INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

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Conjoncturalisme et structures

 
 

Les échanges dans le domaine économique, de l’économie politique à l’histoire, ont été les plus fructueux, les plus anciens aussi; d’un pays à l’autre, de profondes différences sont d’ailleurs sensibles. Par exemple, en Allemagne occidentale, tels historiens économistes restent attachés à des formes sectorielles d’analyse respectant les vieilles distinctions, agriculture, industrie, commerce, transports: en témoignent les luxueuses revues Tradition et Scripta mercaturae, largement subventionnées par de grandes entreprises, bancaires et industrielles. En Angleterre, prédomine, sous l’influence des travaux de Joseph Schumpeter, l’histoire des entreprises et des entrepreneurs: de style monographique, très attachée à reconstituer le devenir – ascension, voire déclin – d’unités économiques considérées comme caractéristiques. L’une et l’autre formule a ses adeptes en France et dans bien d’autres écoles nationales.

Les «conjoncturalistes» français

La démarche française est originale; elle fut dominée pendant un tiers de siècle par l’œuvre et la personnalité d’Ernest Labrousse, qui suivit d’autres chemins: l’étude des conjonctures (sur le modèle de la crise qui coïncide avec le règne de Louis XVI, 1774-1791) a orienté longtemps la recherche des historiens économistes; elle a largement contribué à acclimater dans la problématique générale le doublet conjonctures-structures. Cette originalité de l’histoire économique française tient en partie à son point de départ: d’autres groupes, ailleurs, prenaient leurs modèles dans les travaux d’économistes comme Schumpeter et Keynes; en France, les travaux d’un sociologue économiste, François Simiand, attaché à l’étude du mouvement des prix, de la monnaie et des classes sociales ont fourni le point de départ. 

L’ambition d’Ernest Labrousse fut de saisir l’évolution sociale, à travers les fluctuations des prix et des revenus, comme il en a donné l’exemple (malheureusement inachevé) dans La Crise de l’économie française. Cependant historiens français et étrangers ont tous été touchés par la fièvre des économistes attachés à expliquer, sinon conjurer, la crise économique des années 1929-1935: le mouvement des prix, baromètre de la vie économique, est devenu dès lors l’argument essentiel sur lequel reconstruire les cycles, longs ou courts, qui rythment celle-ci; les ensembles dont les différents paramètres sont accessibles aussi aux historiens (fluctuations monétaires, salaires, prix, revenus) définissent divers types de conjonctures: cycles courts, mouvements saisonniers, rythmes séculaires parfois baptisés du nom de leur inventeur, Juglar, Kondratieff

Ernest Labrousse a imbriqué dans cette typologie complexe les phases A et B de Simiand, reconnu dans la crise de l’économie française à la veille de la Révolution une récession courte dans un mouvement séculaire (A) de prospérité couvrant le XVIIIe siècle. L’articulation, le jeu des conjonctures, est devenue pour trente ans la préoccupation majeure des historiens économistes; tel s’y est exercé au sujet de l’espace méditerranéen du XVIe siècle, tel autre en ce qui concerne l’Atlantique portugais.

Le plus bel exemple qui puisse en être donné est fourni par l’œuvre majeure de Pierre Chaunu, Séville et l’Atlantique au XVIe siècle, longue description conjoncturelle des relations entre l’Espagne et l’Amérique espagnole depuis la conquête jusqu’aux lendemains de la disparition de Philippe II. Une fois admises des constantes (structurelles) géographiques, climatiques, géopolitiques, l’historien suit, reconstitue et commente mois après mois, année après année, l’ensemble des échanges transatlantiques assurés par le port de Séville. Là comme ailleurs, se pose le problème de l’articulation qui permet de passer des conjonctures aux structures; voire d’une analyse (conjoncturelle) à l’autre (structurelle). Il reste que cette méthode, à la fois, s’est imposée aux historiens économistes et a été adoptée dans tous les secteurs de l’histoire.

L’identification des constantes structurelles

Conjoncture et structure sont les modes d’analyse utilisés par les historiens de la société, des mentalités, de la culture; cette double perspective permet en somme d’assumer tous les temps de l’histoire. À la limite, la conjoncture la plus courte se réduit en une perspective synchronique, non plus diachronique, et se définit par l’ensemble des traits reconnus pour un moment donné: ainsi reconnaissons-nous des saisons de l’esprit, un climat intellectuel ou spirituel identifié dans une période de temps plus ou moins courte. Chacun dispose d’indices comparables à celui des prix; l’historien des sociétés mesure ainsi le pourcentage des chômeurs, des grévistes, la fréquence des émeutes frumentaires, des contestations cérémonielles... À l’opposé, l’étude structurelle s’attache à l’identification des constantes, des relations qui durent pendant des siècles ou des décennies, et des mutations lentes qui peuvent se produire au cœur d’une telle continuité; ainsi en est-il des structures de la parenté, tissu des relations familiales, ou encore de telle vision du monde antérieure à la «formation de l’esprit scientifique» – structures, destructuration et conjonctures étant d’évidence inséparables (cf. R. Mandrou, Introduction à la France moderne  et Magistrats et sorciers en France au XVII e siècle, étude consacrée au reflux d’une structure mentale).

En ce sens, les historiens ont pratiqué l’analyse structurale (et conjoncturale) bien avant les philosophes aujourd’hui promoteurs du structuralisme. Celui-ci, dans ses acceptions les plus courantes, ne fait pas grand cas de l’histoire; au demeurant, les historiens ne prétendent pas faire de cette analyse l’alpha et l’omega de leurs méthodes; c’en est une, qui a conquis pleinement droit de cité, une parmi d’autres.

     

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Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
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