pour lui l’histoire d’un représentant de
l’espèce royale, l’histoire du détenteur, unique par définition,
du rôle monarchique sur la scène historique; il ne s’intéresse
pas à Louis XIV
à la manière dont Montaigne se sentait lié à La Boétie:
«parce que c’était lui, parce
que c’était moi»; l’histoire
est impersonnelle et la singularité (tel personnage,
tel arbre) n’y figure qu’ès qualités, par ce
qu’elle offre de spécifique.
Voilà
pourquoi l’histoire humaine ne se présente pas comme le
recueil des biographies de tous les hommes un par un, et
pourquoi l’histoire de la nature ne raconte pas des coups
de foudre un à un. Voilà aussi d’où vient l’idée
confuse que l’histoire humaine n’est pas l’histoire
des individus, mais celle «des sociétés
humaines», ou «de l’homme
en société», de ce qu’il y a de «collectif»
chez l’homme. En fait, le mot juste est celui de spécificité;
donnons-en deux exemples, empruntés, l’un aux choses
humaines, l’autre à la nature. J’entreprends d’écrire
la vie des paysans nivernais sous
Louis
XIV. L’un de ces paysans, nommé Pierre à
la Guillaume, est mort assez jeune après avoir épousé une
veuve qui avait du bien au soleil; en matière religieuse,
il était «conformiste saisonnier» et faisait
ponctuellement ses pâques, etc. Vais-je raconter la vie de
ce Pierre? Non, car, historien désintéressé,
je n’ai aucune raison de m’intéresser singulièrement
à ce paysan plutôt qu’à n’importe quel autre de ses
semblables; il n’est pas mon ancêtre et, quand il
le serait, ce n’est pas l’histoire de ma propre famille
que je suis en train d’écrire. Or, dès que je cesse de
m’intéresser à ce Pierre «parce
que c’est lui», je m’aperçois que tous les
détails de la vie de Pierre sont à
confronter avec les détails correspondants de la biographie
de chacun des autres paysans nivernais: la mortalité
aux différents âges, le mariage, les secondes noces, la
politique matrimoniale, la répartition de la propriété,
la pratique religieuse; ce sont autant de traits spécifiques
de la vie des paysans nivernais. Ainsi, à un recueil de
biographies de paysans, je substituerai un recueil d’items spécifiques;
ce recueil n’est pas autre chose que l’«histoire des
paysans nivernais». Dans cette histoire, la biographie de
Pierre se retrouvera tout entière, mais
volatilisée, ventilée en différents items :
Pierre aura conservé tous ses traits spécifiques, mais
perdu sa singularité d’individu. De la même manière, si
j’étudie historiquement un grand homme, Louis XIV, sa
singularité s’éparpillera entre le rôle spécifique du
roi, qu’il est seul à remplir, le rôle d’amant, ou
celui de malade; ce sont autant d’items
pour l’histoire des institutions politiques, de la vie
sexuelle et de la médecine.
L’histoire
de la nature porte pareillement sur le spécifique. Vais-je
raconter les événements naturels qui se sont succédé sur
une surface donnée de l’écorce terrestre, par exemple
sur le glacier de Talèfre, dans le massif du Mont-Blanc? À
la suite d’un gros orage, le front de la moraine s’écroulait;
deux ans plus tard, les chutes de neige étaient
exceptionnellement abondantes; au siècle suivant, une
colonie de marmottes s’installait aux abords du glacier.
À vrai dire, comme nous n’avons aucune raison de préférer
singulièrement le glacier de Talèfre à n’importe quel
autre canton de la Terre et que la plupart de ces événements
ont leurs correspondants dans ces cantons, la plus grande
partie de la chronique physique de Talèfre se dispersera
entre des items
qui sont la climatologie, la zoologie, la glaciologie, la
morphologie, etc. Certains pourtant
demeurent irréductibles, constituent des changements, sont
une histoire: l’histoire de la structure et du
relief de la région de Talèfre, qui est un chapitre de
l’histoire géologique du massif du MontBlanc; et, de
fait, les géologues n’ont pas manqué d’écrire cette
histoire. En somme, nous n’écrivons pas l’histoire par
goût de la singularité des événements, par amour ou piété
envers l’individuel; nous n’y mettons pas du nôtre.
C’est bel et bien une partie de la connaissance du monde
et de l’homme qui ne se ramène pas à des répétitions
ou à des lois; il faut nous résoudre à décrire
historiquement ce résidu, si nous voulons ne rien ignorer
de la nature et de l’homme.
Si
nous affirmons ainsi qu’il existe un strict parallélisme
entre l’histoire de l’homme et celle de la nature, ce
n’est pas du tout que nous ayons une conception scientiste
de l’histoire humaine. Tout au contraire, nous avouons
hautement qu’une différence énorme sépare ces deux
histoires: l’homme délibère, la nature ne le fait pas; l’histoire
humaine deviendrait un non-sens si on négligeait le fait
que les hommes ont des buts, des fins, des intentions.
