Étroitement
mêlée au développement de l’ancienne Confédération, la
solidarité continue à se manifester après sa chute. Sous une
forme plus moderne il est vrai, le phénomène de l’association
reflète à la fois la vitalité des corps intermédiaires et la
volonté accrue de l’individu à s’engager pour la forme de
société qu’il juge la meilleure. Si l’on considère leur
émergence au niveau fédéral comme une étape décisive de ces
aspirations collectives, aussi nombreuses que diverses.
Avant
1848, la fondation d’associations culturelles concrétise les
progrès de l’idée fédérale, qui est l’avatar helvétique
de la nationalité. Une deuxième étape s’amorce
par le regroupement des milieux professionnels, entraîné par
la division du travail et les nouveaux rapports sociaux qui
découlent, par exemple, de l’industrialisation.
Le
retour à la forme confédérale après 1815 avait remis en
honneur les corporations
dans la plupart des cantons ; les effets de la
modernisation économique portèrent un coup sensible à leur
influence politique. La reconnaissance successive de la
liberté d’association, puis de la
liberté du commerce et de l’industrie (1874) mettront
quasiment un terme au corporatisme (qui s’exprimera d’ailleurs
sous d’autres formes). Notons au passage la création de l’Union suisse de commerce et de
l’industrie en 1870, et le regroupement définitif en
1879 de l’Union suisse des arts et métiers.
La Première Internationale
en 1864 introduit une dimension
nouvelle. C’est dans un climat troublé que se place la
création, en 1873 de la Fédération ouvrière
suisse, au congrès d’Olten.
Les
quatre premières décennies de l’État fédéral se
découpent, de ce point de vue, en deux phases :
Jusqu’en
1880, la lutte entre une dynamique progressiste et
une défensive conservatrice poursuit une évolution commencée
avec la Régénération ; à partir de cette date, s’affirme
une prépondérance radicale qui durera jusqu’à la fin de la
Première Guerre mondiale. Dans la première phase,
la force motrice réside dans le
radicalisme, qui est moins un parti qu’une coalition
prédominante des tendances rapprochées par l’hostilité de l’extrême
gauche démocrate et la droite conservatrice.
Après
1880 s’opère une stabilisation des fronts
alors jusque là mouvants, et l’apparition dans de nombreux
cantons de parti hégémoniques, fondant de véritables
régimes, inspire au radicalisme d’en faire autant sur le plan
fédéral pour limiter l’efficacité des oppositions.
C’est
par un idéal républicain plus que démocratique, par l’anticléricalisme
et par l’affirmation de l’indépendance du pays que le
radicalisme tient ses troupes.
Placées
aux deux extrémités, les minorités catholique et socialiste
cherchent, durant la seconde moitié du siècle, à définir
leur identité et à mesurer l’efficacité de leurs modes d’action.
Les
luttes constitutionnelles de 1872 et 1874 permirent aux
Alémaniques de mesurer l’importance d’une alliance avec la
minorité romande : « Il nous faut les
Welsches », s’écrient les radicaux.
Fondation
du Club alpin suisse
La
montagne est à la mode; elle l'a d'abord été en peinture.
Mais désormais,
venus de toute l'Europe, des hommes souhaitent faire de
l'alpinisme en haute
montagne. C'est pourquoi on crée en 1863
le Club alpin suisse, de façon
à
permettre aux alpinistes de se réunir, de trouver plus
facilement des guides et
d'établir les premières règles de conduite dans l'escalade en
montagne. Bien
sûr, il s'agit d'un club d'hommes, les femmes n'y sont pas
admises; la montagne
est une affaire d'hommes.
Le
développement du mouvement coopératif
Le
développement des coopératives en Suisse est dû à l'essor
des idées
socialistes; rien d'étonnant donc qu'en 1866 soit créée à La
Chaux-de-Fonds une
boulangerie sociale sous la forme de coopérative par Pierre
Coullery, qui est
l'un des fondateurs de la section de l'Internationale de La
Chaux-de-Fonds. Il
s'agit là d'une coopérative de consommation, mais les premières
coopératives
sont aussi parfois des coopératives de production et l'on voit,
par exemple, des
fabriques de montres s'organiser sur le mode coopératif.
L'influence du
mouvement de Rochdale et des
coopératives anglaises va donner au mouvement
coopératif suisse un élan considérable dans le dernier tiers du
XIXe siècle.
Création
de la Fédération ouvrière suisse
En
1873, à Olten, est créée la Fédération
ouvrière suisse. Cette organisation se
veut politiquement neutre; elle est donc purement syndicaliste.
Rapidement, elle
atteint plusieurs milliers d'adhérents, mais, manquant de
direction, elle sera
dissoute quelques années plus tard,
en 1880, au profit d'une nouvelle
organisation syndicale, l'Union
syndicale suisse. Il y a alors au moins deux
grandes associations de défense des travailleurs, l'Union
syndicale suisse et
l'Association du Grütli.
