L’analyse
critique du document
Les
vertus de la méthode critique ne sauraient en effet être
contestées. En face d’un document, écrit ou non,
l’historien doit se poser des questions aussi élémentaires
que celles-ci: Qui l’a écrit (ou
fait)? Quand? Comment? Où? De même, la règle qui
récuse le témoin unique,
incapable d’emporter à lui seul la conviction. Testis
unus, testis nullus. De même, devant une copie
dont l’authenticité n’est pas immédiate, est-il de bonne
méthode de rechercher l’original, de dater celui-ci et
celle-là, de déceler les fréquences d’erreurs dans les
copies, les variantes d’une copie à l’autre, de mettre en
question la crédibilité du document. «Critique
externe» et «critique
interne», autant de règles rigoureuses adoptées
depuis des siècles par les philologues, et auxquelles les
historiens ne pouvaient se dérober. Longuement décrite à la
fin du XIXe
siècle par Charles Victor Langlois
et Charles Seignobos, la méthode
critique, qui se voulait alors toute la méthode historique, a
été réaffirmée avec agressivité et solennité par Louis
Halphen au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,
en 1946, dans son Introduction à l’histoire.
À
vrai dire la nécessité d’une analyse critique des
documents n’est pas réellement contestée. Même les spécialistes
d’histoire économique qui manipulent des séries chiffrées
dont l’apparence donne une impression de rigueur ne se
dispensent pas de cet examen et ne se fient pas naïvement à
la loi des grands nombres pour s’épargner des vérifications
et contrôles toujours nécessaires: quelques mésaventures,
rares mais bien connues, subies par des spécialistes de
trafics méditerranéens ont suffi à juguler les imprudences.
Quiconque a manipulé livres de compte, mercuriales ou
tableaux statistiques sait à quel point l’examen critique
de ces séries est nécessaire et qu’il ne suffit point de
refaire les additions.
Mais
la méthode positiviste postule une compréhension précise de
l’histoire, et qu’il faut saisir exactement: l’analyse
critique du document est tout le travail de l’historien,
qui, selon la formule d’Halphen, doit s’effacer
devant le témoignage; caricaturalement,
Alain
voyait ainsi l’histoire comme une juxtaposition
de mémoires dûment critiqués. Sans aller aussi
loin, il reste que cette méthode, par ses seules vertus, réduit
en une seule définition le fait brut et l’histoire;
la succession des faits en un récit chronologiquement ordonné,
sanction de l’effacement, postule des relations simples de
cause à conséquence: post hoc ,
propter hoc ,
selon l’expression des scolastiques. Ce déterminisme
rigoureux de l’accidentel n’admet qu’à grand peine l’«innocence
d’une coïncidence», cauchemar de l’érudit. Enfin l’établissement
de ces enchaînements chronologiques se réalise d’autant
mieux que les «faits» ont été plus abondamment décrits
par les actes officiels, les chroniqueurs, les mémorialistes;
ainsi l’histoire positiviste a-t-elle
pu prospérer en premier lieu dans l’histoire politique.
Le
déterminisme en histoire
Raconter
les faits tels qu’ils se sont passés, et tels que les témoins
permettent de les restituer ne relève donc pas
d’une méthode aussi simple qu’il a été dit souvent:
de l’analyse critique des documents, l’historien passe,
consciemment ou non, à une philosophie déterministe du
changement, du devenir humain. En particulier les successeurs
de Michelet, d’Augustin
Thierry, de Mignet
auraient voulu que cette science soit aussi
solidement fondée en lois d’analyse que les sciences de la
nature: condition de son progrès qui doit accompagner
même avec quelque retard, celui des sciences exactes.
De
là découle l’ambiguïté du statut des historiens
positivistes aujourd’hui: nul d’entre eux n’invoquerait,
pour justifier son attachement exclusif aux méthodes définies
il y a bientôt un siècle, ce déterminisme
rigoureux auquel les sciences de la nature n’ont
plus recours elles-mêmes, ni, à fortiori, ne ferait référence
à un progrès plurilinéaire des sciences et des techniques.
Mais cela n’enlève rien à cette rigueur critique dans
l’analyse du document que continue à enseigner l’École
des chartes aux futurs conservateurs des archives et
qui demeure vertu élémentaire pour tout homme du métier.
Cependant, il y a bien longtemps que maints historiens l’ont
proclamée nécessaire mais non
suffisante, et ont réclamé d’autres méthodes et
d’autres curiosités.