Cet exposé des méthodes
et des objectifs assignés à la science historique,
respectant la chronologie historiographique, fait apparaître
assez le jeu de réactions, de discussions constructives, qui
a présidé à l’élaboration de ces différentes définitions.
C’est assez dire que les débats méthodologiques
ne sont pas clos; et que la maison des historiens
compte maintes chapelles attachées à la défense et
illustration de toutes les formules, les plus dépassées
comme les plus ambitieuses. Deux points paraissent mériter
l’attention à l’heure actuelle: d’une part, la facilité
avec laquelle cohabitent dans un même milieu professionnel et
intellectuel, des conceptions aussi différentes – voire
antagonistes – de l’histoire; d’autre part, l’ampleur
du débat ouvert avec les autres sciences humaines
(sociologie, anthropologie notamment) qui contestent le
discours historique.
La
coexistence pacifique des écoles historiques
La coexistence pacifique
des écoles historiques doit s’entendre sur deux plans:
d’une part, à l’intérieur de chaque milieu national, où
cohabitent des historiens attachés à telle ou telle formule,
d’autre part sur le plan international.
En Amérique, la communauté
historienne réunit dans ses congrès annuels des tenants de
toutes obédiences, dûment authentifiées: spécialistes de
l’histoire des idées attachés aux normes de l’histoire
philosophique à la manière de Benedetto
Croce, tout comme les animateurs de la nouvelle école
quantitativiste, dont les promoteurs se passionnent pour la
modélisation strictement économique, allant jusqu’à
construire le modèle du développement économique des États-Unis
au XIXe siècle dans l’hypothèse où les chemins de fer n’auraient
pas été inventés. De même, en Italie, se côtoient des
historiens marxisants, disciples d’Antonio
Gramsci, des spécialistes de pure économie
passionnés uniquement par les productions de laine, de soie
ou de safran, et encore les derniers héritiers de
Croce.
En Allemagne occidentale, la
tradition positiviste continue à dominer l’Université,
contrôlant les chaires d’histoire générale, tandis que
les nouvelles chaires (et centres) d’histoire économique,
créées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont
aussi attachées à l’étude sectorielle exclusive que leurs
homologues d’Allemagne orientale la répudient. Sans doute,
des frictions, des concurrences de clientèle peuvent apparaître
ici et là: dans telles universités allemandes ou helvétiques,
l’histoire économique est reléguée dans les facultés de
sciences sociales; dans les universités françaises,
l’histoire économique et sociale peut encore faire figure,
ici et là, de parent pauvre, de même que dans les
commissions du Centre national de la recherche scientifique.
Mais au total, la juxtaposition
pacifique est la règle.
Dans les pays socialistes, où
l’organisation de l’enseignement et de la recherche est
soumise à une direction idéologique inspirée du marxisme-léninisme,
une telle cohabitation est en droit impensable. Là prévaut
la conception du matérialisme
historique avec toutes les implications dans le choix
des thèmes d’étude comme des méthodes d’investigation.
Il est pourtant frappant de constater, à la lecture des œuvres
publiées comme dans les contacts personnels, que ce carcan idéologique
n’a pas la rigueur que d’aucuns imaginent; la lutte des
classes, en tous temps et tous lieux, n’est pas l’unique
objet des études entreprises; surtout, il est remarquable de
constater dans maints ouvrages une dichotomie lourde de sens
entre les postulats constamment réaffirmés, au moins dans
des introductions chargées de bonnes citations, et la
pratique du récit historique, qui révèle un attachement
inattendu à la méthode positiviste la plus platement, la
plus mécaniquement utilisée: tel historien soviétique spécialiste
d’histoire diplomatique, et particulièrement de
l’alliance franco-russe de 1890, en serait la plus belle
illustration.
Sur le
plan international, il est bien évident que la même
coexistence se manifeste avec plus d’éclat encore:
les congrès internationaux d’historiens en fournissent
l’illustration. Dans ces vastes rassemblements, des milliers
de personnalités réaffirment avec vigueur dans rapports et
discussions leurs positions de principe et la validité de
leurs travaux. Le sort fait dans ces assemblées aux débats méthodologiques
est particulièrement significatif: la jeune Association
internationale des historiens économistes avait, lors de son
premier congrès, décidé d’instituer dans ses assises
quinquennales une section de méthodologie; celle-ci a
fonctionné en tout et pour tout une fois au Congrès
d’Aix-en-Provence en 1962 (sa résurrection est annoncée
pour 1970 à Leningrad). Ce qui donne une bonne part de son
sens à cette coexistence, accord tacite de non-élucidation,
de non-confrontation, plus que reconnaissance implicite de
telle et telle méthode. Attitude dangereuse en outre, en un
temps où le discours historique est
contesté par d’autres sciences humaines.