Si les épisodes historiques n’étaient que des tranches
de déterminisme, alors, quand Bismarck
envoie la dépêche d’Ems, le
fonctionnement du télégraphe devrait être détaillé au même
titre que la délibération du chancelier, et l’historien
aurait commencé par raconter quels processus biologiques
avaient commencé par amener la venue au monde du même
Bismarck. On peut spéculer longuement sur l’explication
historique, le rôle des lois et des sciences humaines en
histoire, les grandes théories sur l’histoire, le déterminisme
historique, etc., mais un fait massif, premier, ne doit tout
de même jamais être perdu de vue: l’histoire
est un roman vrai et la conception que l’historien
se fait de la «causalité» historique est exactement la même
que celle que se fait un romancier de la causalité, telle
qu’il la met en œuvre dans son roman; aussi est-il
surprenant que plusieurs livres étudient «la causalité en
histoire»: pourquoi en histoire précisément?
L’intérêt épistémologique de pareils livres serait
exactement le même si leurs auteurs avaient étudié
comment nous expliquons le divorce de Dupont ou le fait que
Durand a pris ses vacances à la montagne plutôt qu’à la
mer. Plus simplement encore, on pourrait étudier la
causalité dans l’Éducation sentimentale ou
la Recherche du temps perdu. L’histoire humaine
diffère donc grandement de l’histoire de la nature et même
de celle des espèces vivantes; mais
cette différence lui vient de son objet: l’homme, non de
l’implantation de la connaissance historique.
En
répudiant ainsi le scientisme, on se donne les coudées
franches pour affirmer au contraire le caractère
strictement intellectualiste de la connaissance historique.
L’histoire est une entreprise mue par une curiosité pure
et simple: rien de ce qui est historique n’est étranger
à l’historien, de même que rien de ce qui est naturel
n’est indifférent pour le naturaliste. Il faut le
rappeler fortement: il a été trop
longtemps à la mode de prétendre que l’histoire n’est
pas connaissance objective, qu’elle est la conscience que
les peuples prennent d’eux-mêmes (comme si l’on n’écrivait
que son histoire nationale!), que la vision que nous avons
du passé reflète nos valeurs présentes, qu’en écrivant
l’histoire nous y projetons notre condition... À
vrai dire, c’est là un genre d’affirmations
passablement gratuites et invérifiables;
qu’est-ce que «nos» valeurs, notre
condition? Enfin, nul ne se trompe volontairement:
comment peut-on reconnaître et avouer un manque
d’objectivité de la connaissance historique, sans que cet
aveu soit par lui-même le présage d’un prochain retour
à l’objectivité? C’est ne rien comprendre à la
connaissance historique, et à la science en général, que
de ne pas voir qu’elle est une activité
sous-tendue par une norme de véracité. Ce
qui est vrai, c’est qu’il existe une dimension sociale
de l’historiographie: souvenirs nationaux et dynastiques,
mythes collectifs, etc. Mais précisément, depuis le
premier jour, depuis Hérodote
et Thucydide,
l’histoire des historiens se définit contre la fonction
sociale des souvenirs historiques et s’est posée comme
relevant d’un idéal de vérité et
d’un intérêt de pure curiosité. Assimiler
l’histoire scientifique aux souvenirs nationaux dont elle
est issue, c’est confondre l’essence d’une chose avec
son origine; c’est ne plus distinguer la chimie de
l’alchimie, l’astronomie de l’astrologie. Quelle
science, quelle discipline n’a pas aussi sa dimension
sociale? La psychanalyse ou la physique ne se
confondent pas pour autant avec l’image populaire de la
psychanalyse ou avec les applications de la physique.
L’historien,
à son insu, serait-il borné dans sa vision par l’optique
de la société qui est la sienne? Max
Weber l’affirmait, mais les exemples qu’il en
donne sont la meilleure réfutation de son affirmation. Nous
nous intéressons à l’histoire grecque, prétendait-il,
tandis qu’à nos yeux les guerres des tribus cafres ou
peaux-rouges ne sont pas de l’histoire. Comme elles
semblent lointaines, ces affirmations qui ne datent pourtant
que de trois quarts de siècle! Car, précisément depuis le
début du XXe siècle,
l’histoire a accompli sa seconde
mutation. La première avait été celle par laquelle
elle s’était arrachée à sa
fonction de mythe collectif, pour
devenir connaissance désintéressée de la pure vérité:
les Grecs sont les auteurs de cette mutation. La seconde
mutation, la nôtre, est celle par laquelle nos historiens
ont peu à peu pris conscience du
fait que tout était digne de l’histoire :
aucune tribu, si minuscule soit-elle, aucun geste humain, si
insignifiant soit-il en apparence, n’est indigne de la
curiosité historique; il n’y a pas
une «grande histoire», qui serait politique,
et le reste, qui ne vaudrait guère: tout, jusqu’à la
moindre coutume, au moindre geste, recèle sa signification
spécifique et intéressera l’historien, le sociologue,
l’ethnographe, le démographe... On n’a pas le droit
d’ignorer quelle est la double leçon du travail des
historiens depuis un siècle: que
l’histoire est connaissance objective, mue par la curiosité
désintéressée, et non expression d’une situation
existentielle; et que tout ce qui est historique est
digne de l’histoire. Quand
Heidegger
voit dans l’histoire une projection dans le passé de
l’avenir que s’est choisi l’homme, il ne fait qu’ériger
en philosophie anti-intellectualiste l’historiographie
nationaliste du siècle dernier: ce faisant, comme la
chouette de Minerve, il s’est éveillé un peu trop tard.
Dans ce dossier nous allons explorer les différentes
méthodes et disciplines qui se cachent derrière le mot
"Histoire".