Regroupement
ouvrier
Il
existait déjà des associations ouvrières, par exemple
l'Association du
Grütli, ainsi que de petits groupements politiques qui allaient
un jour former
le Parti socialiste. La Ire Internationale entraîne de
nouvelles fondations; par
exemple à Zurich en 1870, Hermann Greulich réunit quelques
sections de cette première
Internationale
autour de son journal, la Tagwacht, qui paraît à Zurich. C'est
la
formation du Parti social-démocrate
suisse, qui est à la fois un groupement de
défense des intérêts des travailleurs et un embryon de parti
socialiste. Il
deviendra l'un des principaux partenaires politiques de l'Union
syndicale suisse
dans les années 1880.
Création
de l'Union suisse des arts et métiers
Une
dissidence de l'Union suisse du commerce et de l'industrie entraîne
en 1879
la fondation de l'Union suisse des arts et métiers,
qui s'efforce de regrouper
les petits entrepreneurs et les artisans. L'Union suisse des
arts et métiers
(USAM) sera une organisation patronale par nature plus
conservatrice que le
Vorort, définitivement installé à Zurich en 1882, mais son
influence sera loin
d'être négligeable sur la politique économique de la Suisse.
En effet, l'USAM
est attachée avant tout à des mesures de protection du marché
intérieur,
lesquelles sont particulièrement importantes à la fin du siècle:
elles opèrent
par le relèvement des droits de douane.
Fondation
de l'Union syndicale suisse
Les
syndicats ne sont pas encore bien organisés en Suisse. Les
premiers qui
l'ont
été furent les typographes, dès 1858.
Suivirent les tailleurs (1863), puis
les cordonniers (1867). Issue de la Fédération ouvrière
suisse, l'Union
syndicale suisse (USS)
est créée en 1880. Certes, l'USS
appartient au courant de
pensée socialiste, mais elle entend être en premier lieu une
organisation
syndicale défendant les droits des travailleurs. Elle
s'installe d'abord à
Genève, avant d'établir son siège à Berne. En 1880, elle ne
compte que 12
sections,
mais sa croissance sera rapide durant la fin du siècle.
Le
patronat s'organise
Les
patrons ne restent pas inactifs face au danger de la
multiplication des
conflits du travail; en 1870, les
industriels fondent l'Union suisse du
commerce
et de l'industrie. L'un des buts de ce groupement
patronal sera aussi de
répondre aux nécessités de l'exportation et des juridictions
étrangères. L'Union
suisse du commerce et de l'industrie (USCI)
s'appellera dès 1882 Vorort, parce
qu'elle fixera le siège de son directoire à Zurich.
Rapidement, par sa
représentativité, le Vorort va exercer une influence considérable
sur la
politique
commerciale extérieure du pays.
Loi
sur le travail et grèves
La
journée de travail dure encore douze heures. A Glaris, la
Landsgemeinde
adopte en 1864 une loi qui réglemente le travail en usine des
enfants. Elle
instaure un inspectorat qui veille à ce que les dispositions légales
soient
observées. En mars 1868 éclate à Genève une grève
importante soutenue par de
nombreux corps de métiers du bâtiment et qui rassemble
finalement près de 3000
travailleurs. Contrairement à l'habitude, le Conseil d'Etat
genevois n'utilise
pas la troupe pour briser la grève, qui durera trois semaines
et se terminera
par la victoire des grévistes, dont le salaire est augmenté de
10%, alors que la
journée de travail passe de douze à onze heures.
L'affaire
Wohlgemuth
Un
inspecteur de police alsacien entretenait des relations
douteuses en Suisse.
En fait, il espionnait sans doute certains milieux socialistes.
Expulsé par la
Suisse, il fut fermement défendu par Bismarck, le chancelier
allemand. Ce
dernier menaça Berne de blocus économique.
Le Conseil fédéral resta calme;
finalement, l'Allemagne céda; grâce au conseiller fédéral Numa
Droz, en charge
des Affaires étrangères, la Suisse sut à la fois faire
respecter sa neutralité
et l'intégrité de son territoire.
Un
pays d'associations
A
la fin du XIXe siècle, la Suisse est un pays où pullulent
les associations. En
1890, les unions suisses de
consommateurs se regroupent en
Association
suisse
des consommateurs. En 1890 également est formée l'Union
centrale des
associations suisses d'ouvrières, qui rassemble, comme
son nom l'indique, des
ouvrières. Il faut dire que former une association en Suisse
est extrêmement
facile; il n'y a pas besoin d'autorisation préalable comme dans
d'autres pays.
Le droit d'association est l'une des conquêtes radicales de
1848; associations
politiques, religieuses ou amicales se multiplient. Cela restera
une
caractéristique de la Suisse au XXe siècle: tout Suisse est
membre d'une ou
plusieurs sociétés.