INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES

Le mot "histoire" désigne aussi bien ce qui est arrivé que le récit de ce qui est arrivé; l’histoire est donc, soit une suite d’événements, soit le récit de cette suite d’événements. Ceux-ci étant réellement arrivés, l’histoire est récit d’événements vrais, par opposition au roman, par exemple. Par cette norme de vérité, l’histoire, comme discipline, s’apparente à la science; elle est une activité de connaissance.

 

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L'histoire positiviste

 
 

Comme son qualificatif l’indique, c’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que la science historique s’est donné le corpus systématique de règles habituellement connu sous le nom de méthode critique: après les grandes fresques romantiques, les historiens de métier ont élaboré cet ensemble qui commande l’analyse des documents et, du même coup, l’établissement des faits. Au moment où la méthode positive triomphe dans les sciences physiques et naturelles, où Auguste Comte décrit le troisième âge de l’histoire humaine, les historiens sont à l’unisson: Allemands en tête, qui proclament haut et fort les définitions fondamentales, Leopold von Ranke le premier, pour qui écrire l’histoire consiste à raconter ce qui s’est passé, «wie es eigentlich gewesen ist ». À la suite de l’historiographie allemande (notamment après 1870 pour la France), toutes les écoles nationales ont emboîté le pas, et reconnu le primat de la méthode critique.

L’analyse critique du document

Les vertus de la méthode critique ne sauraient en effet être contestées. En face d’un document, écrit ou non, l’historien doit se poser des questions aussi élémentaires que celles-ci: Qui l’a écrit (ou fait)? Quand? Comment? Où? De même, la règle qui récuse le témoin unique, incapable d’emporter à lui seul la conviction. Testis unus, testis nullus. De même, devant une copie dont l’authenticité n’est pas immédiate, est-il de bonne méthode de rechercher l’original, de dater celui-ci et celle-là, de déceler les fréquences d’erreurs dans les copies, les variantes d’une copie à l’autre, de mettre en question la crédibilité du document. «Critique externe» et «critique interne», autant de règles rigoureuses adoptées depuis des siècles par les philologues, et auxquelles les historiens ne pouvaient se dérober. Longuement décrite à la fin du XIXe siècle par Charles Victor Langlois et Charles Seignobos, la méthode critique, qui se voulait alors toute la méthode historique, a été réaffirmée avec agressivité et solennité par Louis Halphen au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, dans son Introduction à l’histoire.

À vrai dire la nécessité d’une analyse critique des documents n’est pas réellement contestée. Même les spécialistes d’histoire économique qui manipulent des séries chiffrées dont l’apparence donne une impression de rigueur ne se dispensent pas de cet examen et ne se fient pas naïvement à la loi des grands nombres pour s’épargner des vérifications et contrôles toujours nécessaires: quelques mésaventures, rares mais bien connues, subies par des spécialistes de trafics méditerranéens ont suffi à juguler les imprudences. Quiconque a manipulé livres de compte, mercuriales ou tableaux statistiques sait à quel point l’examen critique de ces séries est nécessaire et qu’il ne suffit point de refaire les additions.

Mais la méthode positiviste postule une compréhension précise de l’histoire, et qu’il faut saisir exactement: l’analyse critique du document est tout le travail de l’historien, qui, selon la formule d’Halphen, doit s’effacer devant le témoignage; caricaturalement, Alain voyait ainsi l’histoire comme une juxtaposition de mémoires dûment critiqués. Sans aller aussi loin, il reste que cette méthode, par ses seules vertus, réduit en une seule définition le fait brut et l’histoire; la succession des faits en un récit chronologiquement ordonné, sanction de l’effacement, postule des relations simples de cause à conséquence: post hoc , propter hoc , selon l’expression des scolastiques. Ce déterminisme rigoureux de l’accidentel n’admet qu’à grand peine l’«innocence d’une coïncidence», cauchemar de l’érudit. Enfin l’établissement de ces enchaînements chronologiques se réalise d’autant mieux que les «faits» ont été plus abondamment décrits par les actes officiels, les chroniqueurs, les mémorialistes; ainsi l’histoire positiviste a-t-elle pu prospérer en premier lieu dans l’histoire politique.

Le déterminisme en histoire

Raconter les faits tels qu’ils se sont passés, et tels que les témoins permettent de les restituer ne relève donc pas d’une méthode aussi simple qu’il a été dit souvent: de l’analyse critique des documents, l’historien passe, consciemment ou non, à une philosophie déterministe du changement, du devenir humain. En particulier les successeurs de Michelet, d’Augustin Thierry, de Mignet auraient voulu que cette science soit aussi solidement fondée en lois d’analyse que les sciences de la nature: condition de son progrès qui doit accompagner même avec quelque retard, celui des sciences exactes.

De là découle l’ambiguïté du statut des historiens positivistes aujourd’hui: nul d’entre eux n’invoquerait, pour justifier son attachement exclusif aux méthodes définies il y a bientôt un siècle, ce déterminisme rigoureux auquel les sciences de la nature n’ont plus recours elles-mêmes, ni, à fortiori, ne ferait référence à un progrès plurilinéaire des sciences et des techniques. Mais cela n’enlève rien à cette rigueur critique dans l’analyse du document que continue à enseigner l’École des chartes aux futurs conservateurs des archives et qui demeure vertu élémentaire pour tout homme du métier. Cependant, il y a bien longtemps que maints historiens l’ont proclamée nécessaire mais non suffisante, et ont réclamé d’autres méthodes et d’autres curiosités.

     

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Sources :

Encyclopédie Universalis, article de Paul Veyne © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

 

 
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