INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Divers >>> Introduction aux études historiques

Problématique et histoire

 
 

Dans le même temps où l’histoire scientifique se définissait de la sorte (voir page précédente), appuyée par le consensus général des universitaires et des gouvernants, par la multiplication des revues savantes (Revue historique , Historische Zeitschrift , English Historical Review , etc.),de nouvelles exigences s’exprimaient: celle diffuse et puissante à la fois, qui émanait du marxisme et dont une des réalisations immédiates les plus originales a été l’élaboration de l’Histoire socialiste entreprise par Jean Jaurès et ses amis, Georges Renard, Albert Thomas, etc.; celle, plus ouverte encore, de Henri Berr, fondateur de la Revue de synthèse historique en 1902 et, en 1920, de la collection «Évolution de l’humanité», dont le rayonnement a été mondial; celle enfin de la revue Annales d’histoire économique et sociale , fondée en 1929 par Lucien Febvre et Marc Bloch, qui, après un long combat, a renouvelé en profondeur le métier d’historien et qui continue à exercer une profonde influence sur les nouvelles générations. Sans retracer ici l’histoire de ce vaste mouvement, de ses polémiques souvent ardentes (qui ont affublé l’histoire positiviste de qualificatifs péjoratifs: histoire événementielle, historisante), il faut en retenir les deux innovations essentielles: le programme, la méthode.

Économie et société

Le programme ne peut se définir simplement par ce dépassement du politique au bénéfice de l’économique et du social, que sollicite toute référence au marxisme. La meilleure façon de le comprendre est sans doute l’image de ces réunions hebdomadaires pluridisciplinaires tenues à Strasbourg peu après la Première Guerre mondiale, où les jeunes professeurs de l’Université française confrontaient lectures, questions et expériences: Charles Blondel, Lucien Febvre, Marc Bloch, Gabriel Le Bras, Georges Lefebvre, Henri Baulig, Maurice Halbwachs, Sylvain Lévi, parlant d’histoire, de sociologie, de géographie, de psychologie; soit encore l’évocation des «journées de synthèse» organisées par Henri Berr dans le cadre de la revue, pour examiner une notion clé du vocabulaire des sciences physiques et humaines, l’idée de civilisation par exemple en 1933. L’historien s’intéresse à toutes formes de l’activité humaine – présente ou passée – susceptibles de l’éclairer sur le devenir humain : comme l’ogre de la fable, écrit Marc Bloch, là où il sent l’homme, il reconnaît son gibier. Il est ouvert aux préoccupations, aux curiosités des spécialistes qui travaillent le champ des autres sciences humaines: la mentalité primitive, les causes de suicide, les niveaux de vie et les classes sociales, le moulin à eau ou à vent, la brouette et le bouton...

À cette curiosité, parfois les archives ne pourront apporter que de maigres éléments de réponse, d’aucuns se sont gaussés à l’époque de ces exigences impossibles à satisfaire. Beaucoup ont attiré l’attention sur des séries d’archives négligées et entraîné leur mise en exploitation: telle la série B (judiciaire) des archives départementales françaises. De toute façon, le renouvellement du champ de l’histoire est patent et seules le limitent les lacunes de la documentation.

Le document, confirmation d’une hypothèse

Cependant la synthèse historique n’est pas seulement cette réfutation d’une philosophie du devenir humain que postule implicitement l’histoire, récit événementiel. Les novateurs dans les années vingt et trente de ce siècle mettaient l’accent sur une exigence méthodologique fondamentale, résumée en un seul mot: le problème. Toute recherche historique trouve sa justification dans la mesure où le chercheur s’efforce de résoudre une question bien délimitée qui se situe elle-même dans une perspective exactement définie. Autrement dit, comme le spécialiste des sciences physiques, l’historien doit procéder par hypothèse, recherche documentaire de la preuve, reconstitution des éléments de réponse, vérification ou infirmation du point de départ; ce dernier est donc l’hypothèse, moteur essentiel de la démarche du chercheur, et la fécondité d’une recherche est fonction de la perspicacité avec laquelle cette hypothèse de départ a été établie. Une telle exigence qui n’avait rien d’original aux yeux des scientifiques, habitués depuis longtemps à reconnaître que la science crée ainsi son objet, a provoqué des résistances parmi les gens de métier: admettre que seule une problématique cohérente, établie avec prudence et imagination à la fois, peut animer la recherche et faire «parler» le document, c’était bien reconnaître que la description linéaire de celui-ci, même critiqué, ne fait pas d’elle-même jaillir les problèmes; et qu’un morne lecteur n’est point historien valable, mais au plus «manœuvre de l’érudition», selon le mot de Marc Bloch.

Tout effort de recherche était donc à situer dans une perspective d’ensemble, susceptible de fournir au terme de l’investigation les éléments d’une explication globale, qui restituait peu ou prou à l’histoire les dimensions et les ambitions revendiquées à l’époque romantique. Les domaines de l’économique et du social conservaient leur importance, certes, enrichis d’économie politique et de sociologie, mais il s’y ajoutait l’étude du contexte culturel, au sens le plus large, nourri de psychologie et de linguistique comme dans Les Rois thaumaturges de Marc Bloch et le Rabelais de Lucien Febvre, qui sont des ouvertures vers Michelet autant que vers Marx.

Cette perspective, marxisante surtout, a été dénoncée; dix ans encore après la Seconde Guerre mondiale: tel célèbre professeur allemand, Gerhard Ritter, au Congrès historique international de Rome, proclamait haut et clair la nocivité de l’«école historique française», généralisation abusive au demeurant, et bien caractéristique de la guerre froide...

Il n’en reste pas moins que la problématique historique s’est imposée. Cet élargissement des perspectives, revendiqué, prêché d’exemple pendant un quart de siècle (de 1929 à 1956) demeure dans plus d’un secteur un programme de recherches, dont les jeunes générations d’historiens découvrent encore aujourd’hui les vertus; le fait est patent plus encore à l’étranger qu’en France, où la diffusion des Annales et le rayonnement de leurs idées-forces s’est faite par à-coups, entravée par la guerre, par les controverses idéologiques de l’après-guerre, mais n’a cessé de s’affermir pendant les vingt dernières années. En même temps, s’est confirmé le renouvellement des méthodes de l’histoire: emprunts visant aussi bien la façon de poser les problèmes que les moyens utilisés pour les résoudre; dialogues plus approfondis à mesure que les plus neuves des sciences sociales progressent à grands pas et transforment le paysage intellectuel des sciences humaines – ainsi l’économie, la sociologie, la psychologie sociale. Peu à peu, les ambitions interdisciplinaires des novateurs prennent corps, dépassent le stade des vœux pieux et deviennent des échanges méthodologiques.

     

Page précédente

Page suivante

 
 
 

Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
Copyright © Yannick RUB