INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

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Histoire totale, histoire dialectique

 
 

Histoire totale, histoire dialectique

Le discours de l’historien, enrichi de problématiques plus larges et, simultanément, des méthodes adéquates pour les traiter, s’est ainsi affiné au cours des dernières décennies. Les historiens s’orientent vers la recherche interdisciplinaire non plus seulement par curiosité et sympathie à l’égard des sciences humaines voisines, mais par la nécessité même du dialogue.

La résurrection intégrale du passé

De ce renouvellement global, le meilleur témoignage est dû à la plume du plus grand spécialiste en matière d’histoire diplomatique: Pierre Renouvin, dans l’introduction à sa collection «Histoire des relations internationales», en 1953, souligne combien celle-ci, de type international, doit se renouveler en étudiant l’évolution des forces sociales, économiques, spirituelles même, qui ont pu exercer une influence sur les diplomates, les gouvernements et les peuples dans la mesure du moins où cette évolution a été décrite et expliquée par les historiens. S’agissant de savoir quelle histoire reconstituer pour expliquer le présent, il n’est pas vain de constater un accord de principe.

Bonne façon au demeurant d’expliquer l’ambition d’histoire totale affirmée, plus ou moins ouvertement, par nombre d’historiens aujourd’hui, comme si la célèbre formule de Michelet, «la résurrection intégrale du passé», retrouvait ses vertus. Encore convient-il de s’entendre sur ces définitions et leurs implications méthodologiques. Plusieurs thèses récentes proclament nettement de tels choix: Le Roy Ladurie, au début de ses Paysans de Languedoc, Deyon pour Amiens au XVII e siècle, Dreyfus pour Mayence au XVIII e siècle. Dans un espace géographique et temporel bien délimité, tous proposent, à parts inégales toutefois, une reconstitution de la vie économique, des structures sociales, des activités culturelles: «Économies, Sociétés, Civilisation» en somme, c’est-à-dire le sous-titre en forme de programme de la revue Annales. Selon leurs préférences et selon la richesse de la documentation, la place faite à chacun des volets du triptyque est plus ou moins grande. Cependant la tripartition n’est au plus que juxtaposition: il s’agit d’histoire moins totale que totalisante, par addition des différents secteurs, traités de façon autonome, et sans que soit impliquée toujours une vision originale. Il s’agit en quelque sorte d’une solide rénovation de l’«histoire générale» telle que l’écrivaient les universitaires du XIXe siècle, riche en tableaux et récits plus ou moins colorés et complets.

Rendre compte de toutes les structures et de leurs relations

L’histoire totalisante n’est pas dialectique. En effet, l’histoire dialectique – qu’elle utilise ou non le jargon classique des infrastructures et des superstructures – implique nécessairement l’étude des relations qui existent, dans la longue durée comme dans la conjoncture courte, entre les différents éléments qui constituent la vie d’une société. L’historien explique l’essentiel et rend service aux spécialistes des sciences sociales lorsqu’il démontre les mécanismes qui lient culturel et économique, par exemple: comment faire une bonne histoire économique de l’Ancien Régime sans retrouver le poids psychologique de la charge seigneuriale sur la paysannerie? Comment comprendre la soif des terres de la bourgeoisie sans saisir l’attrait, social et psychologique, du prêt usuraire dans les campagnes, représentant parfois jusqu’à 10% de la rente foncière proprement dite? Ainsi comprise et cultivée, l’histoire dialectique récuse tout déterminisme qui imposerait la prédominance d’un facteur – le facteur économique notamment – sur tous autres, en tous temps et en tous milieux. L’«économisme» du XXe siècle a induit en erreur plus d’un chercheur dans ces trente dernières années. Comme le soulignait Lucien Febvre, à propos du marchand du XVIe siècle français, les structures religieuses avaient dans la société de ce temps infiniment plus d’importance qu’aujourd’hui. Cela impose à l’historien de les placer dans des perspectives spécifiques, de «modéliser» leurs relations avec les autres modes d’activité en des termes qui en rendent compte.

La définition de l’histoire dialectique implique une autre exigence de méthode: le refus non seulement de privilégier, mais aussi d’isoler quelque structure que ce soit, si ce n’est aux fins d’analyse partielle, reconnue comme telle et située dans une perspective globale. Une étude d’opinion ou de mentalité n’a pas de sens si elle est menée sans référence aux réalités représentées et sans établir la relation qui permet de mesurer sublimations ou frustrations. Il en serait de même d’une histoire des tensions sociales qui se bornerait à décrire les émotions et mouvements sans indiquer le rapport entre motivations reconnues et conditionnements des groupes en présence, ou encore d’une recherche d’histoire économique uniquement soucieuse de flux, de pôles de croissance ou de variations conjoncturelles réelles mais ignorante de la façon dont ces mouvements ont été perçus, acceptés ou combattus par les agents économiques. Vérités simples qui énoncent, non des postulats théoriques d’une dialectique immuable et transcendantale, mais les règles élémentaires d’une problématique qui commande la fécondité d’une recherche: en l’état actuel du mouvement des idées historiographiques, l’histoire dialectique représente sans nul doute l’exigence la plus haute qui soit proposée aux chercheurs soucieux de définir une méthode apte à appréhender le réel dans toute sa complexité. À ce titre, la perspective globale et dialectique est une obligation pour l’historien préoccupé de définir la méthode la plus féconde, la plus efficace.

     

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Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
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