C’est
par rapport aux voisins du nord et de l’ouest que le
changement est le plus sensible, aboutissant à une déstabilisation
de la neutralité. Le triomphe de Bismarck
et l’exploitation diplomatique de la supériorité militaire
prussienne sèment le désarroi dans les esprits. L’isolement
de la Suisse se traduit dans un complexe
d’infériorité explicable également par une
faiblesse militaire crûment révélée et par la conscience
qu’une fédération divisée contre elle-même est une proie
facile.
Cette
impuissance que ressent le petit État devant le reclassement
des grandes puissances peut conduire à deux attitudes opposées :
applaudir le vainqueur et prendre modèle sur lui, comme en 1815 ;
ou se solidariser avec les faibles et les vaincus tout en
affirmant son indépendance comme en 1848. La Suisse tendra
alternativement vers ces deux options (l’accueil de l’armée
Bourbaki est l’expression des
sympathies vers la France, mais la Commune
et la guerre civile qu’elle entraîne ramènent les esprits
vers la Prusse. Les conditions draconiennes du traité de
Francfort renversant à nouveau la tendance).
Les
Suisses prennent de plus en plus conscience que leur pays ne
tire son unité ni de la race, ni de la langue, ni de la
religion. On s’habitue donc à vivre et à penser selon les règles
de la double appartenance qui renforce l’allégeance à la
patrie suisse. Les historiens (E.Bonjour), mais pas tous, ont
bien senti que la Suisse avait donné durant cette période une
impression de démission dans la
politique internationale. Mais nous n’entrerons pas
ici dans les détails. Sachons encore que voulant doubler son œuvre
d’unification nationale d’une domination du vieux continent
qui dépassait l’œuvre de Metternich,
Bismarck mit sur pied un système d’alliance qui s’étendit
à toutes les puissances de grande et moyenne importance. Protégée
par sa neutralité mais plus encore par l’insignifiance de sa
taille, la Suisse en subit le poids, aggravé par une
position géographique malencontreuse au cœur de ce réseau
diplomatique qui aurait pu facilement l’écraser. En effet,
après avoir nourri un sentiment favorable à Bismarck, le
gouvernement fédéral fut obligé de subir ses foudres sur l’éternelle
question des réfugiés (qui avait déjà si souvent
irrité les grandes puissances depuis la révocation de l’Edit
de Nantes).
Le
succès du Congrès de Berlin (1878)
et la conclusion de la Triplice
(1881) entraînèrent
Bismarck dans un jeu compliqué d’encouragement à la France
en Afrique, de séduction envers l’Angleterre et de « réassurance »
envers la Russie, qui diminua la pression exercée sur la
Suisse.
Pour
finir, notons la tension que créa l’affaire Wohlgemuth :
ce commissaire de police allemand fut expulsé, on pensait
qu’il tentait de faire d’un compatriote socialiste un agent
provocateur. Devant le refus suisse de transiger sur le droit
d’asile, Bismarck menaça
Berne des pires représailles : blocus économique, retrait
de la garantie de la neutralité, action commune avec la Russie
et l’Autriche. Mais le Conseil fédéral resta ferme.
L’intervention de Guillaume II
clarifia la situation.
L'épopée
des bourbakis
En
été 1870 éclate la guerre
franco-allemande. La victoire prussienne met fin au
Second Empire, mais la République,
aussitôt proclamée, décide de continuer le
combat. Vaincue par les troupes allemandes, elle doit signer un
armistice en
janvier 1871. Exclue de ce dernier, l'armée de l'Est, commandée
par le
général
Bourbaki, trouve refuge en Suisse. En plein hiver,
85'000 hommes entrent en
Suisse avec leurs armes, leurs canons et leurs chevaux.
L'accueil des bourbakis
est l'une des grandes pages du refuge suisse. Les internés séjournèrent
plusieurs semaines dans le pays.
Les
communards
En
mars 1871 éclate à Paris
le soulèvement de la Commune,
mouvement d'extrême
gauche qui lutte contre la République, jugée trop bourgeoise.
L'insurrection de
la Commune est écrasée dans le sang; elle fait des
milliers de victimes.
Pourtant, de nombreux communards pourchassés, menacés du
bagne, parviennent à se
réfugier en Suisse, où les radicaux leur donnent l'hospitalité.
Parmi ces
communards célèbres, on trouve le peintre Gustave
Courbet, qui avait fait
abattre la Colonne Vendôme durant la Commune. Courbet séjournera
plusieurs
années sur les bords du lac Léman.