Contestations
des sciences voisines
Il convient en fait de
distinguer deux niveaux, où l’histoire en tant que science
se trouve remise en question par des sciences aux objectifs
impérialistes, capables à la limite de lui dénier toute
finalité spécifique.
Un premier débat est ouvert
par les sociologues et psychologues sociaux, qui prétendent rendre
compte de tout devenir social: l’Association des
sociologues de langue française n’a-t-elle pas organisé,
en octobre 1968, un congrès consacré au problème des
mutations, sans y inviter un seul historien? En fait, le débat
peut assez bien être cerné en termes de variables et de corrélations:
les sociologues en quelque domaine que ce soit, construisent
leurs modèles explicatifs à l’aide de paramètres, assez
nombreux, dont le jeu est d’observation plus ou moins aisée.
Parmi ces paramètres, ils font figurer le temps (au même
titre que les distances, les effectifs de la famille, le
niveau de vie mesuré en salaires ou revenus, etc.). Sur les
échelles de variation, le temps figure donc comme une simple
donnée, semblable aux autres – espace de temps régulièrement
délimité (du style t 0, t 1, t 2),
certes point réversible, mais nullement privilégié. Alors
que pour l’historien, non seulement le
temps est irréversible, mais créateur de mutations, ou de
continuités, qui pèsent sur le devenir des groupes et
des sociétés globales. Sans doute naguère les historiens
(particulièrement les spécialistes de politique) ont-ils
poussé trop loin en ce sens, lorsqu’ils prétendaient que
le succès justifie la politique. Ce reliquat d’une idéologie
théologique est abandonné. Ce qui demeure en question ici
– et fait l’opposition irréductible entre historiens et
sociologues – est le pouvoir créateur du devenir humain,
dans nos sociétés occidentales du moins, toujours attachées
à lier le présent au passé, à justifier le présent par le
passé. Quiconque a pratiqué l’histoire contemporaine de
sociétés apparemment emportées dans une accélération sans
fin de mutations techniques et scientifiques répétées ne
peut que reconnaître le bien-fondé du point de vue
historique.
Plus fondamentale est la
contestation structuraliste, sous deux formes au moins, celle
de Claude Lévi-Strauss et
celle de
Michel
Foucault. Le premier développant avec la plus
grande ampleur les résultats de ses recherches sud-américaines
en arrive à redéfinir, au fil de ses Mythologies
mieux encore que dans ses premiers livres, un donné humain
fondamental, face auquel l’histoire n’a de sens que comme
lecture de l’accidentel. La démonstration, en matière
d’autojustification, est donnée dans les dernières pages
de la «deuxième mythologique», Du miel aux cendres,
où Lévi-Strauss affirme posément que la seule différence
qui sépare les Nambikwara des Grecs, c’est que, brochant
sur ce fonds commun, les Grecs ont vécu un fameux miracle,
alors que les Nambikwara sont demeurés en l’état antérieur.
Mais ce miracle grec n’a pas d’autre explication que l’accident
– ou la série cumulée de menus accidents, fruits du sort
– qui est du domaine de l’historien: «L’analyse
structurale concède [à l’histoire] une place de premier
plan: celle qui revient de droit à la contingence irréductible...
Pour être viable, une recherche tout entière tendue vers les
structures commence par s’incliner devant la puissance et
l’inanité de l’événement.» Autrement dit, le
domaine de l’historien est celui de ce hasard,
grâce auquel rien ne se répète
dans l’évolution de l’humanité: ce qui ramène
l’historien aux définitions positivistes du XIXe
siècle.
Plus subtile sans nul doute est
la démarche de Foucault, amorcée dans Les Mots et les
Choses, confirmée dans L’Archéologie du savoir.
Philosophe lui aussi, Foucault s’attache à décrypter les
discours des sciences humaines et réduit en poussière
l’histoire des sciences, comme l’économie politique, la
biologie, telle qu’elle était décrite jusqu’ici; de là,
il met en question tout discours
historique dans la mesure où celui-ci n’est pas capable
de reconstituer le langage d’une époque – du
XVIIIe siècle
notamment –, reprochant en un sens aux historiens de
n’avoir pas reconstitué l’univers mental des sociétés
d’autrefois, tel que le réclamait
Lucien
Febvre il y a un quart de siècle. Foucault,
dans son Archéologie, en vient à affirmer
l’inutilité du discours historique, du moins tel qu’il le
connaît.