INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Divers >>> Introduction aux études historiques

L'histoire sociologisante

 
 

DÉmile Durkheim à Marcel Mauss et à Maurice Halbwachs, la sociologie du premier tiers du XXe siècle a, en France, exercé une influence déterminante sur l’historiographie, bien plus que n’ont pu le faire les plus grands sociologues américains, Talcott Parsons, David Riesman ou Paul Felix Lazarsfeld. Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque la sociologie française eut pris une orientation sectorielle, par spécialisation industrielle, culturelle, religieuse, des transferts se sont même effectués de la sociologie à l’histoire: sous l’impulsion de Gabriel Le Bras, apparut la sociologie religieuse rétrospective, soucieuse de reconstituer les continuités spirituelles. Les travaux de Christiane Marcilhacy, sur le milieu du XIXe siècle, constituent le correspondant (grâce à une série d’enquêtes particulièrement imposantes ordonnées par l’évêque) des enquêtes et études de sociologie religieuse, dont Fernand Boulard a fait la synthèse dans les années cinquante. L’exemple est exceptionnel: beaucoup d’autres champs de la recherche sociologique se prêtent mal à d’aussi riches comparaisons, à commencer par la sociologie industrielle.

Une documentation trop importante

Cependant l’essentiel est dans le domaine des techniques (mieux vaudrait dire méthodes) utilisées par les sociologues pour faire face à une documentation surabondante, et peu à peu utilisées par les historiens, non sans peine d’ailleurs, en raison des traditions héritées de l’étude des périodes antique et médiévale, où l’historien peut toujours escompter une lecture exhaustive de la documentation. La sécurité que donne le rassemblement de tous les documents, encore possible, à la rigueur, en politique, dans la définition étroite du terme, n’a évidemment pas de sens pour les périodes moderne et contemporaine dans le domaine de l’histoire sociale ou culturelle. Bon gré mal gré, les chercheurs ont été amenés à mettre à l’épreuve pour leur compte des méthodes élémentaires de la sociologie, comme le sondage et l’échantillon.

Même s’il répugne à la formule classique du «systématique au hasard», l’historien qui est aux prises avec des séries longues ordonnées chronologiquement (par le classement archivistique au moins) ne peut mieux faire que d’opérer un sondage, à intervalles réguliers, en étudiant toutes les années 0 et 5 d’une suite de procès criminels, de bordereaux de permis de chasse, etc. La régularité assure la validité de la séquence ainsi construite – et la distingue du coup de sonde, qui consisterait à extraire une seule année (fût-elle choisie selon des critères externes acceptables), sans autre étude. Toute manipulation d’un grand ensemble de documents modernes, comme les registres d’acquisition de bourgeoisie, les livres d’impositions urbaines, afin de reconstituer les comportements, les attitudes d’un groupe, d’une collectivité, suppose la pratique du sondage méthodique: la démographie historique en donne depuis des décennies les meilleurs exemples.

La détermination d’un échantillon représentatif d’une société tout entière, d’une classe ou groupe, ou d’une unité sociale géographique, ville, ensemble rural, pose des problèmes plus difficiles. La difficulté est ici de déterminer les choix en fonction d’éléments considérés comme typiques ou particulièrement caractéristiques. La validité de la méthode est de moins en moins contestée, peut-être pour des raisons extérieures au métier, comme l’expérience fréquemment répétée depuis quelques années de l’extrapolation des résultats aux élections présidentielles et aux référendums à partir d’un échantillon très restreint exactement représentatif d’un corps électoral comptant 28 millions de personnes. Assurément la construction de l’échantillon représentant un groupe comme la noblesse champenoise ou les gens de robe à Rouen au XVIIIe siècle n’est-elle pas chose facile; elle suppose une démarche en deux temps: l’établissement et la mise à l’épreuve d’un pré-échantillon. Là encore, l’historien, submergé par trop d’inventaires après décès, de contrats de mariage, de donations et de legs, par exemple, n’a pas de meilleure ressource que d’utiliser cette méthode, d’un maniement difficile, mais d’un «rendement» sûr.

Le secours de la linguistique

L’analyse de contenu est la troisième acquisition des historiens qui mérite encore mention: elle est utilisée par les sociologues et psychologues sociaux, quand ils ont pour tâche de dépouiller les textes d’interviews non directifs, d’analyser des dossiers de presse, de confronter des témoignages prolixes (correspondances, comptes rendus de débats parlementaires, d’audiences judiciaires, etc.). L’analyse thématique pratiquée couramment par les spécialistes des sciences sociales habitués à confronter des opinions disparates, à mesurer des fréquences, des taux de répétition, etc. permet à l’historien de dépasser le stade de la critique textuelle positiviste, sans pour autant abandonner celle-ci. Dans ce domaine, la linguistique moderne vient prendre le relais et propose à l’historien une sémiologie encore plus raffinée. Elle exploite vocabulaire et syntaxe. Il est sans doute trop tôt encore pour jauger aussi bien l’accueil fait à ces innovations par les historiens déjà férus de sémantique que le parti qu’ils en tireront. Derrière ces novations d’ordre linguistique, toute une sémiologie est en voie de constitution, mais cette démarche tâtonnante ne se laisse pas encore appréhender aisément.

Au demeurant, la relation sociologie-histoire ne laisse pas de poser quelques questions gênantes: s’il est vrai que l’histoire sociale, histoire des hommes vivant en société, est désormais la seule qui vaille d’être cultivée, autant et plus que l’histoire des individus, comme se plaisent à le répéter aussi bien Pierre Vilar que P. Goubert, il peut être étonnant de constater que les contacts méthodologiques entre histoire et sociologie ne sont pas plus importants. Cela tient-il à la prédilection que manifestent les générations actuelles de sociologues pour l’enquête directe par questionnaires, que les historiens ne peuvent pratiquer, sauf exception, étant donné le matériel dont ils disposent? Peut-être est-ce simplement l’effet du grand nombre des théories sociologiques: il y en a maintenant autant que de sociologues, qui sont plus étroitement dépendants du climat social et intellectuel, voire d’une certaine praxis sociale, que les historiens.

     

Page précédente

Page suivante

 
 
 

Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
Copyright © Yannick RUB