La formule d’histoire
quantitative est à la mode, et revendiquée par maints bons
esprits comme la seule qui ait de l’avenir: un économiste
de la faculté de droit de Paris, Jean Marczewski en a exposé
les postulats dans une Introduction à l’histoire
quantitative qui a pris allure de manifeste; la faculté
des lettres de Caen possède un Centre de recherches
d’histoire quantitative, qui a publié quelques études; le Centre
de recherches historiques de la sixième section de l’École
pratique des hautes études se consacre désormais
presque uniquement aux recherches de cet ordre, non seulement
dans le domaine économique et social, mais aussi en
anthropologie historique. Les États-Unis possèdent une
importante école d’historiens économistes qui travaillent
dans les mêmes directions, notamment sur les modèles du
développement économique américain au XIXe
siècle; on peut se référer aux travaux de Fogel.
Tous les projets et programmes
impliquent l’utilisation des moyens les plus perfectionnés
pour manipuler l’information
quantifiable, c’est-à-dire l’ordinateur
– ou, mieux dit, le calcul opérationnel. Ce dialogue de
l’historien et de la machine en est à ses débuts, mais il
bénéficie d’emblée d’un prestige exceptionnel, qui
tient à la fois aux facilités d’exploitation de
l’appareil convenablement ravitaillé (appuyer sur quelques
boutons pour obtenir en une fraction de seconde une réponse
qui aurait demandé des journées de travail), et à la
possibilité entrevue de récupérer une masse documentaire
accablante, dont l’exploitation manuelle, mécanographique
même, dépassait les forces de tout chercheur individuel, ou
entouré de collaborateurs. Avec
l’utilisation de l’ordinateur réapparaît l’exigence
ancienne de traiter toute la documentation de façon
exhaustive: ainsi l’histoire économique et sociale,
la plus riche en matériel brut statistique, accéderait au
même niveau d’exactitude que la plus traditionnelle.
Il
n’existe pas encore de «manuel» décrivant des règles
d’utilisation de l’ordinateur propres aux historiens; deux
problèmes retiennent, semble-t-il, l’attention des premiers
utilisateurs. Il y a celui de la programmation,
toujours difficile, des données qui doivent être fournies
aux mémoires et à la «bibliothèque» (des sous-programmes
d’opérations élémentaires) de la machine. Cette mise en
machine exige une cohérence logique extrême, puisque tout le
fonctionnement ultérieur dépend de ce point de départ.
Quelques exemples récents, associant ordinateur et
cartographie automatique, permettent de souligner les
difficultés de l’opération: l’identification
socioprofessionnelle des conscrits du XIXe
siècle, à l’échelle nationale, est impossible sans
multiples contrôles locaux, dès l’instant où les
greffiers des registres emploient le terme de laboureur en
deux ou trois sens différents, au nord et au sud de la Loire,
à l’est et à l’ouest du Rhône; dès l’instant où le
mot de voiturier veut dire ici conducteur de chevaux, là
marinier de péniche. À plus forte raison les données
strictement anthropologiques (couleur du poil, malformations
congénitales, traits du visage) supposent-elles des mises au
point préalables d’une extrême rigueur, c’est-à-dire un
long travail qui contraste fortement avec la grande rapidité
des passages (ou tours) eux-mêmes. En second lieu,
l’utilisation du calcul opérationnel pose le problème
général du jeu combinatoire: le meilleur rendement des
machines est obtenu lorsque les données programmées
comportent un petit nombre de variables sur lesquelles
brochent des combinaisons complexes qui constitueront autant
d’interrogations posées à la machine. Ainsi l’enquête
anthropologique entreprise sur les dossiers de conscription
joue avec le temps (de la Restauration à la fin du Second
Empire), avec l’espace géographique, avec l’origine
professionnelle des conscrits et de leurs familles. Mais il
arrive fréquemment qu’un dossier historique présente un
grand nombre de variables quantifiables, et en même temps un
nombre limité de rapports à mettre en valeur: sans doute
programmeur et historien peuvent-ils travailler ensemble à
regrouper et réduire le nombre de ces variables, en sorte que
l’utilisation de la machine soit plus «rentable»; mais il
leur est difficile de multiplier les relations permettant de
rendre le jeu plus intéressant. Toute documentation
quantifiée – ou quantifiable – ne relève certainement
pas, ipso facto, de ces modes de calcul; il peut paraître
vain, en outre, de mettre en machine des données soumises à
des variables trop simples, pour démontrer par exemple que
les conscrits, fils de bouchers ou boulangers, sont plus
grands ou plus solidement constitués que des fils de manœuvres.
Par contre, la rigueur formelle de la programmation ligne à
ligne et de la manipulation des différents paramètres soumet
l’historien à une exigence de logique
qui n’a pas d’équivalent et qui suffirait à légitimer
l’engouement actuellement manifesté par les néophytes.